Ligne de crête

" L'indignation est un commencement. Une manière de se lever et de se mettre en route. On s'indigne, on s'insurge, et puis on voit." Daniel Bensaïd

1. L’effroi

Le 7 janvier, nous avons toutes et tous été saisis d'effroi, pour deux raisons au moins : nous étions impactés personnellement parce que c'est notre camp qui était visé et touché. Nous étions impactés aussi par l'avenir prévisible que l’on pouvait déduire de l'événement et du contexte dans lequel nous baignions, marqué par l'absence de mobilisation d'ampleur, la montée du FN et l'hystérisation du débat autour de l'Islam. Nous entrevoyions la descente aux enfers dans une société en pleine fragmentation marquée par une vague de racisme sans précédent depuis la Guerre d'Algérie, voire la Seconde Guerre mondiale.

2. Sursis ou sursaut ?

Force est de constater qu'un sursis nous a été accordé. Pour l'heure, nous assistons à une flambée d'actes anti-musulmans, mais pas à des phénomènes massifs et collectifs. Au contraire, les mobilisations ont porté un message inverse. Il nous paraît évident que c'est une bonne nouvelle. Une bonne nouvelle au sens d'une remobilisation massive, après une longue période de marasme, sur des ressorts qui renvoient au camp progressiste (au sens large), liberté d'expression, démocratie, vivre ensemble. Une bonne nouvelle au sens où le FN et ses affidés médiatiques, qui avaient le vent en poupe, sont pour l'instant marginalisés. Pouvons-nous le reconnaître collectivement ?

Beaucoup de camarades ont semblé considérer que la participation à la manif, y compris à Paris, traduisait notre naïveté sur la possibilité d’un sursaut, et une sous-estimation coupable de la stigmatisation et des violences dont sont victimes les Musulmans en France. Il est évident, au regard de l’état du mouvement ouvrier, que cette simple manifestation, surtout après la tentative de récupération gouvernementale, derrière de tristes sires, ne peut effacer les 30 dernières années de politiques racistes et islamophobes. Mais aurait-on préféré, en lieu et place de manifestations rassemblant 4 millions de personnes sans qu’on puisse remarquer un seul panneau portant un slogan islamophobe,  des mobilisations racistes, comme en Allemagne ? Bien sûr que non. Alors pourquoi est-il suspect de s’en réjouir ? Ce fut un répit populaire. On ignore encore combien de temps ce répit pourra durer. L'essentiel aujourd'hui est de ne pas en être coupés, d'éviter de se retirer sur l'Aventin en jouant les Cassandre. Ajoutons qu'évidemment, elle n'arrêtera pas la loi Macron, ni, en l'état, aucunes des entreprises de destruction menées bras dessus bras dessous par le gouvernement et le MEDEF.

Le risque immédiat concerne l'arsenal sécuritaire en préparation. Rappelons toutefois qu’une partie de cet arsenal était déjà passé dans un quasi silence de toute la classe politique trois mois avant. Aujourd’hui, il nous est possible de poser la question du fameux délit d’ « apologie du terrorisme ». Ce tournant sécuritaire est une réponse étatique qu’il s’agit de combattre, mais il serait faux d’imputer cette dérive aux manifestations elles-mêmes. Aucune des manifestations du 10/11 janvier ne demandait de nouvelles lois sécuritaires. Au point que le gouvernement, sous pression de la droite, pourrait avoir quelques difficultés en les prenant à revers.

Le deuxième risque est la montée de l’islamophobie  à la fois étatique mais aussi populaire. Si les manifs n’ont pas réglé ce problème, elles ont participé à affirmer une autre voie. Et la marginalisation du FN dans cette mobilisation n’est pas une petite affaire. Le fait que Charlie Hebdo soit reconnu par le plus grand nombre comme un journal du camp de la gauche a joué dans cette marginalisation.  D’ailleurs, c’est l’Internationale qu’on entonne à l’enterrement de Charb et non la Marseillaise, et ce devant les ministres. En hommage à Tignous, à Montreuil, ce fut Bella Ciao. Le risque d’une islamophobie a-t-il été amoindri par ces manifs ?  Disons que là encore, nous avons eu un répit.

3. Aller chercher les absents

Reste une question majeure : pourquoi une partie des quartiers populaires et notamment une partie de la population de culture musulmane ne s'est-elle pas jointe aux manifestations ? Il n'y a pas de réponse simple et unilatérale.

Il y a la peur d’être victimes de débordements anti-musulmans. C’est une crainte légitime, au vu du contexte, et elle était compréhensible même si elle s’est révélée sans objet s’agissant des manifs

Il y a l’impossibilité de s’identifier au fameux « nous sommes tous Charlie ». D’abord parce que ce slogan était au final réducteur. Plusieurs ont refusé de se soumettre à l'injonction d'être Charlie parce qu’elle semblait ne laisser le choix qu’entre la soumission (obligatoire pour les Musulmans !) et l’extériorité. Si au début le slogan, positif, signe de ralliement de millions de gens, comportait l’idée de refuser les meurtres et l’atteinte à la liberté d’expression, il s’est uniformisé, notamment sous le poids de la récupération hypocrite du gouvernement.

Il y a le refus d’être celui ou celle qui semble être là pour donner des gages de sa bonne foi (sans mauvais jeu de mots)

Il y a, aussi, c’est un fait, le refus de la critique des religions, à laquelle Charlie Hebdo était identifié.

Il nous faut donc travailler à  reconstruire le lien entre la gauche radicale et une partie de la population des quartiers populaires, en luttant pied à pied contre tous les racismes, en tenant tous les bouts, sur une ligne de crête qui semble parfois vertigineuse.

Les tendances à la déstructuration sont fortes, au sein de la gauche et du mouvement ouvrier. Ainsi, l’an dernier, nous avons connu au sein des organisations syndicales une montée de l’islamophobie et dans le même temps l’usage fréquent du signe de la quenelle parmi les cheminots lors de leur dernière grève. La marque de l’antisémitisme est profonde dans une partie de la jeunesse, nourrie de ses vieilles formes occidentales, des théories complotistes, de la politique de l’Etat d’Israël.   Céder sur ces aspects, les contourner, fermer les yeux en espérant un avenir meilleur, c’est se tirer une balle dans le pied. C’est aussi pour cela qu’il ne faut rien céder sur Dieudonné lorsqu’il est comparé aux dessinateurs de Charlie Hebdo. Ne pas excuser le  « je suis Charlie Coulibaly » qui participe à la politique de tension et à la martyrologie…mais dire que le scandale est la « non condamnation » des propos de Zemmour, Finkelkraut et autres Houellebecq .Dieudonné n’a certes tué personne mais il rit du fait que l’on tue des Juifs qui vont faire les courses au supermarché.

4. En finir avec les illusions d’optique

Reste une question majeure entre nous, qui est aussi liée aux difficultés que nous avons à tenir la ligne de crête : il n’y a pas d’islamophobes dans les rangs d’Ensemble !, pas plus qu’il n’y en avait à la LCR en 2004 ou au NPA en 2009. Le prisme du soupçon est destructeur. Il traduit sans doute notre impuissance à lutter contre la montée de l’extrême droite, mais aussi contre le racisme d’Etat des années Sarkozy et  les dérives d’une partie de la gauche. Les coupables de ce qui arrive ne se comptent pas dans nos rangs.

Trop souvent, certain.es  se sont focalisé.s sur nos propres erreurs, nos prétendues dérives, élargissant le champ que nous constituons à l’école dans son ensemble, puisque nous y sommes nombreux. Pourtant, s’il n’est pas hermétique aux tendances racistes qui se développent dans la société, le corps enseignant est encore l’un des moins racistes dans la société française. Et malgré les injonctions ministérielles, la grande majorité des enseignant.es, au lendemain du 7 janvier, ont commencé par écouter les élèves, pas par leur dire de la fermer au nom de la liberté d’expression.

L’école constitue un excellent exemple de la difficile ligne de crête que nous avons à tenir. A la sortie de la phase des attentats, les premières déclarations ministérielles (avant même les lois sécuritaires) ont concerné l’école. Les enseignants, les élèves et les autres intervenants avaient failli. Après tout, les terroristes étaient passés par là. Les élèves n’étaient pas assez Charlie, ne voulaient pas toutes et tous faire la minute de silence (parce qu’imposer un minute de silence à des jeunes qui aiment taquiner les adultes, c’est vrai que c’est pédagogiquement futé …). Les profs n’avaient pas enseigné le vivre ensemble. Mais pourquoi ne pas s’adresser au ministère du travail, de l’économie ? Après tout, entre le CAP Boulangerie d’un des frères Kouachi et le massacre, il s’est écoulé au moins 15 ans ! Mais en même temps, le problème est connu : en effet l’école est le  maillon qui devrait permettre aux plus faibles de se hisser au niveau des autres, mais elle ne fonctionne pas dans ce sens, elle reproduit et accentue les inégalités sociales. Que ne sommes- nous assez forts pour le crier haut et fort, et pour dénoncer l’hypocrisie qui veut que le premier ministre parle d’apartheid, tout en supprimant les ZEP ?

Sur le problème spécifique de l’islamophobie, on sent la morsure du piège. Une partie de la gauche radicale depuis 10 ans aime à croire ou à continuer à faire croire que l’école est le berceau de l’islamophobie. C’est une grossière illusion d’optique. L’école n’est pas hermétique à l’islamophobie mais elle n’en est pas le terreau principal. Dire le contraire, c’est tomber dans le piège que nous ont tendu et tendront encore  les gouvernements successifs. Ce n’est pas l’école en tant que telle qui interdit le voile, qui discrimine… ce sont les lois que l’on fait appliquer bêtement au sein de l’institution. L’Education Nationale est le plus grand employeur après l’Armée rouge chinoise, ça fait beaucoup de monde. Peu à peu on sent que le racisme qui jusque-là était tabou dans les salles des profs gagne quelques esprits mais on voit aussi une nouvelle génération  d’enseignants issus de l’immigration.

Les gouvernements successifs ont pris en otage l’école sur cette question. Ils en ont fait un laboratoire. D’abord parce que c’est une vieille tradition française que de gagner les esprits par des lois scolaires, mais aussi parce que proposer de réformer l’école, c’est tenter de masquer l’impuissance des politiques ultralibérales à régler le problème de « l’ascenseur social ». Et à chaque fois qu’un recteur , un proviseur, un principal ou un directeur zélé applique la circulaire en interdisant l’accompagnement des sorties par les mamans voilées, ou désinscrivent des enfants parce qu’ils reviennent après la rentrée pour payer les billets d’avion moins cher, ils effacent en un geste des années de pratiques enseignantes saines, ils effacent les multiples cours sur l’esclavage, la Révolution française, la Guerre d’Algérie, les auteurs de la Négritude ou le théorème de Pythagore ou encore  les efforts de RESF.

Pourtant l’école reste un des derniers lieux de sociabilité dans des quartiers ghettoïsés. Plus de bourse du travail, de postes, de commerce, de syndicats et de cellule du PC pour discuter d’un monde meilleur. Il ne reste que l’école. C’est pourquoi la grève des parents contre la « théorie du genre » fut une catastrophe ! Une fracture, un isolement supplémentaires.

Il ne faut pas défendre l’école à priori, c’est idiot et corporatiste mais il faut y voir un lieu de combat pour une société plus juste. Ces dernières années, les colloques et rencontres autour de la lutte contre l’islamophobie ont multiplié les thèmes sur l’école. 6 débats sur 10 à Paris cette année, ne serait-ce pas un peu disproportionné ? C’est une simplification des problèmes qui se posent à nous. Là encore, les choses sont à rediscuter, sans tabous ni invectives.

Tenir tous les bouts, rester sur la ligne de crête, ne pas choisir les uns plutôt que les autres mais travailler à unifier, toujours et partout. Pas question de limiter la liberté d’expression, même pour soupçon d’islamophobie : il nous faut ouvrir portes et fenêtres, débattre sans catégorisation hâtive, inutile et/ou insultante, débattre encore. La gauche radicale est divisée, peut-être plus que jamais. Notre rôle est de permettre que le débat se déroule et que les fils se retissent.

Manue Johsua (Marseille), Ingrid Hayes (Paris)

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