Mali : une solution est-elle possible sans remise cause des règles du jeu ?

Une junte militaire a chassé du pouvoir le président Ibrahim Boubacar États  le 18 août, en promettant de rendre le pouvoir aux civils : un processus de consultation nationale est programmé. Depuis plus de trois mois, des manifestations demandaient le départ du chef de l’Etat, à l’appel du Mouvement du 5 juin – Rassemblement des forces patriotiques. Cette coalition rassemble des organisations civiles et politiques issues de tous les secteurs de la société. La contestation de la régularité de l’élection de certains députés, la dissolution de la cour constitutionnelle par le président ont mis le feu aux poudres, mais le mal est profond et ancien.

C’est le quatrième coup d’Etat militaire depuis l’indépendance.  Le président déchu était lui-même arrivé à la tête du pays après des élections suivant un coup d’Etat. Où faut-il rechercher les causes de cette instabilité politique ?

La corruption des élites, les  conflits inter-communautaires sont mis en avant pour expliquer la déliquescence économique et politique du pays. Mais n’est-ce pas inverser causes et conséquences ?

Pour comprendre la situation actuelle, il faut prendre en compte l’impact des institutions de Bretton Woods –FMI et Banque mondiale- sur les politiques mises en œuvre par le Mali depuis plusieurs décennies, notamment concernant la culture du coton, une des ressources essentielles du pays.

 

Années 1970 : amorce d’un  processus de développement grâce au coton

La culture du coton fut tout d’abord introduite par le colonisateur avec des méthodes autoritaires aboutissant à des résultats discutables. Après l’indépendance, l’Etat malien tenta d’impulser le coton irrigué sur de vastes surfaces aménagées : ce fut un nouvel échec.

Dans les années 1970, une relance du coton prenant en compte les intérêts des producteurs a commencé à porter ses fruits. Elle reposait sur deux piliers : d’une part, des exploitations familiales de taille modeste, pratiquant la culture pluviale du coton, en association avec  des cultures vivrières ; de l’autre le soutien d’une structure d’encadrement, la Compagnie malienne pour le développement du textile (CMDT).

La CMDT, dont l’Etat malien est l’actionnaire majoritaire, assurait la cohérence de la filière coton : elle pratiquait auprès des producteurs le crédit pour les intrants, assurait la formation technique, et achetait la production à un prix suffisamment attractif pour que le paysan décide de reconduire l’année suivante une nouvelle campagne. Elle prenait également en charge des activités d’alphabétisation, d’initiation à la tenue de comptes, à la lutte anti-érosive ; elle construisait des écoles, des dispensaires, ainsi que des pistes pour la collecte des récoltes.

Cette association entre les cultures vivrières et celle du coton permettait aux paysans de disposer d’un revenu monétaire. Au niveau du pays, cette culture contribuait à dynamiser l’économie malienne, grâce aux activités suscitées en amont et en aval, comme par exemple l’usine de production d’huile à partir des graines de coton. Elle rapportait également des recettes à l’Etat malien.

Les producteurs de coton se sont organisés en association villageoise, pour organiser des services communs et défendre leurs intérêts. En 1991 se constitue le Syndicat des producteurs cotonniers et vivriers, devenu un partenaire incontournable, en mesure d’établir un rapport de force avec la CMDT.

 

Les effets de la « libéralisation » sur la culture du coton

Le talon d’Achille de la culture du coton est la dépendance aux cours mondiaux. En 1987, une baisse du cours taille en pièce l’équilibre financier des sociétés nationales cotonnières dans tout l’Ouest africain et endette les État qui les soutenaient. Les pays doivent solliciter l’aide du FMI, qui en contrepartie fait passer ces pays sous les fourches caudines de l’ajustement structurel.  Il est à noter que les pays du Nord, État-Unis en tête, subventionnent très largement leurs cotonculteurs, et que les principes de la « concurrence libre et non faussée » sont d’application variable.

En période de cours favorables, la vente du coton doit permettre d’abonder une caisse de stabilisation destinée à réguler le prix payé au producteur. Mais l’Etat malien a largement puisé dans cette manne pour boucler ses fins de mois, payer ses fonctionnaires et financer divers projets.

Pour les institutions de Bretton Woods, FMI et Banque mondiale, les difficultés viennent de l’intervention  de l’Etat sur l’économie ; il suffit de rétablir le « laisser faire » et les mécanismes de marché pour que tout s’améliore : la fin du monopole de l’Etat entraînerait la fin d’une distorsion des prix et le relèvement du revenu des  producteurs, remettant l’économie malienne sur le chemin de la croissance.

Les gouvernements renâclent à mettre en œuvre ces « réformes » qui rencontrent une forte opposition des populations locales. Au Mali, l’usine de production d’huile est privatisée, celle de la CDTM est programmée, mais sans cesse reportée, en partie parce que les repreneurs potentiels font défaut. Par ailleurs, les exemples de privatisation totale de la filière dans les pays qui l’ont adoptée, tel la Côte d’Ivoire ou le Bénin, incitent à la prudence.

En fait, pour les institutions de Bretton Woods, l’important n’est pas tant les réformes institutionnelles, telle  la privatisation de la CMDT, que l’alignement du prix payé au producteur sur les cours mondiaux. Il s’avère que l’assistance de cette société est indispensable à la pérennité de cette culture ; mais elle se désengage de toutes autres activités autres que celles directement liées à la filière coton. Le relais n’est pas pris par l’Etat, qui n’en a pas les  moyens. Les pistes rurales n’étant pas entretenues, le temps de collecte de la récolte a pratiquement doublé.

En 2005, un nouveau mécanisme de fixation du prix d’achat par la CDTM aux producteurs est institué, basé sur les évolutions du cours mondial : il se traduit immédiatement par une baisse drastique du prix garanti au paysan. Ces cours mondiaux sont soumis à une grande irrégularité : après la baisse de 1987, les cours repartent à la hausse en 1994, plongent à nouveau entre 2003 et 2006, pour repartir ensuite jusqu’en 2019.

Une autre décision libérale obscurcit l’horizon de la filière : la fin des accords multi fibres qui encadraient, jusqu’en janvier 2005, les productions de textiles et d’articles de confection, à l’aide de quotas par pays et par produits. L’implantation d’usines textiles créerait un débouché pour le coton national et lui donnerait un espace de liberté par rapport à l’exportation. Les autorités maliennes ont tenté d’impulser la constitution d’une industrie de transformation du coton mais ces tentatives n’ont jamais abouti : les produits subissent la concurrence des exportations à bas prix qui inondent le marché.

Une réponse des producteurs à ces incertitudes a consisté  à étendre les surfaces cultivées en coton pour compenser le manque à gagner. Dès 2005, une étude  notait : « Depuis 15 ans, la croissance de la production résulte d’une extension des superficies et d’une pression foncière créatrice de risques environnementaux.”(1 )Une autre (2) constatait dans sa zone d’étude une forte dégradation de la situation dans les exploitations cotonnières, avec pour corollaire la montée de l’endettement et des départs en migration.

Cette tendance à la maximisation de la production par l’augmentation des surfaces est encouragée par l’Etat malien qui subventionne les engrais dès 2008. Cette course au tonnage record prend l’allure d’une fuite en avant : en 2014/2015 la production bondit de 25%, passant à 552 000 tonnes ; elle passe à 645 000 tonnes en 2016/2017 ; 725 000 en 2017/2018… Il est trop tôt pour dire si les difficultés d’écoulement de la production de 2020 et la baisse des cours ne sont qu’une parenthèse due à la pandémie, ou si elle inaugure un renversement de tendance – le coton subit toujours la concurrence des fibres synthétiques, dont le coût est lui-même basé sur le cours du pétrole…

Depuis 2016, le gouvernement subventionne également l’achat de tracteurs à 50%. Cet encouragement à la mécanisation semble traduire une tendance à la concentration des surfaces, en contradiction avec le système des années 70 qui reposait sur des exploitations familiales.

Cet emballement de la production a continué à reposer sur une extension des surfaces, qui n’a pu se produire qu’en sacrifiant les cultures vivrières, renforçant ainsi l’extraversion de l’économie, désormais totalement dépendante de ses exportations. Le coton ouest africain prend à 90% la direction de l’Asie, seul  2 % est traité localement. L’économie du Mali est totalement dépendante de quelques débouchés avec tous les risques liés à des retournements de conjoncture.

Mais cette production à outrance est lourde de menaces pour l’avenir : épuisement des sols, et destruction de leur qualité par un usage intensif d’engrais et de pesticides. Au moins le Mali s’est-il épargné le recours au coton OGM de Monsanto, dont le Burkina voisin fit l’amère expérience, avant de l’abandonner en 2016.

Le succès apparent du coton au Mali de ces dernières années, mis en valeur à travers l’augmentation des tonnages récoltés, est donc en trompe-l’œil. La position du FMI et de la Banque mondiale, postulant qu’il fallait substituer à l’encadrement de l’économie par l’Etat le libre jeu du marché et laisser la place libre aux fonds privés, est mise en échec. L’usine de production d’huile privatisée en 2005 ferme ses portes en 2007, laissant ses travailleurs sur le carreau. Mais les distorsions entre les promesses du libéralisme et la réalité des champs de ruines qu’il laisse derrière lui ne sont jamais prises en compte.

Aucun autre secteur de l’économie malienne ne peut lui assurer une quelconque stabilité : ni l’extraction de l’or, ni les résultats mitigés des aménagements hydro-agricoles, ni la culture pluviale dans les autres zones, menacée par le réchauffement climatique.

 

L’étau des règles du jeu libérales

On ne peut pas donner  à ceux qui énoncent les théories libérales ni à ceux qui les appliquent (de façon partiale, d’ailleurs) le crédit de la bonne foi. L’idéologie libérale n’est rien d’autre que l’habillage de rapports de force, le discours d’accompagnement de mécanismes conçus pour briser des dynamiques d’autonomisation populaire.

Le discours libéral n’est rien d’autre que l’expression des intérêts du capital.  Il ne vise qu’à exercer des effets de contrainte et à mettre en concurrence les travailleurs du monde entier. Les pays comme le Mali doivent rester producteur de matières premières et ne pas venir bouleverser la hiérarchie de la division internationale du travail.

Dans l’étau des règles libérales, les gouvernements du Mali ne peuvent pas encadrer l’économie pour la mettre au service de la population, fournissant aux habitants les moyens de leur subsistance, ni payer régulièrement les fonctionnaires qui assureront le fonctionnement des institutions et des services publics. Faute de s’appuyer sur une économie en état de marche, l’Etat ne peut jouer correctement son rôle et les citoyens ne se reconnaissent plus en lui. La démocratie perd son sens.

Appliquant des règles du jeu imposées par des diktats extérieurs, l’Etat soutient l’extraversion de l’économie, laisse la précarité des conditions de vie se généraliser, les services publics partir en déliquescence. Les citoyens ne peuvent plus compter que sur eux-mêmes et leurs réseaux de solidarité pour bâtir leurs solutions de survie (ou d’enrichissement illicite). La société se fragmente, le sens de la vie collective s’effrite et se contracte sur les communautés d’appartenance. Tous les ingrédients du clientélisme, de la corruption, des conflits inter-ethniques sont en place.

Ce ne sont pas ces dysfonctionnements politiques et sociaux qui sont à l’origine de l’absence de développement et des difficultés économiques. C’est parce que les règles du jeu libérales ne permettent pas à une économie de se développer que de tels fléaux apparaissent.

Dans un tel cadre, les gouvernements en place ne peuvent mener une politique autonome ; ils doivent d’abord appliquer les directives  extérieures,  en contradictions  avec les intérêts des populations. Ils sont condamnés à naviguer à vue entre les exigences des bailleurs de fonds internationaux, les fluctuations des cours mondiaux, les révoltes populaires, les séparatismes régionaux et les conflits armés, les luttes pour le pouvoir des différents clans et l’entretien d’un clientélisme suffisant pour s’y maintenir quand on y est parvenu.

L’instabilité est inscrite dans ce fonctionnement et tous les efforts pour « restaurer la démocratie » qui ne prendraient pas en compte les pressions externes sont voués à l’échec. Il ne suffit pas de condamner et de combattre corruption et clientélisme, mais de s’attaquer aux causes qui produisent corruption et clientélisme.

Depuis l’offensive d’indépendantistes et de djihadistes en 2012 dans le Nord du Mali, les violences et les conflits inter-communautaires meurtriers se sont propagés dans le centre du pays. La frange saharienne reste le lieu de tous les trafics. Ibrahim Boubacar États s’était fait élire sur la promesse de redresser l’Etat malien : la situation n’a fait que se dégrader de façon dramatique.

Les État de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) sont intervenus pour tenter de maintenir le statu quo. La situation dans ces pays, et pour les mêmes raisons,  n’est pas très éloignée de celle du Mali ; les groupes armés ignorent les frontières et tous ces régimes sont fragiles.

Le statu quo, pour les pays de les pays de la CEDAO, de la France, des organisations internationales,  c’est la fiction de la démocratie – n’importe quel résultat sorti des urnes suffit, sans trop regarder aux fraudes qui ont pu l’entacher- qui définit un pouvoir légitime, faisant fonction d’interlocuteur, à défaut bien souvent de faire régner l’ordre. En ce qui concerne le Mali, tous les membres de la communauté internationale ont condamné le coup d’Etat, mais le président IBK ayant de lui-même renoncé au pouvoir, les représentants de la CEDEAO  doivent négocier avec la junte une transition vers un gouvernement civil qui leur convienne. Pour faire pression, ils ont bloqué les flux financiers, ce qui pénalise la population, et en particulier les maliens qui dépendent des mandats des migrants.

 

Quel soutien au peuple malien ?

Tout d’abord il convient de rester attentif à l’évolution de la situation et en particulier au rôle que peut jouer le Mouvement du 5 juin, rassemblant des secteurs de toute la société malienne, et de contribuer à diffuser à ce sujet une juste information. Les médias sont plus attachés à la fiction démocratique qu’à l’expression de la révolte populaire et du désir de changement que porte le M5. Ce rassemblement est qualifié de « coalition hétéroclite », terme dépréciateur, pour qualifier la diversité d’un mouvement qui tend à impliquer toute la population.

Ensuite, il est impératif de remettre en question l’intervention française au Mali qui exacerbe les tensions sans apporter le moindre début de solution. Elle reprend la fiction d’un pouvoir légitime parce qu’issu d’élections, qui serait opposé à une guerre djihadiste. Or ce djihadisme a surtout des origines locales : les mouvements se greffent sur des conflits de bétail et d’accès à la terre. Le groupe djihadiste dirigé par le prédicateur peul Amadou Koufa n’existerait pas sans des décennies de racket des éleveurs par les agents de l’Etat. La France apparaît ainsi comme le soutien d’un pouvoir corrompu, et d’une armée malienne qui commet exactions et de massacres de civils, perpétrés en toute impunité au nom de la guerre contre le terrorisme. Pire que tout, en procédant elle-même à des exécutions ciblées d’individus présumés terroristes – politique qui n’a jamais montré une quelconque efficacité- elle nourrit l’hostilité des populations locales qui vivent de plus en plus la présence française comme une armée d’occupation.

L’ordre du monde se craquelle, au Mali comme ailleurs. Le capitalisme exerce partout ses effets destructeurs sur les économies, les relations sociales, les ressources naturelles. L’émergence d’un autre monde incombe aux citoyens et citoyennes de tous les pays, en solidarité les uns avec les autres.

  1. « Les réformes de la filière coton au Mali et les négociations internationales », Afrique contemporaine, vol. 216, no. 4, 2005, pp. 203-225.
  2. Le secteur coton au Mali dans un piège de sous-accumulation ? Vincent Géronimi, Claire Mainguy, Rémi Généroso, Ibrahima Cissé, Dans Mondes en développement 2013/4 (n° 164), pages 13 à 33

 

A travers la brume

 

Blog
Auteur: 
Eve76