L’Europe allemande

Historiquement parlant, la construction européenne est une réponse à la grande question qui, depuis Bismarck, tourmente l’Europe et l’a ravagé à deux reprises : que faire de l’Allemagne ? En effet, à la veille de la première guerre mondiale, l’Allemagne est parmi les premiers et bientôt la première. Son PNB (Produit national brut) dépasse celui de la France dès les années 1880 et fait jeu égal avec celui de l'Angleterre à partir des années 1890. En 1913, le Royaume-Uni est devancé et le produit (intérieur ou national) de l'Allemagne est alors, selon les estimations, de 60 ou 80 % supérieur à celui de la France. L’Allemagne est donc une puissance économique considérable. Mais tard venue sur la scène impérialiste mondiale. Elle émerge alors que la planète a déjà été partagée entre France et Angleterre. Elle est condamnée aux seconds rôles alors qu’elle pourrait être la première. Lui faut-il renoncer à la place qui devrait lui revenir ? Faut-il au contraire entrer dans l’arène, au risque de voir les adversaires déjà installés se coaliser contre elle ?

La question allemande devient, par la force des choses, celle de l’Europe, et plusieurs réponses y ont été apportées au cours de l’Histoire. Celle des Etats-Unis au lendemain de la Seconde guerre mondiale imprimera profondément sa marque sur le cours ultérieur de l’édification européenne. Pour les Américains, il s’agit alors de bâtir l’Europe pour y intégrer l’Allemagne et de redresser l’Allemagne pour bâtir l’Europe. Il faut ouvrir l’Europe à l’Allemagne, mais, en même temps, l’y enfermer, c’est-à-dire  éviter son isolement, mais, par le même mouvement, lui barrer la route menant à la puissance mondiale. En somme, l’Europe à construire était le moyen d’écarter les deux dangers extrêmes et opposés : une Allemagne au ban des nations ou, au contraire, dominant les nations ou, dit autrement, une Allemagne paria ou, au contraire, un nouveau Reich porteur de guerre.

Au sortir de la Seconde guerre mondiale, il s’agit donc d’abord d’ancrer l’Allemagne en Europe. Ce à quoi s’emploieront les Américains jusqu’à aboutir à la création de la RFA en 1949. Après l'armistice de 1918, la France voulait à toute force empêcher la reconstitution de la puissance allemande, et le rétablissement allemand fut, en effet, long et tortueux. Après 1945, l'objectif français ne s'est pas modifié, mais les Etats-Unis ont désormais les moyens d'imposer leur vision : intégrer l'Allemagne à l'Europe pour redresser tout à la fois l'Allemagne et l'Europe. Tel est, de façon significative, l'un des principaux but du Plan Marshall (1948-52), qui se présente d'emblée comme visant l'Europe comme un tout, et justifie la reconstruction de l'Allemagne comme partie d'une Europe à rebâtir.

Pour que cet activisme institutionnel puisse se déployer, encore fallait-il déblayer le terrain et se débarrasser des réparations, dont le principe avait été posé à la Conférence de Yalta. Après le Traité de Versailles, il avait fallu plus de dix ans, de très longues négociations et de violents conflits, pour parvenir à liquider les réparations. Après la deuxième guerre mondiale, tout va très vite : les Etats-Unis décident, la France s'incline, non sans élever à chaque fois de véhémentes protestations. Les réparations, progressivement réduites, sont supprimées dès 1951.

Il fallait ramener l’Allemagne en Europe, mais aussi lui barrer les routes de la puissance et, pour cela, lui rogner les ailes. Tel était déjà l’objectif des Alliés à la fin de la première guerre mondiale. Cependant, en 1918, l'Allemagne, bien que battue, n’est pas écrasée, son territoire n'a pas été ravagé, il n'est, ni occupé, ni découpé, son armée, défaite, est rentrée au pays comme si elle l'avait emporté. Toute autre est la situation en 1945. L'Allemagne est alors non seulement vaincue, mais écrasée ; son territoire est découpé, occupé, placé sous administration étrangère. Point le plus important : il n’y a plus une Allemagne, mais deux, ce qui lui interdit toute ambition d’envergure.

Bien des choses se sont modifiées en Europe depuis 1945, mais les plus importantes pour le sujet qui nous occupe sont certainement la chute du mur de Berlin en 1989 et l’effondrement de l’URSS en 1991. Ces deux événements majeurs ont permis à l’Allemagne de retrouver sa zone d’influence économique traditionnelle en Europe centrale. Ils ont permis un bouleversement de l’équilibre institutionnel de l’UE, fournissant au navire-amiral allemand la flottille des petits Etats libérés de la maîtrise russe. Slovaquie, Pologne, Lituanie, Lettonie, Hongrie, Estonie, Slovénie et République Tchèque ont adhéré à l’UE en 2003, Bulgarie et Roumanie en 2005. Le dispositif issu de la Seconde guerre mondiale est désormais détruit. Il l’est d’abord et avant tout parce que l’Allemagne est réunifiée et donc reconstituée. La question allemande est à nouveau devant nous et cela suffit à montrer que la réponse américaine n’a plus lieu d’être. L’Allemagne est ancrée en Europe, nul doute, mais par contre rien ne lui interdit désormais de prendre le large. L’Europe ne peut plus retenir l’Allemagne et il en est ainsi parce que l’Allemagne est à sa tête.

La prépondérance de l’Allemagne au sein de l’UE a été constatée depuis longtemps et on a pu avoir le sentiment, lorsque la crise grecque a éclaté, qu’il n’y avait là rien de neuf. Pourtant, l’ampleur du phénomène est impressionnante et, manifestement, un seuil qualitatif a été franchi lors de la réunion au sommet des 12 et 13 juillet. Toute mesure à laquelle l’Allemagne s’opposait était rejetée, toute mesure qu’elle approuvait était retenue. Au sein de l’Union, les rapports de force économiques se traduisent désormais directement en rapports hiérarchiques. L’évolution est grave, parce que si, à un pôle, l’Allemagne s’affirme comme la dominante incontestée, à l’autre pôle la Grèce est mise sous tutelle.

Pour la première fois, on a pu voir un groupe de pays ligués autour de l’Allemagne exercer une tutelle sur un autre membre de l’UE. Pour la première fois, on a pu voir l’Allemagne et ses vassaux prétendre décider de qui fait partie de l’Union et qui doit en être chassé. Pour la première fois, des Etats de l’Union se sont coalisés pour expulser un autre Etat membre de l’Union. N’est-ce pas ce qu’a demandé le parlement finlandais, qui sommait le ministre finlandais des finances de négocier, lors de ce sommet, non pas un moyen de maintenir la Grèce dans la zone euro, mais un moyen de l’en faire sortir ? Jusque-là, l’Europe était simplement « sous influence » allemande. Maintenant, l’Allemagne s’est emparée des rênes de l’attelage européen et, si elle ne peut encore décider intégralement de ce qui doit se faire, elle décide déjà de ce qui est interdit.

Domination de l’Allemagne et tutelle de la Grèce pèsent chacune lourdement, aux deux extrémités du prisme, sur l’équilibre de l’UE. Mais, c’est surtout leur articulation qui est redoutable, parce qu’elle dessine un compartimentage d’une Europe, désormais non seulement inégale, mais hiérarchisée. Une Europe tronçonnée, en quelque sorte déjà « en morceaux », et ainsi annonciatrice d’autres fractures, plus profondes.

Pendant 70 ans, nous avons vécu dans l’Europe héritée de la deuxième guerre mondiale, au sein d’un dispositif fabriqué sous label américain. En 1989 et 1991, l’assemblage s’est rompu, définitivement. Chute du mur de Berlin, effondrement de l’URSS : la vague venue de l’est a brisé l’équilibre plus ou moins bancal édifié à l’ouest. Le passé est de retour. L’éventualité d’un affrontement militaire est, pour le moment, hors de propos, mais le risque européen avait disparu et le voilà à nouveau devant nous. Ceci d’autant plus que, sous l’implacable pression d’une crise économique sans fin, nous assistons partout à la montée des forces de repli, repli identitaire, économique, politique, forces de repli sous l’effet desquelles l’UE est en train de craquer et finira peut-être par éclater.

Le peuple grec a, le premier, engagé la bataille contre l’orientation néolibérale et la politique d’austérité. Malgré les revers, cette bataille se poursuit, en Grèce même ou menée par d’autres peuples de l’UE. Fort logiquement, les mobilisations ne peuvent se déployer que dans un cadre national et sur des thèmes propres à chaque pays. La réponse à la politique de l’establishment européen ne peut être que nationale, mais notre projet doit être européen. Cette dimension européenne ne doit pas être considérée comme un rajout obligatoire, pour faire joli, ou encore pour bien montrer ce qui nous distingue de l’extrême-droite. C’est désormais quelque chose d’essentiel, de vital, parce que nous sommes interpelés sur un terrain qui engage l’avenir. L’interrogation européenne est là, devant nous, et elle ne peut être contournée. Il est vrai qu’une Europe unie, solidaire et démocratique est actuellement hors de portée. Il est vrai que, pour le moment, tout appel en ce sens paraîtrait purement incantatoire. Mais renoncer, sous ce prétexte, à tout projet européen serait suicidaire. La question européenne est à nouveau sur la table et si nous ne nous occupons pas d’elle, elle s’occupera de nous.

Isaac Johsua

 

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