L’intersyndicale SNCF tient meeting à 500 mètres de Matignon

Macron-Philippe désavoue leur ministre des transports

 

Le politique en France, majorité et opposition confondues, garde quelque chose de la fierté du militaire qui conçut la ligne Maginot : la certitude absolue que les outils et le modèle retenus permettront de gagner la guerre qui vient puisqu'ils auraient permis de gagner la guerre dont on sort. Au risque de l'humiliation puis de l'échec.
L'exécutif Macron-Philippe n'échappe pas à cette malédiction des élites bien franchouillardes. Ainsi, ancienne directrice de cabinet de Royale, Borne met ses pas dans le chemin de croix du Villepin du Contrat première embauche. À la veille de la deuxième séquence de grève de deux jours sur cinq, le 6 avril, elle dut engager le fer avec l'intersyndicale cheminote, CGT, Sud rail, CFDT, UNSA. Trois séquences de grève plus tard, le 19 avril, l'intersyndicale lui claquait la porte au nez et exigeait un RV avec Matignon. Ce sera chose faite lundi 7 mai au soir à la veille de la 8ème séquence.
Séparément, mais avec un représentant de leurs confédérations nationales, chaque exécutif des fédérations ferroviaires sera reçu par Philippe assisté de Borne : en préparation de ces quatre RV, l'intersyndicale cheminote tenait ce 3 mai conférence de presse publique et rassemblement dans le 7ème arrondissement de Paris, à deux pas de la rue de Varenne et de l'Hôtel Matignon, au premier jour de la septième séquence de grève du conflit que l'exécutif a voulu frontal.
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QUITTE OU DOUBLE MACRON-PHILIPPE : erreur de casting au sommet
De quelle marge de manœuvre dispose Philippe-Macron ?
454 député.e.s ont voté l'habilitation aux ordonnances le 17 avril, Borne leur ayant imposé trois des vingt propositions que le secrétaire général de la CFDT avaient transmis au gouvernement, dans la droite ligne des pratiques de Notat et de Chérèque. Quelques-unes des dix-sept propositions laissées de côté pourraient lundi se voir reprises par Patriat, qui préside la vingtaine de sénatrices et de sénateurs du parti du pouvoir. Ce serait une humiliation supplémentaire pour Borne mais aussi pour Ferrand, le président des 300 député.e.s LREM, qui seraient démentis par ce changement de cap de l'exécutif, et ce serait une humiliation supplémentaire pour Patriat, constamment malmené au palais du Luxembourg.
Pour les transports et l'équipement CFDT, Didier Aubert hier confirmait par avance que de nouveaux reculs gouvernementaux sur les propositions de son organisation constitueraient une avancée obtenue par la grève et renforceraient l'engagement de sa fédération dans la poursuite du conflit : l’orientation des céfdétistes du ferroviaire est que le statut - le RH0077 - doit être étendu aux 5000 salarié.e.s actuels des transporteurs privés, et que le RH0077 devienne donc la convention collective ferroviaire française.
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JOUER DES DIVISIONS SYNDICALES : un jeu gouvernemental mis en échec
Quand Matignon a porte fermée à la CFDT, le pli a été pris de se tourner vers FO, Valls toutefois y ayant échoué. Malheureusement pour nos élites formatées par les grands corps de l'État et pour Philippe et Borne en particulier, le ferroviaire FO participait au rassemblement d'hier : non représentatif dans l'entreprise SNCF, FO n'était pas à la tribune et ne sera pas davantage lundi à Matignon. Et si la CFDT est bien ancrée dans les 18 séquences de grève programmées, l'UNSA ne l'est pas moins.
Plus radical, Sud rails poursuit un débat sur le choix effectué début avril de se rallier à la formule des dix-huit séquences de deux jours de grève, choix reconductible au delà du 29 juin. D'ailleurs un rassemblement prônant la grève reconductible avec AG tout de suite était organisé à Montparnasse pour converger avec le rassemblement de l'intersyndicale cheminote. La jonction fut réussie malgré un déploiement policier remarquable face à l'hôpital Necker.
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CONVENTION COLLECTIVE FERROVIAIRE : l'Union des transports publics et ferroviaires et le gouvernement se sont piégés
Le diviser pour régner ne fonctionne donc plus quand le gouvernement s'occupe de ferroviaire et hier, en porte-parole de l'intersyndicale et pas seulement de la fédération SNCF CGT, Laurent Brun a dévoilé la prochaine étape dans cette phase de lutte. Les quatre organisations syndicales exigeront lundi du premier ministre que soit convoquée une table ronde tripartite. Pour la tierce partie, le patronat en charge de la négociation collective ferroviaire française, ce sera l'Union des transports publics et ferroviaires où les filiales de services de la SNCF sont présentes. Là encore, Borne et Philippe se sont ôté toute marge de manœuvre et vont à Canossa. Le refus de l'intersyndicale de poursuivre les discussions avec la seule ministre vient en effet de ce que Borne leur a signifié sa détermination personnelle à mettre fin au statut.
Elle leur a dévoilé que pour permettre en 2019 aux conseils régionaux de mettre en concurrence les lignes ferroviaires d'intérêt régional, la direction de l'exploitation de la SNCF avait reçu mandat du gouvernement de dresser la liste des salarié.e.s qui y sont affecté.e.s et qui seront d'autorité transféré.e.s aux sociétés que choisiront les conseils régionaux. À l'intersyndicale lui objectant que cela impliquait une dégradation plus que significative de leurs contrats de travail tant l'écart entre le RH0077 et les clauses actuelles de la convention collective du ferroviaire est important (pas d'obligation notamment de deux jours de repos consécutifs), elle a rétorqué que le RH0077 sanctionnant les négociations au sein de la SNCF fait l'objet d'un décret ministériel et que un décret ministériel peut donc mettre fin au RH0077 à tout instant. Le premier impératif lundi pour Philippe sera donc, au nom de l'exécutif, de renoncer solennellement à mettre fin au RH0077. Les syndicats du ferroviaire demandent plus - soit l'alignement sur le statut de la convention collective ferroviaire des 5000 salarié.e.s des entreprises non SNCF.
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SECOND CASUS BELLI : sortir le ferroviaire de l'aménagement du territoire
Le second casus belli créé par Borne-Philippe tient au transfert du budget national aux budgets régionaux des financements des lignes ferroviaires d'intérêt régional. En confirmant à l'Assemblée que ce transfert se ferait sans compensation par l'État, le gouvernement s'est lui-même placé dos au mur avant son passage au Sénat : il n'y a pas de villes moyennes ni de Chambres de commerce et d'industrie qui ne se manifestent pas en ce moment auprès des exécutifs régionaux contre les réductions de services et les fermetures de voies ferrées que programme la marche forcée ministérielle pour réussir la privatisation des services régionaux en 2019.
Tout budget de transport, ferroviaire ou non, provisionne pour renouveler les équipements fixes et le matériel roulant. A minima le transfert doit inclure le transfert de ces provisions, a fortiori s'agissant d'un pays d'une superficie de la France, bien supérieure à celle de l'Allemagne dont la politique d'aménagement est citée en exemple par les décisionnaires français. Intrinsèquement, le maillage urbain outre-Rhin assure une meilleure performance au rail dans sa concurrence avec la route et l'aérien.
Très actives au Sénat, les directions de l'exploitation et des infrastructures de la SNCF devraient nourrir l'opposition aux orientations ferroviaires de Macron-Philippe. Les sénatrices et sénateurs sont, plus que les député.e.s, sensibles au moyen et long terme du tissu économique : la brutalité de Borne a sans doute eu raison d'un Pépy déjà usé par deux conflits durs à la SNCF ; lui sont imputés les vingt millions de pertes par jour de grève, mais surtout les dysfonctionnements économiques et sociaux multiples, dont l'évaluation est bien supérieure.

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Conclusion : L'INTERVENTION POLITIQUE UTILE
Pas un conseil municipal, pas une assemblée départementale ou régionale de mai et de juin ne devraient se tenir en ce moment des luttes des cheminots sans que les citoyen.ne.s - et pas seulement les usager.ère.s - n'investissent les rangs du public et interpellent les élu.e.s sur le devenir de telle et telle ligne SNCF.
Il n'y a aucune vertu à privatiser la définition des horaires, des cadences et des itinéraires et correspondances ferroviaires : cela relève du débat public contradictoire, au plus près des intéressé.e.s et des usages installés, la mise en concurrence étant intrinsèquement perverse comme le montrent les attributions des transports urbains de Nice, Marseille, Amiens, Rouen et bien d’autres encore.
L'intersyndicale SNCF est le produit du renouvellement des pratiques et des animatrices et animateurs que permet l’émergence du pôle syndical CGT-Solidaires-FSU.
Il reste à engager une dynamique similaire dans le champ politique, une dynamique qui implique, dans leur diversité, celles et ceux qui sont soucieux d'articuler visée globale et actions ici et maintenant - que leurs engagements prioritaires soient dans une association, un collectif, un syndicat ou un parti.

Eugène BÉGOC

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Auteur: 
Eugène Bégoc