LETTRE DE LA GUADELOUPE

LES ANTILLAIS-ES MERITENT TOUTE NOTRE SOLIDARITE !
Lundi 29 novembre 2021
Au 15ème jour de « l’insurrection » qui secoue le pays, le ministre Lecornu est enfin là ! Le premier contact direct avec le collectif de lutte aura duré … 10 minutes, suite à son insistance qu’il condamne « sans ambiguïté » les violences. De leur côté, les syndicats demandent de véritables négociations sur la plate-forme de 32 revendications sociales et économiques, et l’arrêt des suspensions et des poursuites. Les dirigeants oscillent entre un discours maximaliste et une disponibilité à négocier, entretenant l’incertitude et l’angoisse dans la population. Et ils appellent au renforcement des barrages.
Nul ne sait vraiment l’étendue de la participation à la grève. Les écoles et des services publics sont fermés d’office, des entreprises sont à l’arrêt car le personnel ne se présente pas, sans qu’on sache le nombre de grévistes. En Guadeloupe, il suffit que quelques centaines de personnes bloquent des points névralgiques (l’échangeur de Perrin, le pont de la Boucan, le rond-point de Morne-à-L’Eau, le RN4 à Mare Gaillard, Montebello à Petit-Bourg …) et tout le réseau routier est paralysé. Le 27, deux ‘déboulés’ organisés par le LKP, auxquels ont participé des associations culturelles, comme lors des nuits les plus longues du carnaval, ont réuni plusieurs milliers de personnes. C’est tout un symbole d’une identité qui s’affirme à chaque mouvement social, et notamment dans la jeunesse.
Quoi qu’il en soit, l’impact sur la population est énorme. Même sur les petites routes de campagne, des barrages tenus par des habitants peuvent surgir de nulle part, obligeant les automobilistes à faire demi-tour. Le lendemain il faut slalomer entre les carcasses de voitures et les pneus encore fumants. Naturellement, l’industrie du tourisme, qui s’apprêtait à accueillir un nombre record de visiteurs pour les vacances de fin d’année, est durement touchée.
A Pointe-à-Pitre, au début des événements, six bâtiments ont été détruits par le feu, dans un centre-ville déjà sinistré, et trois bijouteries attaquées. Partout, des magasins et – de façon incompréhensible – des pharmacies ont été pillés et saccagés, à tel point que les pharmaciens vont baisser rideau un après-midi en signe de protestation. Du fait des barrages, des soins médicaux sont reportés, la collecte du sang est au ralenti, les dialysés doivent attendre. Des piquets de grève (dites « piquets populaires ») sont montés devant les hôpitaux, une partie du personnel médical aurait subi des menaces et des agressions. Les élèves sont de nouveau renvoyés chez eux, après des mois de perturbations dues à la pandémie, ce qui est grave dans un pays qui connaît un taux d’échec scolaire important. Les bureaux de postes restent fermés, des distributeurs sont vandalisés.
Des éléments criminels s’en sont probablement mêlés, d’où les attaques contre une armurerie et un dépôt d’armes des garde-côtes. Et les forces de l’ordre ont essuyé des tirs.
Les causes profondes sont connues de tous-tes, mais les habitant-es ont l’impression qu’il faut barrer et descendre dans la rue ou même casser (sans forcément approuver) pour que le gouvernement et les médias français s’y intéressent. On entend partout, « La Guadeloupe va mal ! » Le scandale écologique et sanitaire du chlordécone a marqué les esprits, l’eau peine à revenir dans les robinets, l’assainissement est au bord d’une catastrophe majeure, la population pauvre souffre de nombreuses pathologies et le système de santé est à l’agonie, des communes sont en faillite, les infrastructures et bâtiments mal entretenus, des denrées essentielles sont hors prix … Malgré tout, de jeunes Guadeloupéen-nes créent de nouveaux produits et services, sensibilisent la population aux enjeux environnementaux et à sa propre culture, font vivre des circuits courts, animent des associations, alors que l’élite politique locale semble impuissante … L’arrivée de métropolitain-es retraité-es, mais aussi d’artisan-es, de cadres, de technicien-nes n’est pas toujours vue d’un bon œil. Mais les vrais gagnant-es sont les grands groupes et les quelques familles qui monopolisent la distribution des marchandises importées.
Chez les jeunes, le chômage et la précarité pèsent lourd, les plus formés quittent le pays, souvent définitivement, la majorité se débrouillent comme ils peuvent. Comme partout dans de pareilles circonstances, il y a de la délinquance, on se bagarre pour un vol de scooter ou d’un collier en or, on braque une petite épicerie pour un butin de quelques euros … Pas surprenant, non plus, que les violences domestiques se multiplient.
Mais c’est le refus de l’obligation vaccinale pour les soignants et les pompiers qui est l’élément moteur du mouvement en cours. C’est un élément qui ne va pas de soi pour toute la population, dont 40% sont vacciné-e-s (ce serait 90% chez les soignants). La méfiance à l’égard des discours officiels est compréhensible, mais n’explique pas tout. La composante ‘anti-vax’ du mouvement est importante, et les dirigeants ne semblent pas trop s’en inquiéter (ou en sont complices).
Le « peuple guadeloupéen » n’est pas un bloc homogène et le mouvement est loin de faire l’unanimité. Il y a des critiques, et pas seulement chez les ‘métros’ ou de la part des organisations patronales, des méthodes des syndicats, une crainte des conséquences pour un tissu économique et social déjà fragilisé, une hostilité aux indépendantistes à la tête du syndicat le plus radical, l’UGTG. Beaucoup ont tiré un bilan négatif du mouvement de 2009. 
Néanmoins, les raisons de la colère sont fortes et le pouvoir sous-estime toujours les souffrances de la population et ignore ses spécificités (« les lois de la république doivent s’appliquer partout »). L’Etat réagit avec toute l’arrogance – ou tout le paternalisme – d’une ancienne puissance coloniale. Le gouvernement traite les élu-es avec mépris, et c’est un fonctionnaire venu de la ‘métropole’, le préfet (ou la directrice de l’ARS ou la rectrice, toutes les deux métropolitaines), qui semble tout décider … L’imposition du couvre-feu et l’envoi de troupes anti-terroristes contre de simples citoyen-ne-s résument bien la faillite des politiques de l’Etat. Les Guadeloupéen-nes ont boudé les dernières élections, certains remettent en cause les rapports existants avec la France, mais ce ne sont pas des aménagements institutionnels qui amélioreront sensiblement le quotidien. La crise est sociale d’abord, mais elle est aussi démocratique et identitaire ....
Quand les horizons sont bloqués, la révolte est nécessaire et légitime.
Un militant d’ENSEMBLE !, depuis la Guadeloupe

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Auteur: 
Colin de Saint-Denis