L'imprévu de la question de l'Etat...

De la promesse du dépérissement de l’État à la dure réalité de l’État totalitaire, un parcours en forme d’impasse qui est celui d’un échec. Au-delà du constat d’une révolution trahie, quels sont les problèmes théoriques qui demandent à être élucidés ? Discussion à partir d’une relecture de deux textes clés.

« Entre la société capitaliste et la société communiste se place la période de transformation de celle-là en celle-ci » écrivait Marx dans la Critique du programme de Gotha, un de ses derniers textes. « À quoi correspond une période de transition politique où l’État ne saurait être que la dictature du prolétariat » [1]. Ni lui ni Engels n’avaient donné d’indications très précises, comme au demeurant sur la perspective générale de dépérissement de l’État. En revanche, il est certain que ni l’un ni l’autre n’imaginaient, sans même parler de l’État stalinien, que cette période puisse se traduire par la construction d’un nouvel État.

C’est pourtant bien à la construction d’un nouvel État, « ouvrier » si l’on veut, que vont se trouver confrontés les révolutionnaires russes. Dans leur article, Charles Michaloux et François Sabado tirent un bilan critique d’Octobre 17 que je partage globalement. Ici, je voudrais proposer  un retour sur les outils d’analyse dont disposaient alors les dirigeants de la révolution russe – ou qu’ils allaient créer – pour traiter ce problème non prévu par la « théorie marxiste » d’alors.

Le point de départ sera l’État et la révolution de Lénine et le point d’arrivée La Révolution trahie de Trotsky. Outre le fait qu’il s’agit des deux principaux dirigeants de la révolution russe, la raison en est simple : L’État et la révolution, l’un des textes fondateurs de la tradition communiste, contient une série de développements sur le devenir de l’État dans la période dite de transition auxquels fait explicitement référence Trotsky lorsque, plus tard, dans La Révolution trahie, il tente de rendre compte des phénomènes de bureaucratisation.

L’État et la révolution ou l’oubli du despotisme d’usine
Malgré une légende tenace, Lénine ne dit pas un mot des soviets dans L’État et la révolution. Le cadre dans lequel sont pensés l’exercice de la dictature du prolétariat et la perspective du dépérissement de l’État est celui de la grande industrie léguée par le capitalisme.

« La culture capitaliste a créé la grande production, les fabriques, les chemins de fer, la poste, le téléphone, etc. Et, sur cette base, l’immense majorité des fonctions du vieux “pouvoir d’État” se sont tellement simplifiées et peuvent être réduites à de simples opérations d’enregistrement, d’inscription, de contrôle qu’elles seront parfaitement à la portée de toute personne pourvue d’une instruction primaire (...) ; ainsi (l’on peut et l’on doit) enlever ces fonctions tout caractère privilégié, “hiérarchique”. (...) Ici, tous les citoyens se transforment en employés salariés de l’État constitué par les ouvriers armés. Tous les citoyens deviennent des employés et les ouvriers d’un seul “cartel” du peuple entier de l’État. (...) La société toute entière ne sera plus qu’un seul bureau et un seul atelier, avec égalité de travail et égalité de salaire ».

La seule condition posée par Lénine à la mise en œuvre de ces mesures qui concernent « la réorganisation de l’État, la réorganisation politique de la société », c'est « la transformation de la propriété privée capitaliste des moyens de production en propriété sociale » [2]. C’est-à-dire leur étatisation. Le problème posé est naturellement le renvoi à la simple base léguée par la grande production capitaliste et l’oubli des analyses de Marx (je vais y revenir en détail) sur le despotisme d’usine.

Évoquant les mesures préconisées dans La Guerre civile en France (électivité et révocabilité des fonctionnaires, suppression de l’armée), Lénine explique que « la démocratie bourgeoise devient prolétarienne ; d’État (pouvoir spécial destiné à mater une classe déterminée), elle se transforme en quelque chose qui n’est plus à proprement parler un État » [3]. Reste que cette radicalité anti-étatique présente un point aveugle de taille : celui des effets du despotisme d’usine, que ne supprime pas la seule étatisation des moyens de production, sur cet État devenu « un seul cartel du peuple tout entier », sur cette société transformée en « un seul bureau ».

Certes, par la suite, Lénine fera des soviets la base politique de l’État ouvrier. Toutefois, l’oubli du despotisme d’usine réapparaîtra sans cesse. Par exemple lorsque, après la guerre civile, Lénine parlera du taylorisme comme technique scientifique neutre d’organisation de la production, dont le prolétariat russe doit faire l’apprentissage. De façon plus générale, la référence au despotisme d’usine est absente chez les dirigeants de la Révolution russe.

 Le passage à « l’administration des choses »
Il faut ajouter que l’approche de L’État et la révolution est directement permise par celle d’Engels dans l’Anti-Dühring : « Le premier acte dans lequel l’État apparaît réellement comme le représentant de toute la société – la prise de possession des moyens de production au nom de la société –, est en même temps son dernier acte en tant qu’État. (...) Le gouvernement des personnes fait place à l’administration des choses et à la direction des opérations de production. (...) Avec la prise de possession des moyens de production par la société, la production marchande est éliminée, et, par suite, la domination du produit sur le producteur. L’anarchie à l’intérieur de la production sociale est remplacée par l’organisation planifiée consciente » [4].
Dans ce texte, comme dans d’autres [5], Engels oublie lui aussi les analyses de Marx sur le despotisme d’usine, pour penser le développement du capitalisme sous la forme d’un simple procès contradictoire entre, d’une part, la socialisation de plus en plus forte des forces productives et, d’autre part, le maintien de la propriété privée des moyens de production. Il suffit de supprimer cette dernière pour que puisse s’épanouir les premières et les formes de socialisation immanentes des individus dont elles sont porteuses. C’est ce qui explique cette alchimie quelque peu mystérieuse par laquelle l’État disparaît au moment où il s’empare des moyens de production.

« L’administration des choses et la direction des opérations de production » relèvent alors seulement de techniques de gestion, de méthodes scientifiques, etc. Ajoutons qu’on trouve chez Marx une thématique analogue, même si elle est moins marquée. Contrairement à Engels, il ne prendra jamais l’entreprise capitaliste comme exemple de formes d’autorité révélant de simples contraintes techniques liées à la production moderne. En revanche, existe chez lui – comme perspective générale à long terme – le renvoi à un pouvoir réduit à de simples fonctions techniques. Ainsi dans ce texte de 1872 : « Le but du mouvement prolétaire, l’abolition des classes une fois atteinte, le pouvoir d’État (...) disparaît, et les fonctions gouvernementales se transforment en simples fonctions administratives ». [6]

Dans les années 1920-1930, cette approche va fortement marquer ceux qui en Russie entendent, contre le stalinisme montant,  maintenir et actualiser la perspective de dépérissement des catégories marchandes, du droit et de l’État. Pasukanis en est l’exemple type. Il distingue les normes juridiques et les normes techniques articulées à « des fonctions techniques de production » déjà à l’œuvre dans la grande industrie capitaliste.

Les normes juridiques sont liées à des « oppositions d’intérêts » générées par la propriété privée et les rapports marchands, alors que les normes techniques relèvent « de la rationalité du but », de « l’unité de but (qui) représente la condition de la réglementation technique ». Comme Engels [7], Pasukanis prend l’exemple de la gestion des chemins de fer : « Les normes juridiques relatives à la responsabilité des chemins de fer présupposent des droits privés, des intérêts privés différenciés, tandis que les normes techniques du trafic ferroviaire présupposent un but unitaire, celui par exemple d’une capacité de rendement maximum » [8].

Dès lors, la disparition de la propriété privée et des rapports marchands – tout au moins dans le secteur étatisé – permettra que la gestion de la production se fasse selon les seules normes techniques qui ont déjà émergé dans l’entreprise capitaliste. Disparaissent à nouveau les problèmes de pouvoir, de domination, présents au sein des « fonctions techniques de production ». Un problème analogue – quoique moins marqué – se pose lorsque Preobrajensky fait référence à la simple mise en œuvre d’une « technologie sociale » pour caractériser la gestion de la production dans le secteur où les rapports marchands ont disparu. [9]

Ce que veut dire despotisme d’usine
Il est temps de préciser ce qu’il faut entendre par despotisme d’usine. Marx caractérise ainsi un phénomène historiquement inédit produit par le capitalisme. Schématiquement, dans les sociétés pré-capitalistes, le producteur direct dispose (sauf exception) d’un accès direct au moyen de production et d’une maîtrise du procès de travail qui est « son » procès de travail. Certes il existe une division du travail, mais elle n’est pas présente au sein du procès de travail lui-même qui s’organise sur la base d’un « métier », c’est-à-dire d’un procès de travail spécifique prenant ce que l’on peut appeler une forme « artisanale ».

L’avènement du capitalisme est marqué par la séparation du producteur direct d’avec les moyens de production. Marx décrit alors un double mouvement. Le capitalisme révolutionne les anciennes formes « artisanales » de production et le caractère individuel du procès de travail qui ne peut fonctionner que sous la forme d’une coopération entre individus. Mais cette coopération des producteurs directs s’organise sous la férule du capital. Marx explique : « Les producteurs perdent leur autonomie, l’instauration du mode de production spécifiquement capitaliste ayant pour résultat un régime de domination et de subordination au sein du procès de production ».

En outre, l’aspect coopératif de la production non seulement échappe aux producteurs directs, mais se cristallise dans le capital puisque c’est lui qui organise cette coopération : « En régime capitaliste de production, la masse des producteurs immédiats se trouve face à face avec le caractère social de la production, sous forme d’une autorité organisatrice sévère et d’un mécanisme social, parfaitement hiérarchisé, du procès de travail ». Marx distingue cette nouvelle forme de domination des anciennes : « L’autorité du capitaliste dans le procès direct de production, parce qu’il personnifie le capital, la fonction sociale qui lui vaut sa qualité de directeur et maître de la production, diffère essentiellement de l’autorité basée sur la production due aux esclaves, aux serfs, etc. »

Analysant le bouleversement du procès de travail partant de la manufacture et aboutissant à la grande industrie, Marx caractérise ainsi cette domination : « La grande industrie mécanique achève enfin (...) la séparation entre le travail manuel et les puissances intellectuelles de la production qu’elle transforme en pouvoir du capital sur le travail. L’habileté de l’ouvrier apparaît chétive devant la science prodigieuse, les énormes forces naturelles, la grandeur du travail social incorporé au système mécanique qui constitue la puissance du Maître » [10].

Ainsi compris, le despotisme d’usine ne décrit pas – comme on le dit parfois – des formes d’organisation de la production du XIXe siècle ou même, seulement, le taylorisme. Il désigne les conditions générales du procès de production capitaliste caractérisé par une séparation entre les tâches de conception/organisation du travail et son exécution.

Retour à la Russie des années 1920
Non pour entrer dans l’analyse détaillée des phénomènes de bureaucratisation qui se sont développés, mais pour traiter des débats qui ont eu lieu à ce propos, et surtout des catégories d’analyse mises en œuvre pour en rendre compte. On se souvient que Lénine dans l’État et la révolution parlait d’un « État bourgeois sans bourgeoisie ». Dans l’après 1968, une série d’auteurs – souvent en opposition aux analyses de Trotsky dans La Révolution trahie – ont proposé de prendre cette formule comme point de départ de l’analyse.

Mon approche est différente. Tout d’abord parce que Lénine, ou d’autres dirigeants de l’époque, n'ont pas opéré ainsi. Ensuite parce que – au-delà de son aspect quelque peu mystérieux – son défaut est d’occulter la question de fond qui apparait dans la façon même de poser le problème. En effet, dans ce cas de figure, il n’existe que deux catégories pour traiter de la période dite de transition et de la dictature du prolétariat : d’une part, l’État bourgeois, d’autre part la perspective de dépérissement de cet État. Une problématique au demeurant « orthodoxe » par rapport à Marx qui n’envisageait pas que cette période puisse donner naissance à un État de type nouveau. C’est d’ailleurs sans doute pour cela que, dans L’État et la révolution, Lénine, qui innove en maintenant l’existence d’un État après la disparition des classes, verrouille aussitôt la brèche théorique ouverte en introduisant cette formule.

En janvier 1921, lors d’un débat sur la question syndicale, Lénine avance une formule qui me semble plus pertinente : il parle  d’un État ouvrier « présentant une déformation bureaucratique » (11). Le constat est certes empirique, mais son intérêt est de ne pas occulter la réalité historique inédite en train de se construire sur la base de l’expropriation de la bourgeoise et de la destruction de l’ancien État.

Reste que si, au cours de la dernière période de sa vie, la dénonciation de la bureaucratie et du « bureaucratisme » devient pour lui une constante, Lénine ne produit pas une analyse cohérente des éléments structurels – liés aux caractéristiques propres de l’État « ouvrier »,aux conditions générales d’exercice du pouvoir politique de la classe ouvrière, dont il a par exemple traité dans L’État et la révolution – qui permettrait de rendre compte de cette bureaucratisation. Il renvoie toujours à des éléments extérieurs (poids du passé et niveau culturel et/ou mobilisation des masses), ou aux seuls effets de l’archaïsme de la production : « Il y a chez nous une racine économique de la  bureaucratie : c’est l’isolement, l’éparpillement des petits producteurs »(12) . Dans Cours nouveau (1923), Trotsky, dans une tonalité un peu différente, centre son attention sur l’appareil d’État, « source la plus importante du bureaucratisme », en refusant de renvoyer seulement à « l’ensemble des mauvaises habitudes des employés de bureau. Le bureaucratisme est un phénomène en tant que système d’administration des hommes et des choses ». L’inflexion est ici notable par rapport à ce que sont les analyses alors dominantes dans la direction du parti, y compris chez Lénine. Mais, c’est aussi pour renvoyer à un élément extérieur : « Chez nous la source essentielle dans la nécessité de créer et de soutenir un appareil d’État alliant les intérêts du prolétariat et ceux de la paysannerie. » (13)

Si l’on voulait analyser concrètement les déformations bureaucratiques de l’État soviétique des années 1920, il faudrait prendre en compte de multiples facteurs. Mais pour ce qui nous concerne ici, il s’agit de souligner que, lorsqu’ils donnent des explications « sociologiques » à l’apparition de la bureaucratie, Lénine et Trotsky vont les chercher à l’extérieur de ce que sont les conditions générales de construction d’un État « ouvrier », d’érection du prolétariat en classe. Tout se passe comme s’il était impossible que ce dernier produise de par lui-même – dans ce mouvement même – des phénomènes bureaucratiques.

De L’État et la révolution à La Révolution trahie

En 1928, Rakovsky, membre de l’opposition de gauche, introduit une dimension nouvelle en traitant des mécanismes spécifiques à l’exercice du pouvoir politique. Il parle alors d’une différenciation interne à la classe ouvrière nécessaire à cet exercice, qui de fonctionnelle devient par la suite sociale. Mais Rakovsky raisonne dans le cadre des rapports entre la classe et « son » parti, sans traiter des effets de la monopolisation du pouvoir politique. Il faudra attendre les années 1935 pour que Trotsky fasse de cette monopolisation un facteur décisif de bureaucratisation. Cela en lien avec la défense du pluripartisme.

Ainsi, dans La Révolution trahie, il ne se contente pas d’expliquer que, dans les années 1920, « l’interdiction des partis d’opposition fut une mesure provisoire dictée par les nécessités de la guerre civile », il met l'accent sur les racines du pluripartisme : « À la vérité les classes sont hétérogènes, déchirées par des antagonismes intérieurs et n’arrivent à leurs fins communes que par la lutte des tendances, des regroupements et des partis ».

À la même époque, il introduit une autre innovation importante par rapport aux discussions des années 1920 dans lesquelles les contradictions mises à jour par Lénine dans L’État et la révolution ne sont jamais prises en compte comme facteurs spécifiques de bureaucratisation. Or, dans La Révolution trahie, pour traiter des conditions générales du développement du phénomène bureaucratique, Trotsky fait explicitement référence à L’État et la révolution, tout en introduisant une dimension « sociologique », en quelque sorte, par rapport aux analyses de Lénine sur le maintien de l’État bourgeois à cause des normes de répartition.

Pour rendre compte de l’existence d’une bureaucratie, il ne renvoie pas alors aux seuls facteurs « externes », mais aux effets de la nature de l’État de transition qui, selon lui, a un « double caractère » : socialiste par sa défense de la propriété collective, bourgeois par ses normes de distribution. « La dualité de fonction de l’État ne pouvait manquer de se manifester dans sa structure. (Si) la tentative du début – créer un État débarrassé du bureaucratisme – s’est avant tout heurtée à l’inexpérience des masses en matière d’auto-administration (...), etc., d’autres difficultés n’allaient pas tarder à se faire sentir (...). Une puissante caste de spécialistes de la répartition se forma et se fortifia grâce à l’opération nullement socialiste qui consistait à prendre à dix personnes pour donner à une seule. » [14]

La référence à un aspect socialiste de l’État ne doit pas prêter à confusion, dans la phrase qui précède il en donne d’ailleurs le sens : « État qui se donne pour tâche la transformation socialiste de la société ». Le mot socialiste ne renvoie pas à des rapports de production socialistes, il a le même sens que chez Lénine lorsque, par exemple, ce denier parle « d’entreprise de type socialiste proprement dite (les moyens de production appartiennent à l’État) » [15]. L’un comme l’autre raisonnent en termes de période de transition.

Cette référence peut néanmoins introduire une confusion. En effet, si parler, dans ce sens, d’aspect socialiste à propos de l’État soviétique des années 1920 n’est pas gênant, cela devient plus problématique si l’on caractérise ainsi l’étatisation des moyens de production après la contre-révolution stalinienne. Problème que nous allons retrouver.

Nous avons, faute de mieux, parlé de dimension sociologique ajoutée aux analyses de Lénine pour désigner l’introduction par Trotsky d’une dimension nouvelle dans l’analyse de l’État de transition, lorsqu’il souligne que les contradictions qui le traversent produisent sui generis une couche sociale aux intérêts particuliers. Reste que La Révolution Trahie reproduit les limites du cadre théorique fixé par L’État et la Révolution. En effet, pour rendre compte de la matérialité de la bureaucratie à travers l’analyse de la structure contradictoire de l’État prolétarien, Trotsky renvoie uniquement à sa fonction de gendarme concernant les normes de répartition, et non à l’autre face de ce pouvoir (étatisation des moyens de production) et aux effets du despotisme d’usine ou de formes similaires reproduites par la Révolution russe.
Par exemple, l’instauration par le nouveau pouvoir (certes en partie pour des raisons de circonstances, mais on ne doit pas oublier les discours de Lénine sur le taylorisme) d’une discipline de production, des directions uniques de production, etc. qui transforment ce « cartel du peuple entier » dont parle L’État et la révolution en une forme étatique anonyme, s’opposant aux travailleurs et remplaçant la domination capitaliste (despotisme d’usine) par une domination reproduisant certains de ses mécanismes.

Quelques remarques à propos des analyses de Trotsky
Sous cet aspect, quels que soient les problèmes soulignés plus haut, l’approche développée par Trotsky semble davantage pertinente. À condition de ne pas, comme Claude Lefort et d'autres, la résumer en expliquant que pour lui la bureaucratie n’était « qu’une simple caste, parasitaire et transitoire (...) superposée à une infrastructure socialiste » [27]. Ce qui à l’évidence ne correspond pas à ce que dit Trotsky dans La Révolution trahie. La seule caractérisation générale qu’il donne de l’URSS est celle d’« une société intermédiaire entre le capitalisme et le socialisme. (...) Qualifier de transitoire ou d’intermédiaire le régime soviétique, c’est écarter les catégories sociales achevées comme le capitalisme (y compris le “capitalisme d’État”) et le socialisme » [16].

L’intérêt des analyses de Trotsky réside, précisément, dans ce refus des « catégories sociales achevées » et dans sa volonté de rendre compte de l’évolution de l’État soviétique à partir des contradictions spécifiques de la société issue de la révolution d’Octobre 1917.

Il analyse l’URSS comme une société qui a amorcé un processus de rupture avec le capitalisme, où les rapports capitalistes ont été déstructurés, et dont l’avenir se joue à travers l’évolution des rapports de forces internationaux. Il n’existe en rien une « infrastructure socialiste », ni d’ailleurs strictement capitaliste. C’est justement l’absence de rapports de production stabilisés qui permet de comprendre l’hypertrophie d’un État dont la fonction est d’organiser la bureaucratie contre le prolétariat, tout en tentant de maintenir le statu quo international (une forme d’équilibre du rapport de forces au niveau international) qui est sa condition d’existence.
En revanche, la catégorie d’« État ouvrier dégénéré » me semble difficilement soutenable, contrairement à celle d’État ouvrier déformé bureaucratiquement employée par Lénine dans les années 1920. En effet, dans ce dernier cas, le terme « ouvrier » renvoie empiriquement à de nombreuses données (expropriation de la bourgeoise et étatisation des moyens de production, système soviétique, caractère révolutionnaire du parti bolchevique, etc.) qui permettent  de dire que, malgré sa déformation bureaucratique, cet État reste un outil dans la lutte du prolétariat pour son émancipation.

Suite à la contre-révolution stalinienne, cet État n’est ouvrier, ni au plan politique (parti et appareil d’État ), ni au plan des rapports de production. À moins d’opérer un glissement en disant que l’étatisation des moyens de production – dont Trotsky défend l’existence contre les tentatives de restauration capitaliste – veut dire que ces rapports sont « ouvriers ». Donc l’État également. On retrouve ici, en creux, l’absence de prise en compte de l’effet des formes de despotisme d’usine générées par cette étatisation.
C’est un glissement que Trotsky opère à plusieurs reprises dans Défense du marxisme, lorsque, refusant de caractériser la bureaucratie de classe, il argumente en fonction de la définition classique donnée par la tradition marxiste de la catégorie et renvoie au seul niveau « économique ». Dès lors toute la discussion tourne autour de « l’infrastructure ». Ce faisant, Trotsky reste prisonnier de catégories opératoires pour l’analyse du mode de production capitaliste et de la bourgeoisie, mais mal adaptées à la nouvelle réalité sociale qu’il traite.

Le « régime totalitaire » de Staline
En effet, ce système est dominé non par « l’économique », mais par la « politique », au sens où l’étatisation des moyens de production donne à l’État un rôle déterminant. En particulier dans l’apparition de nouvelles couches exploiteuses. Si la bureaucratie stalinienne ne s’appuyait pas sur un nouveau mode de production stabilisé, elle était bien plus une proto-classe qu’une simple excroissance bureaucratique d’un État demeuré ouvrier. Au demeurant, Trotsky donne de nombreuses indications allant en ce sens.

« “L’État c’est moi” est presque une formule libérale en comparaison avec les réalités du régime totalitaire de Staline (qui) embrasse l’économie entière du pays », écrit-il faisant référence à la formule de Louis XIV. Staline apparaît ici comme le point d’arrivée et la clé de voûte du système bureaucratique. Basé sur l’étatisation des moyens de production, ce dernier, explique Trotsky, n’a pas « de racines indépendantes de propriété. Ses fonctions se rapportent, dans leur essence, à la technique de la domination de classe » (17). Certes, la remarque lui permet de caractériser l’URSS comme État ouvrier dégénéré – sans que, du coup, on comprenne en quoi l’État stalinien relève d’une technique de domination « ouvrière », mais elle montre bien que les conditions d’existence de la bureaucratie sont fondamentalement politiques. Comme le montre un autre de ses constats : « Un régime libéral sur la base de la propriété privée signifie la concentration de la richesse entre les mains de la bourgeoisie (...). Les privilèges de la bureaucratie ont une origine différente. La bureaucratie s’attribue cette part du revenu national qu’elle peut s’assurer, soit par l’exercice de sa force et de son autorité, soit par une intervention directe dans les rapports économiques » [18].

Plus concrètement, la caractérisation de l’État bureaucratique stalinien comme État ouvrier dégénéré a sans doute eu des conséquences dans la sous-estimation des éléments de rupture introduits au sein de la société soviétique avec la tradition issue d’Octobre 1917 et donc sa réactivation possible (encore que cette question se manifestera dans le mouvement « trotskyste » surtout après la Seconde Guerre mondiale sur la base d’une interprétation très unilatérale du ressort de la victoire de l’URSS sur le nazisme).

Toutefois, pour le dire lapidairement, les analyses de Trotsky sur le stalinisme et l’évolution de l’URSS, tant au niveau national qu’international, n’ont pas d’équivalent dans la période antérieure à la Seconde Guerre mondiale. Leur qualité tient – outre le fait qu’elle s’articule à une analyse du fascisme politiquement pertinente – à ce que l’approche de la bureaucratie stalinienne est fondamentalement politique. Il ne fait jamais dériver mécaniquement l’évolution de l’État soviétique des seules racines « sociologiques » de la bureaucratie, l’approche de sa cristallisation et de ses conditions d’évolution est d’abord politique. Le point de départ est toujours l’analyse des rapports de force nationaux et internationaux et la façon dont ils se réfractent au sein de l’État stalinien.

Antoine Artous. Publié dans le numéro 34 de Contretemps.

Notes
[1] Marx/Engels, Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt, Éditions sociales, page 44.
[2] Lénine, L’État et la révolution, Œuvres, t. 25 p. 455 et 551.
[3] Ibidem, p. 453.
[4] Engels, Anti-Dühring, Éditions sociales, p. 322.
[5] Engels, « De l’autorité », in Marx, Engels, Lénine, Sur l’anarchisme et l’anarcho-syndicalisme, Éditions du progrès, Moscou, 1982.
[6] Marx, « Les prétendues scissions dans l’Internationale » in Sur l’anarchisme et l’anarcho-syndicalisme, op.cit., p. 80.
[7] Engels, « De l’autorité », op. cit.
[8] Pasukanis, La théorie générale du droit et le marxisme, EDI, p. 82 et 71.
[9] Preobrajensky, La nouvelle économique, EDI.
[10] Marx, Un chapitre inédit du Capital, 10-18, p. 207, Marx, Le Capital, III.3, p. 256 (Éditions sociales) et 1.1 p. 957 (Pléiade t. 1).
[11] Lénine, « La crise du parti », Œuvres, t. 32, p. 4111.
[12) Lénine, « L’impôt en nature » Œuvres, t. 32, p. 374.
[13] Trotsky, Cours nouveau, dans De la Révolution, Éditions de Minuit, 1963, p. 54.
[14] Trotsky, La Révolution trahie, dans De la Révolution, op. cit., p. 479 et 482.
[15] Lénine, « De la coopération », Œuvres, t. 33 p. 486.
[16]  Claude Lefort, L’invention démocratique, Fayard, 1981, p. 167. Dans La société bureaucratique (1 les rapports de production en Russie) UGE, 1973), Cornélius Castoriadis a une lecture analogue de Trotsky.
[17] Trotsky, La révolution trahie, op. cit., p. 606.
(18) Trotsky, Staline, UGE, 1978, t. 2, p. 338 et 322 (pour la première et dernière citation) et « La Quatrième internationale et l’URSS. La nature de classe de l’État soviétique », Œuvres, t. 2, EDI, 1978.

 

 

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