L’exposition « Frontières » et le droit de migrer

Entretien avec Catherine Wihtol de Wenden

Dirigé par Benjamin Stora depuis le 1er août 2014, le musée de l’Histoire de l’immigration installé dans l’ancien « palais des Colonies » de la Porte Dorée (Paris xiie) présente jusqu’au 26 mai 2016 une exposition de premier intérêt, « Frontières ». 250 objets et documents de toute sorte, généralement surprenants, y évoquent l’histoire et la réalité présente de ces « lignes imaginaires » souvent matérialisées par des murs, des clôtures, des portiques, sans parler des batteries de lois ou de règlements et des escouades civiles ou militaires chargées de les défendre, en dépit de la « mondialisation ».

L’exposition s’ouvre sur quelques exemples de « murs-frontières » (Inde-Bangladesh, États-Unis-Mexique, Israël-Cisjordanie, Corée du Nord-Corée du Sud) attestant la dimension planétaire de cette propension à la fermeture qui obnubile désormais les pays européens. Une deuxième partie développe ce constat paradoxal : s’il était autrefois plus facile de rejoindre que de quitter ces mêmes pays, c’est aujourd’hui l’inverse dans « la forteresse Europe », dotée de « nouveaux outils de contrôle » et « d’enfermement à la frontière », causes directes ou indirectes de souffrances et de morts qu’on ne compte plus. Une troisième partie s’attache à l’histoire migratoire de la France – Guyane comprise –, de ses immigrants successifs et de leur accueil, conduisant les visiteurs au vieux projet d’« un monde sans frontières », conclusion de cette exposition conçue par Catherine Wihtol de Wenden, directrice de recherches au CNRS (CERI-Sciences Po), spécialiste internationalement reconnue de ces questions[1], et Yvan Gastaut, enseignant-chercheur en histoire contemporaine à l’université de Nice.

Réunissant une vingtaine de contributeurs, le catalogue édité à cette occasion prolonge chacune des sections de l’exposition et apporte des compléments souvent passionnants, tels ceux qu’Yvan Gastaut consacre à Modane, Menton et Vintimille, ou encore à cette « ville-frontière » par excellence qu’est toujours Marseille. Par ses coups de sonde historiques, ses enquêtes d’actualité (Guyane, Maroc, harraga ou « brûleurs » de frontières et de papiers algériens, etc.), ses analyses et ses pistes de réflexion, ce volume constitue un apport des plus utiles à l’éclairage de la « question migratoire ». « Question », exposition et publication sur lesquelles Catherine Wihtol de Wenden a bien voulu accorder le présent entretien à ContreTemps.

ContreTemps : Yvan Gastaut et vous-même avez commencé à préparer cette exposition en 2011. Dans quel contexte, et avec quelles déterminations ?

Catherine Wihtol de Wenden : Yvan Gastaut organisait un colloque franco-italien d’histoire locale, « Terres et gens de frontières », évoquant un siècle et demi de contrebande, d’exil politique, de travail frontalier, de résistance entre l’Italie, la France et Monaco, qui a donné lieu en décembre 2011 à un colloque international réuni à Nice, Menton et Vintimille, et dont j’étais l’une des participantes. Nous avons eu l’idée d’élargir la perspective, de raconter plus en détail la vie de frontière, en rapport aussi avec l’actualité dont nos collègues italiens étaient les observateurs directs, les réfugiés tunisiens et les arrivées massives à Lampedusa. Ensuite, il a fallu résoudre une difficulté particulière pour une exposition dans ce musée, illustrer ces thématiques de la façon la plus visuelle possible, d’où aussi ces murs de journaux et de livres que nous avons déployés. Et une autre difficulté, structurer les thématiques en faisant passer les visiteurs, du monde à l’Europe et à la France ainsi qu’à la Méditerranée, comme Benjamin Stora souhaitait qu’on y insiste. Mais nous avons trouvé des affiches, des œuvres d’art, le moyen d’illustrer l’histoire longue des frontières avec la muraille de Chine et le mur d’Hadrien, et nous avons reçu la contribution du Musée alsacien de Strasbourg, montrant comment la ville et la région avaient plusieurs fois changé de nationalité au cours des cent cinquante dernières années, ce qui suggère les aspects éphémères des frontières. Nous avons également pu nous intéresser à la plus longue frontière terrestre du territoire national de ce pays, en Guyane française, qui s’étire sur 730 kilomètres, et où se trouve concentrée l’activité économique, le long du fleuve Oyapock, qu’on cherche à verrouiller alors que la plupart des habitants vivent des échanges qu’il permet. La fin de l’exposition, « un monde sans frontières », veut rappeler les termes de la « convention internationale sur la protection des droits de tous les travailleurs migrants et des membres de leur famille » adoptée aux Nations unies en 1990 et ratifiée en 2003 principalement par des États du Sud, ainsi que le travail des ONG et des militants des droits de l’homme qui s’efforcent de promouvoir une politique et une diplomatie qui ne soient pas celles du Far West actuel.

CT : Moins d’une semaine après l’inauguration de « Frontières », survenaient les tueries du Bataclan et des terrasses parisiennes, motivant l’instauration de l’état d’urgence, puis l’offensive législative et constitutionnelle du gouvernement. Si vous en aviez la possibilité, apporteriez-vous à votre exposition des compléments réagissant à cette actualité ?

CWW : Surtout pas ! Ce serait tomber dans tout un débat lancé depuis longtemps par l’extrême droite, qui cherche à établir un lien entre terrorisme et migrations, alors qu’on sait bien qu’il n’en est rien. En France comme ailleurs, il s’agit de « nationaux » opérant dans leur propre pays ou un pays voisin, tout distingue ces gens décidés à mourir en martyrs des migrants en quête d’un statut de réfugié et d’une vie plus digne. Du reste, les agresseurs de la nuit de la Saint-Sylvestre à Cologne, dont on a tant parlé en Allemagne et en France, s’exprimaient en allemand, ce n’étaient pas des réfugiés de fraîche date. Il faut ruiner ces amalgames. Néanmoins les attentats et le plan Vigipirate ont pesé sur l’exposition, les visites n’ont repris significativement qu’en janvier, un public éclairé, jeunes retraités, étudiants, lycéens en sortie scolaire ayant les migrations inscrites à leur programme de « sciences éco »…

CT : Vous y insistez dans la plupart de vos publications et de vos interventions et l’exposition elle-même le suggère abondamment, la migration est un « phénomène structurel » très ancien, et probablement décisif dans l’histoire de l’humanité. Peut-on néanmoins parler aujourd’hui de « crise migratoire », tout en faisant la part de la tendance à dramatiser de beaucoup de grands médias et de gens de pouvoir ?

CWW : Bien sûr ces médias exagèrent, car il y a eu d’autres pics, et de plus grande ampleur. Au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, il y a eu jusqu’à 12 millions de personnes déplacées en Allemagne orientale – une Allemagne complètement détruite – et j’ai des collègues allemands qui ont vécu dix ans dans des baraquements avant de recevoir un logement convenable. Plus tard, l’Allemagne a reçu plus de 2 millions d’« Ausländer », puis des réfugiés de l’ancienne Yougoslavie, puis il y a eu le tournant des années 1990, avec le désenclavement des frontières autour de la mer Noire, des Grecs revenant en Grèce, un demi-million de Bulgares turcs rejoignant la Turquie, des migrations de Tchèques et de Slovaques à l’éclatement de l’ancienne Tchécoslovaquie, 150 000 Ukrainiens d’origine hongroise gagnant ce pays et acquérant cette « nationalité européenne », sans parler des demandeurs d’asile chinois ou roumains dans la décennie antérieure, ou des gens qui ont fui le Chili en 1973, etc. Comparativement, les révolutions arabes ont déterminé peu de flux, et c’est quand la Libye n’a plus été en mesure de filtrer les migrants qui lui arrivaient que les passeurs les ont lancés à travers la Méditerranée. Ce pays est alors devenu une passoire pour les gens qui avaient un peu d’argent.

CT : Pour l’Europe, vous parlez de trois décennies « d’échec de la répression » de l’immigration. Quels auront été ses principaux ratés ?

CWW : Le traité de Schengen date de 1985, et ses signataires en sont à dire qu’il est mort ou à en dénoncer la plupart des clauses ! En 2000 a été mis en place le système de fichage Eurodoc, puis se sont succédé les opérations en Méditerranée, pour un bilan de plus de 30 000 morts en quinze ans, environ 3 000 en 2014, plus de 3 700 en 2015 selon l’Office international des migrations, signe que cela s’accélère, malgré l’extension des centres de rétention et des zones de triage, ou les cadeaux des États européens à divers pays d’où partent les migrants. Avant 2011, j’ai siégé à la Commission nationale de déontologie de la sécurité (cnds) et il était déjà évident qu’on avait fait le tour des moyens de répression, allant jusqu’à la délation, que les nombreuses et coûteuses reconduites à la frontière ne servaient à rien car il y avait beaucoup de retours en France parmi eux, sauf peut-être à accroître le nombre de morts, et qu’on restait dans une politique routinière, dont on continuait à creuser les ornières. On a vu encore au sommet sur les migrations, réuni à La Valette en novembre dernier, des dirigeants européens prôner une accentuation de la politique de retour, avec des gens venant en Europe se faire payer leur retour, et une aide accrue aux pays d’émigration, alors que leurs ressources, ce qui fait de certains des pays rentiers, leur viennent en partie  des 500 milliards de dollars que les émigrés renvoient annuellement chez eux.

Ce qu’on ne veut pas comprendre, en haut lieu ou ailleurs, c’est qu’après la chute du mur de Berlin beaucoup de gens se sont installés dans la mobilité comme mode de vie car les frontières se sont ouvertes à l’Est. Les femmes roumaines qui gardent des personnes âgées en Italie retournent au pays quand elles le peuvent, les travailleurs du bâtiment vivent eux aussi sur deux espaces, c’est le cas des Polonais en Grande-Bretagne et en Irlande, des Roumains en Espagne et en Italie, etc. Et c’est également fréquent chez les gens les plus qualifiés. Voilà pourquoi il faut ouvrir les frontières. Les gens très nombreux qui vivent ainsi n’aspirent pas à s’installer pour profiter des prestations sociales, mais veulent vivre sur deux espaces, on voit aussi des entrepreneurs développer des affaires à distance, ce qu’on appelle « l’entreprenariat ethnique transnational ». Il faudrait donc plus de circulation, moins d’installations précaires encourageant le trafic des passeurs, moins d’archaïsme, tout le monde y gagnerait. L’Europe a refusé à Poutine la suppression pour les Russes et les Européens des visas et des lourdeurs administratives qui vont avec, c’est évidemment une erreur puisque la Russie est en déficit démographique.

CT : « Le développement accélère les migrations », expliquez-vous. On se tromperait donc en continuant à les imputer à la misère, aux guerres ou aux persécutions mafieuses, politiques ou religieuses ?

CWW : Les riches des pays pauvres n’ont jamais de difficultés pour se déplacer, il leur suffit de devenir résidents en achetant un appartement ici et un autre là. Il est très instructif de prendre un vol régulier Paris-Moscou, on y croise des Russes qui reviennent de leur week-end en France, par exemple l’adjoint au maire de Moscou qui possédait un appartement à Paris et qui s’y rendait régulièrement. Il y a aussi ce phénomène qui se généralise, les seniors qui vont profiter de leur retraite au soleil, au Maroc notamment. Et puis cette inégalité devant le nombre de pays où l’on peut se rendre, le passeport américain permet de visiter 147 pays sans visa, le passeport français un peu moins, le russe 96 pays, l’afghan seulement 28, ce qui crée une dépendance des pays pauvres à l’égard de la migration illégale. De nombreux pays interdisent à leurs jeunes chômeurs d’émigrer, constituant, c’est le cas de l’Algérie, des marmites explosives à nos portes, voire le lit du terrorisme. On voit à Alger de jeunes diplômés sans boulot faire la queue pour ceux qui attendent leur visa, tandis que d’autres sont obsédés par l’idée de « brûler » les frontières et leurs papiers, les journaux publient tous les jours des caricatures sur le sujet. Bref, pour partir, il faut des ressources, et on peut même s’étonner que les migrants, environ 244 millions, ne représentent que 3,5 % de la population mondiale. Il y a bien sûr aussi cette immigration forcée qui fuit la misère ou les guerres, mais on ne la voit pas ici, parce que les plus pauvres ne vont pas loin.

CT : Vous mettez aussi en avant la richesse apportée par la mobilité : « les migrations accélèrent le développement », pourrait-on dire aussi…

CWW : C’est vrai en général, mais ce n’est pas toujours le cas, si l’on songe aux déplacés environnementaux. Au Bangladesh, si le Gange déborde et envahit les régions agricoles, c’est d’abord que les glaciers himalayens fondent, provoquent des coulées de boue et sèment la désolation dans le delta fertile, coupé de l’Inde par l’incroyable mur-frontière commencé en 1993, sur plus de 3 200 kilomètres, la barrière géopolitique la plus longue du monde. Il y a aussi le cas de Tuvalu, archipel et État qui vont disparaître dans moins de 50 ans – cela ne concerne « que » 16 000 personnes – ou des Maldives, et divers autres phénomènes climatiques inquiétants. Il y a à la fois les phénomènes déjà connus dans l’histoire – le tremblement de terre de 1755 à Lisbonne, par exemple, un type de séisme qui peut se reproduire tous les 2 000 ans, selon les spécialistes – et des phénomènes qu’on peut dire nouveaux, comme la sécheresse en Afrique, qui détermine plutôt des migrations Sud-Sud – un Africain sur deux est un migrant. La migration féminine, de plus en plus importante, reste régionale, et cherche à tirer parti des ressources locales. Il faut quand même rappeler qu’il y a autant de migrants qui se dirigent vers le Sud que vers le Nord.

CT : Le forum économique mondial réuni à Davos en janvier dernier a consacré sa première journée à la « crise migratoire », avec l’intervention inattendue du président allemand appelant à une « stratégie de limitation ». Si elle est vouée à l’échec comme les précédentes et n’a aucune rationalité économique, démographique ou sociale, comment expliquer que tant d’hommes politiques s’y cramponnent ou la promeuvent ?

CWW : C’est la logique du suivisme, on reste dans la ligne qu’on a tracée, même si elle est absurde ou dangereuse. Il est absurde de prétendre faire la guerre aux migrants, encore plus absurde de vouloir la faire aux passeurs qui sont à l’étranger, hors de portée, surtout s’ils sont revêtus d’uniformes. Tant que cette répression et ces interdictions seront maintenues, le trafic se maintiendra ou même se développera, comme on le voit pour la filière des Balkans. Cela ne s’observe pas seulement en Europe. Il y a trois ans, Argán Aragón a soutenu une thèse très impressionnante sur les « migrations clandestines d'Amérique centrale vers les États-Unis », qui a été publiée depuis et qui montre comment les passeurs rançonnent et maltraitent les migrants auxquels il s’est mêlé. Ils les prennent en otage, rackettent leurs familles, n’hésitent pas à tuer, et les migrantes, qui savent à quoi s’attendre, se font des piqûres pour ne pas tomber enceintes. Tout cela n’existerait pas si les allers-retours étaient possibles, autorisés, comme y aspire l’immense majorité des migrants. Les frontières sont nocives, elles bloquent ce que Zygmunt Bauman appelle la « modernité liquide », la fluidité du monde. Les écrans n’y sont pas pour rien : partout, les gens reçoivent des images du monde entier, ils aspirent à voyager, et ils constatent cette injustice imposée par les pays les plus riches qui interdisent aux plus pauvres d’émigrer.

CT : Vous défendez le « droit d’émigrer », titre de l’un de vos ouvrages récents. On le trouve formulé dans l’article 13-2 de la « Déclaration universelle des droits de l’homme » de 1948, repris dans l’article 12-2 du « Pacte international » de 1966 : « Toute personne est libre de quitter n'importe quel pays, y compris le sien. » Quelle est l’attitude de la « communauté internationale » à l’égard des États qui violent ce principe, l’Érythrée ou l’Algérie par exemple ? Et comment mieux faire respecter ce droit ?

CWW : Il faudrait d’abord que tous les États adoptent la convention de 1990. Puis réunir tous les acteurs autour d’une table pour mettre fin au Far West actuel, où chacun croit faire sa loi, et définir des normes, comme on a commencé à le faire pour l’environnement. Mais ces acteurs continuent à réfléchir en vase clos, « hors-sol », sans se soucier des conséquences de leurs décisions. L’Afrique est dramatiquement affectée par la baisse des cours du coton, alors que les États-Unis en subventionnent toujours la culture. Au Vietnam, deuxième producteur mondial, la surproduction a ruiné la moitié des entreprises exportatrices de café, tout cela s’accompagnant de migrations internes, bien sûr. Les migrations ont donc aussi des causes économiques, dont une gouvernance mondiale devrait tenir compte, en vue de les maîtriser.

CT : Votre exposition s’achève sur l’évocation d’un « monde sans frontières », proposition jadis portée par les « Citoyens du monde »…

CWW : Il faut défendre l’ouverture des frontières, la liberté de sortir de son pays d’origine ou d’un autre. Le droit de migrer est un principe universel, aujourd’hui violé en toute impunité. Par électoralisme, on se retranche derrière l’opinion publique, facile à mobiliser sur ce genre de sujet, sans la moindre pédagogie. Il faut au contraire enseigner les gens sur les migrations, rappeler que nous vivons dans un pays cosmopolite, qui s’est construit par les migrations et continuera forcément à le faire, réfléchir et faire réfléchir à des politiques de plus grande ouverture, notamment dans les secteurs d’emploi déficitaires. Pourquoi demander à un Africain éduqué en France de retourner contribuer au développement de son pays d’origine – par ailleurs ravagé par la corruption – alors qu’on n’oserait même pas commencer à le dire à un Canadien ? Il faut aussi rappeler qu’il y a des migrations salvatrices, au xixe siècle les pays scandinaves ont vu un tiers de leur population partir s’établir à l’étranger, ce qui a fait la prospérité actuelle des uns et des autres. Quant à un « monde sans frontières », cela doit être l’objectif de la fin du xxie siècle, comme l’abolition de l’esclavage fut l’objectif de la fin du xviiie.

CT : À côté de ses apports documentaires, historiques et actuels, et des espaces que vous avez laissés à des artistes contemporains soucieux de témoigner des migrations contemporaines, l’un des grands mérites de votre exposition est de faire mesurer les contradictions « structurelles », économiques, démographiques, politiques, et non pas seulement « éthiques », soulevées par les migrations à l’échelle mondiale. Quel avenir proche discernez-vous pour ces contradictions, des surcroîts de tension, ou des issues rationnelles comme celles que vous préconisez ?

CWW : On est dans une situation à la fois parfaitement grotesque et extrêmement complexe. Il y a des discours généreux à l’ONU, y compris de la part des dirigeants de cette institution, mais pas de rencontres officielles sur les migrations, et le travail qui s’y fait doit beaucoup aux initiatives privées de l’ancien secrétaire général Kofi Annan et de son Forum sur les Migrations et le développement prônant le « réalisme » en la matière. D’un côté on organise des forums annuels sur le sujet, de l’autre on multiplie les entorses à la mobilité, ressentie comme la grande ennemie des États-nations. Dans beaucoup de pays européens, on chauffe l’opinion publique en entretenant un climat sécuritaire, ou des chaos invraisemblables, comme à Calais – comme si c’était le prix à payer pour conserver une bonne entente politique et économique entre la France et le Royaume-Uni ! Il faut bien sûr réclamer l’abrogation de « Dublin ii », qui oblige à demander l’asile dans le premier pays de l’Union européenne où l’on a  posé le pied et immobilise les demandeurs à la première frontière européenne où on les a enregistrés. En premier lieu la Grèce et le sud de l’Italie, Sicile avant tout. Récemment évoquée par la presse, l’exclusion de la Grèce hors de « l’espace Schengen » est peu probable, pour beaucoup de raisons, et notamment parce que cela ne ferait que déplacer le problème à l’Ouest. Sur place, Grecs et Siciliens semblent s’en tirer assez bien, sans affrontements majeurs entre les migrants et eux qui trouvent là un peu de travail et de ressources supplémentaires, situation qu’on pourrait peut-être retrouver à Calais en cherchant bien, avec ce qu’apporte de financièrement positif la présence des ONG, de centres d’accueil, d’avocats… Et même celle des mafias qui exploitent les migrants et dépensent une part de leurs profits sur place.

Pour continuer sur ces aspects économiques, il faut mentionner tous ceux qui vivent du renforcement des frontières et de la chasse aux migrants, les entreprises travaillant pour l’armée qui se sont reconverties dans la sécurité en fabriquant grillages, murs et radars, les passeurs surtout, etc. Les fonds européens vont aux uns et aux autres, et pour ce qui est de l’Italie, ils alimentent d’un côté les municipalités chargées de l’accueil des migrants et les ONG investies sur place, et de l’autre les fonctionnaires et les sociétés privées dont le contrat est de contrôler et de refouler ces migrants, et dont ils tirent leurs salaires. Ces contradictions ne sont pas parties pour se dissoudre ou se résoudre au mieux. C’est pourquoi il faut contribuer à informer et à militer pour un monde plus ouvert, en citoyennes et citoyens engagés.

Propos recueillis par Gilles Bounoure et Francis Sitel. Publié dans le n°29 de Contretemps.

Chercheuse et militante des droits de l’homme, C. Wihtol de Wenden est directrice de recherche au CNRS (CERI Sciences-Po). Parmi ses récents ouvrages, Faut-il ouvrir les frontières ?, Paris, Presses de Sciences Po, 2014, Le droit d’émigrer, Paris, Presses de Sciences Po, 2013, Pour accompagner les migrations en Méditerranée, Paris, L'Harmattan, 2013, Atlas des migrations. Un équilibre mondial à inventer, nouvelle édition, Paris, Autrement, 2012 (une réédition actualisée est en préparation), La question migratoire au XXIe siècle. Migrants, réfugiés et relations internationales, Paris, Presses de Sciences Po, 2010

 

 

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