L’Etat Islamique attaque la solidarité entre les peuples à Suruç

Le 16 juin 2015, soit à peine il y a un mois, le préfet d’Urfa (en Turquie) était interrogé par un journaliste sur le fait que des réfugiés de Til Abyad (Girê Spi en kurde) reconnaissaient des combattants de l’Etat Islamique (EI) dans les environs d’Urfa. Il répliqua qu’il n’y avait aucune menace de l’EI à Urfa et que l’interview était fini. Il fit ensuite mettre en garde à vue les journalistes pour une nuit.

Aujourd’hui 20 juillet 2015, dans ce même département d’Urfa, dans la localité de Suruç à la frontière syrienne, un attentat suicide de l’EI a causé la mort de 32 jeunes militants révolutionnaires se rendant dans la ville martyr de Kobane afin de contribuer à sa reconstruction.

Il serait difficile d’illustrer plus tragiquement la coupable hospitalité de l’Etat turc envers l’EI, la protection de fait qu’il lui a accordé. Or, ansi que l’écrit F.Benlisoy dans la revue Baslangiç, le massacre de Suruç n’est pas une « provocation » mais une déclaration de guerre on ne peut plus claire.

Le président Erdogan, omnubilé par sa volonté de soumettre la Syrie aux capitalistes turcs et de défaire le mouvement kurde, s’est engagé dans cette voie qui dépassait de loin la capacité de son gouvernement. L’évolution du Rojava (le Kurdistan syrien) avec ses trois cantons autonomes sous la direction du PYD, parti frère du PKK, représente une réalité politique insoutenable pour Erdogan qui n’est que l’héritier de la tradition nationaliste de l’Etat turc. Hors de doute qu’Erdogan aurait préféré un autre partenaire qu’EI pour mener à bien son projet, mais il ne faut jamais oublier sa déclaration : « Nous ne laisserons jamais se constituer un Etat (sous-entendu kurde NdlA) au nord de la Syrie, à notre frontière sud. Nous voulons que cela se sache. Nous continuerons notre combat en ce sens quelqu’en soit le prix. ».

Le prix, c’est l’importation de la guerre et de l’EI en Turquie même. Il ne faut pas non plus oublier que, là encore, Erdogan ne fait que suivre la « tradition » de l’Etat turc qui avait mobilisé l’organisation ultra-réactionnaire et violente du Hizbullah kurde (à ne pas confondre avec son homologue libanais) contre le PKK durant les années 90.

En Turquie, les affidés d’Erdogan ont multiplié les déclarations, si ce n’est pro-EI, du moins mettant sur le même plan l’EI et le PKK, principale organisation de libération des Kurdes de Turquie. Des bandes de pseudo-« solidarité avec la Syrie », en réalité de soutien à l’EI, n’hésitaient pas à s’attaquer violemment à des opposants au cœur des villes. Subissant les pressions de son patron états-unien, Erdogan ne pouvait plus poursuivre cette même politique et a dû durcir récemment son attitude envers l’EI. Celui-ci avait répliqué il y a une semaine, et avait émis des menaces très explicites via un site en turc fermé depuis. L’action ne s’est pas fait attendre. Elle n’a pas visé l’armée turque mais des bénévoles, jeunes militants du SGDF (Fédération des Associations de la Jeunesse Socialiste, organe de jeunesse de l'ESP Parti Socialiste des Opprimés, de tradition hoxhaiste), du HDP (dont une membre de son comité central), de militants associatifs et anarchistes. La cible montre quel est le véritable adversaire que craint l’EI : la résistance kurde et le mouvement de solidarité.

Conformément à ce que nous avions émis après le massacre de masse de Kobane ( https://www.ensemble-fdg.org/content/massacre-kobane ), ce type d’initiative de l’EI est en réalité le symptôme de son affaiblissement au front. L’EI tente ainsi de faire plusieurs coups : briser la chaîne de solidarité avec Kobane et pousser dans ses retranchements le gouvernement turc sans l’attaquer directement.

De son côté, le gouvernement Erdogan fait face à une haine bien méritée de la moitié de la population qui lui est déjà opposée. Face à un tel désastre, il ne peut que réagir sur la défensive. Le premier ministre appelle ainsi à « l’unité nationale » et au refus de « montrer un lien entre l’EI et l’AKP ». Il a été plus offensif dans le passé… Leur plumes stipendiées versent des larmes de crocodiles et en appellent au deuil. Les plus téméraires ont déjà commencé à distiller le venin de la responsabilité du mouvement kurde ayant « provoqué » une telle situation. Mais ces mensonges ne trompent que ceux qui sont prêts à les écouter pour d’autres raisons. Les premières manifestations se sont déroulées dès hier soir (ici à Istanbul sur la photo)…. Et ont été réprimées par la police.

Le gouvernement turc, qui rappelons-le n’a toujours pas été constitué après les élections du 7 juin en l’absence de partenaire pour l’AKP (le gouvernement actuel est l’ancien qui « expédie les affaires courantes ») et son chef, le président Erdogan, ne sèment que désastres et malheur autour d’eux, s’enfonçant dans un labyrinthe dont ils ne trouvent pas la sortie.

32 camarades de Turquie et du Kurdistan l’auront payé de leurs vies. En s’inclinant respectueusement devant leur mémoire, les militants anticapitalistes de France doivent aussi réaliser l’enjeu que constitue la lutte du peuple kurde et le combat pour la démocratie en Turquie et en Syrie pour toute la région et au-delà.

Emre Öngün

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