L’indépendance pour changer d’Écosse

Un trimestre après le référendum écossais, je me suis rendu en Écosse pour tenter de connaître les raisons du désir d’une grande partie de la population de prendre son indépendance à l’égard de Londres. En résidant dans les îles Shetlands et surtout à Glasgow, j’ai tenté, durant quinze jours, de recueillir des témoignages sur ce qu’il en est. 

D’où vient l’idée d’indépendance ?

Annexée par l’Angleterre en 1707, l’Écosse a connu un renouveau national à partir des années 1970. Le premier aboutissement de ce mouvement fut, en 1978, le référendum sur une certaine autonomie de l’Écosse, qui comportait la création d’un Parlement écossais. Mais cette proposition fut rejetée par les Écossais à raison de 51,6 %*.

Mais c’est la politique économique néolibérale menée par Margaret Thatcher à partir de 1979 qui a servi de véritable levier au désir d’émancipation des Écossais à l’égard de l’Angleterre. En effet, cette politique a cassé le socle industriel de l’Écosse : chantiers navales, houillères, sidérurgie, textile, même si la création d’emplois dans l’électronique et les banques ont en partie compensé les pertes. Par ailleurs, Margaret Thatcher a imposé, à la fin des années 1980, la « poll tax », qui est un impôt égal pour chaque individu quel que soit ses revenus, à la seule Écosse. 700 000 citoyens, répondant à l’appel au boycott ont alors été poursuivis pour non-paiement. À titre de comparaison, l’Écosse compte aujourd’hui 5,2 millions d’habitants. Et la poll tax tombera en même temps que Margaret Thatcher.

Ce réveil écossais est apparu lors du sommet européen d’Édimbourg en 1992, où 25 000 personnes ont manifesté pour la démocratie en Écosse. Il aboutira à un nouveau référendum en 1997 pour un projet d’autonomie semblable au précédent. Mais cette fois-ci, les Écossais ont répondu massivement « yes » à raison de 74 %*.

Ainsi, en 1999, un Parlement écossais a vu le jour. À sa dernière élection, celle de 2011, le SNP (Scottish National Party) a remporté la majorité absolue des sièges. Et le Premier ministre écossais alors investi, Alex Salmond a décidé d’organiser un référendum sur l’indépendance de l’Écosse.

L’état des lieux

Durant mon séjour en Écosse, le particularisme écossais ne m’a pas sauté aux yeux. En effet, on y trouve la même architecture qu’en Angleterre, le même urbanisme riche en parcs verts, une gastronomie semblable (fish and chips), les mêmes pubs. Je n’ai vu aucun kilt. Si certaines populations parlent le scott ou le gaélique, l’anglais est la langue maternelle de l’énorme majorité des Écossais, même si j’ai pu voir sur des panneaux indiquant les lieux géographiques l’écriture en deux langues (anglais, gaélique). J’ai remarqué dans les librairies l’importante place donnée aux livres consacrés à l’Écosse, à son histoire et à sa littérature. Si la confession majoritaire est l’Église presbytérienne, calviniste, indépendante de l’Église anglicane, les Écossais ne sont pas plus pratiquants que les Anglais. Les congés, liés aux fêtes de fin d’année sont encore plus longs qu’en Angleterre. L’importante présence anglaise (407 000 Anglais de la première génération en 2001) ne peut que rapprocher les deux sociétés. Cependant, le syndicaliste des STUC (Scottish Trade Union Congress) que j’ai personnellement rencontré m’a affirmé que l’identité écossaise avait joué un certain rôle dans le score du « yes » au référendum de 2014, que le système d’Éducation et la police étaient différents d’Angleterre.

Comme les Anglais, les Écossais subissent la politique néolibérale de « Westminster » depuis plus de trois décennies. La société connaît donc une augmentation des inégalités. Par exemple, de 2008 à 2013, le nombre de travailleurs pauvres a augmenté de 255 000 à 280 000 et le nombre de chômeurs, de 50 000. Les indemnités de chômage ont été réduites en 2012. Au niveau agricole, 432 « landlords » possèdent la moitié des terres écossaises. Mais c’est au sujet du logement que le problème parait le plus aigu : six adultes sur dix ont des difficultés pour payer leurs frais de traites ou de loyer ; les loyers sont en effet très chers. Si bien qu’en matière d’inégalités, dans l’échelle de l’Union Européenne, l’Écosse se trouve entre le 8e et le 9e État les plus inégalitaires parmi les 28.

Alors qu’en Angleterre, les universités sont devenues très chères, en Écosse elles sont restées gratuites.

L’Écosse m’est apparue plus écologique que l’Angleterre ou que la France. Aidées par la géographie, les énergies renouvelables sont très développées et ce malgré la présence d’importantes ressources d’hydrocarbures dans la mer du Nord : 39% de la production électrique provient des énergies renouvelables. La captation de l’énergie solaire est en forte progression : le nombre de maisons ainsi équipées, qui est actuellement de 35 000, a été multiplié par 69 depuis 2010. Contrairement à l’Angleterre, l’Écosse ne possède aucune installation nucléaire civile ou militaire.

Dans une ville comme Glasgow, on trouve à beaucoup de carrefour des indications de direction concernant les piétons et les cyclistes. La Clyde est enjambée par un certain nombre de ponts spécifiques à ces moyens de déplacement. Alors que la densité de population en zone rural est faible, un dense réseau ferré y a été maintenu.

Une campagne électorale très intense

C’est dans ce contexte qu’a eu lieu, le 18 septembre 2014, le référendum sur l’indépendance de l’Écosse. Tous les témoignages que j’ai recueillis montrent que la campagne électorale a été d’une très forte intensité. Si elle a duré plus de deux ans, elle s’est accélérée durant les deux derniers mois. Dans les pubs, on ne parlait que de cela, m’a-t-on dit. Le sujet provoquait de nombreuses discussions aussi au sein des familles, et ce d’autant plus que les 16-17 ans avaient le droit de vote. Les personnes qui d’habitude se désintéressaient de la politique se mêlaient aux discussions. De nombreuses femmes, prises habituellement par les tâches ménagères, ont, cette fois-ci, cherché à se faire une opinion et n’ont plus systématiquement voté comme leur mari. Durant mon séjour, j’interrogeais souvent les personnes que je rencontrais dans les cafés ou ailleurs. Jamais une de ces personnes n’a refusé de me répondre. Quasiment toutes avaient leur opinion sur la question.

La campagne des partisans du « yes » a été beaucoup plus forte que celles des partisans du « no ». Alors qu’en Écosse les manifestations sont plutôt rares, durant la campagne, on m’a rapporté qu’il y avait des stands à de très nombreux coins de rue avec distribution de tracts et incitation à la discussion. Des projets communautaires y étaient discutés. La place centrale de Glasgow, « George Square » était, ai-je lu, « transformée en place Tahrir » : on y chantait, y brandissait des drapeaux. Sur beaucoup de maison était exposée une affiche « yes ». Lancée par des partis politiques nationaux (SNP), écologistes (Scotland Greens) et d’extrême-gauche (Scottish Socialist Party), la campagne en faveur du « yes » a été fortement relayée par des organisations créées à l’occasion : RIC (Radical Independence Campaign) « Femmes pour l’indépendance », « Agriculteurs pour l’indépendance », « Génération pour le oui », « Asiatiques pour le oui »… De nombreux artistes se sont engagés en faveur du « yes ». Pour ces forces-là, il ne s’agissait pas uniquement de changer de drapeau mais de construire une « autre Écosse ». Ainsi, parmi les principaux thèmes de campagnes on trouvait la renationalisation des chemins de fer et de la Poste, la gestion de l’énergie par les collectivités locales, la décentralisation, la réforme agraire, le désarmement nucléaire. Selon les sondages, il apparaît que la grande majorité des personnes qui ont voté « yes » étaient favorables à la redistribution des richesses et à la propriété publique. Parmi les personnes que j’ai interrogées, celles qui ont voté « yes » me disaient être saoulé par la politique des Conservateurs et trouver le pouvoir de Westminster inabordable. Parmi celles qui ont voté « no », certaines craignaient pour le versement de leur pension de retraite, d’autres étaient favorable au « best together1 ». Les forces politiques défendant le « no » étaient les partis britanniques : conservateurs, travaillistes, libéraux. Ils avaient le soutien de la presse et de la BBC, qui est restée entre les mains de Londres. Quant aux STUC, organiquement liés au Parti Travailliste, ils n’ont pas pris position compte tenu des divergences internes.

Craignant que le « yes » l’emporte, le Premier ministre britannique David Cameron est venu en Écosse à la veille du scrutin, pour promettre une importante augmentation du nombre de domaines dévolus à l’Écosse, notamment en matière financière, en cas de victoire du « no ». Ce qui a fait pencher la balance en faveur de ce côté-ci à raison de 55 % au moment du scrutin. La participation électorale a été à la mesure de la campagne : avec un taux de 85 % (contre 50% aux dernières élections au Parlement écossais), elle a battu tous les records. Si Glasgow a voté « yes » à raison de 53 %, les îles Shetlands ont voté « no » à 63 %. Il apparait que ce sont les couches les plus défavorisées et les jeunes qui ont voté le plus « yes » : 79 % des 16-17 ans.

L’après-référendum

Contrairement à ce qu’on aurait pu penser, les vainqueurs du référendum n’ont aucunement fêté leur victoire. Ce sont au contraire les partisans du « yes » qui ont alors occupé la rue : notamment le 12 octobre où, à l’appel du RIC, 7 000 personnes se sont rassemblées à George Square de Glasgow pour dire que ce n’était que partie remise. Le processus d’évolution vers une société alternative serait-il enclenché ? Des expériences comme le groupe de personnes qui veulent cultiver collectivement des plantes vivrières dans l’île de Lewis apparaissent. Les partis politiques favorables au « yes » se sont énormément renforcés : le SNP, le Scotland Green et le Scottish Socialist Party ont multiplié leur nombre d’adhérents respectivement par 3,7 ; 4,6 et 4. Les jeunes se sont politisés : par exemple, la proportion des moins de 30 ans parmi les adhérents au SNP est passée, en 2014, de 10 % à 20 %. Il en est de même pour les femmes : leur proportion dans le même parti est passée de 33 % à 44 % durant l’année. Un groupe comme « Femmes pour l’indépendance » continue ses activités en étendant ses centres d’intérêt comme à celui de l’augmentation de la population carcérale féminine.

En novembre 2014, a été créé un nouveau quotidien, « The National » qui se dit « journal qui soutient l’indépendance écossaise ». L’histoire commence à être réécrite. Par exemple, on assiste à la réhabilitation du Thomas Muis, intellectuel écossais qui, au moment de la Révolution française défendait des idées démocratique et qui pour cette raison a été condamné au bagne en Australie.

Si à la suite de l’échec du référendum, le Premier ministre a donné sa démission, son successeur Mme Nicola Sturgeon parle maintenant de réforme agraire, de réduction de loyer, de décentralisation, d’un meilleur accès à l’Éducation pour les travailleurs.

La commission Smith qui, nommée par Londres, travaille sur un accroissement de domaines dévolus à l’Écosse a fait des propositions qui ne sont pas à la mesure des promesses de David Cameron. En effet, elle ne prévoit aucune dévolution en matière du droit du travail tandis que seulement 30 % des rentrées fiscale et 15 % des crédits consacrés au welfare2 seraient dévolus. Ainsi, une personne qui m’a affirmé avoir voté « no » a rajouté que si c’était à refaire elle voterait « yes » du fait que les promesses ne sont pas tenues.  

Par ailleurs, l’information sur les nouvelles découvertes d’hydrocarbures dans la mer du Nord a été cachée avant le référendum pour tenter de prouver que l’Écosse n’était pas en mesure de supporter le paiement de ses pensions de retraite.

Enfin, l’Écosse doit toujours supporter la politiqué économique d’austérité de Westminster, qui maintenant réduit fortement ses subventions aux municipalités : 40 000 emplois sont en jeu.

Dans ces conditions, selon un sondage, 51 % des citoyens sont favorable (29 % contre) à une « devo max », c’est-à-dire à une dévolution totale en dehors de la Défense nationale et des Affaires étrangères.

Jean-François Le Dizès. Janvier 2015. Auteur de « Globe-trotter, carnets de voyage d’un bourlingueur militant », 2007, Éditions L’Harmattan

1 Meilleur en étant ensemble

2 Aide sociale

 

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