Manifesterons-nous le 5 mai ?

Manifesterons-nous le 5 mai ?

Pourquoi pas. Lordon et Ruffin, à la manière France Insoumise, ont fixé un lieu, Paris pour la symbolique naaationale, une date, le premier samedi de mai, un public, celles et ceux qui veulent se montrer authentiquement antilibéraux, une accusée de complicité avec Philippe-Macron, la Charte d'Amiens (coupable d'obstruction à la jonction logique de la CGT avec LFI) et une forme : "on décidera le 5 mai au soir comment ne répéter ni Nuits debout! ni la dispersion du 21 septembre. Élargissons le Front social avec Wamen : faisons des comités du 5 mai dans la France profonde."
Irai-je manifester le 5 mai ? Oui si des comités du 5 mai se créent véritablement. Oui si mon comité du 5 mai peut débattre souverainement : faut-il manifester en Picardie, sur le site de Whirlpool Amiens ou Dunlop Amiens ou Amazone Amiens par exemple ou faut-il suivre la consigne naaationale ? Faut-il récuser une reprise de la forme Nuits debout! ? Et surtout faut-il assumer l'accusation de complicité de la Charte d'Amiens avec le néolibéralisme de 2018 ?
La liberté de répondre non aux deux dernières questions conditionnera ma décision de manifester, que mon comité "du 5 mai" décide de manifester à Amiens ou à Paris, le choix du lieu étant disons-le second. En revanche, si les autres participant.e.s à mon comité "du 5 mai" font chorus contre Nuits debout!, je ne manquerai pas de rester dans l'expectative et de scruter les bonnes et les mauvaises raisons de récuser ce qui à Amiens commença le 12 mars 2016 et à Paris le 31 mars 2016. Et si, le 4 mai à minuit, est maintenue dans les comités "du 5 mai" l'accusation de complicité passive ou active à l'encontre de la Charte d'Amiens, je ne manifesterai pas car je vois trois raisons essentielles d'actualiser cette Charte et donc, au besoin, de me tenir à distance de celles et ceux qui décident qu'il est impérieux de la répudier sur l'heure.
La première raison est le point n°1 de la Charte d'Amiens.
La deuxième raison est le point n°2 de la Charte d'Amiens.
La troisième raison est le point n°3 de la Charte d'Amiens.
Point n°1
La Charte d'Amiens conclut le débat lancé par les anarcho-syndicalistes sur les institutions bourgeoises : faut-il composer avec ces institutions ou faut-il faire sécession ? Le débat des fédérations syndicales inclut les institutions qui font société et notamment la prévoyance, alors essentiellement aux mains des églises en Europe contre lesquelles le mouvement ouvrier développe le mutualisme, puissant facteur d'affranchissement laïc. Il développe surtout une conception générale puissante, la démocratie des conseils : le 1905 russe avec une première expérience de mutation massive des conseils d'usine patronaux en soviets est intervenu l'année qui précède l'adoption de la Charte au congrès de la CGT réuni en octobre 1906 à Amiens. Les aspirations à la démocratie économique et à l'émancipation par l'auto-organisation des producteurs associés que Proudhon et Marx opposaient aux "ateliers nationaux" de 1848 imprègnent l'Europe de l'Atlantique à l'Oural ainsi que le continent nord-américain, également touché par la profonde impulsion des 63 journées de la Commune de Paris.
Un siècle plus tard, dans toute l'Europe et pas seulement en France, les comités d'entreprise, les comités d'hygiène et de sécurité, la reconnaissance matérielle et pécuniaire des sections syndicales par les employeurs publics et "privés" en Europe, les mutuelles des salarié.e.s, les organismes de reclassement des licencié.e.s... organisent des droits et des pouvoirs de celles et ceux qui travaillent en interaction multiforme avec les patronats et les institutions étatiques. Qu'est-ce que signifie actualiser l'auto-émancipation et la perspective d'abolition du salariat, assujettissement des grands nombres au Capital ? En premier lieu, continuer à affronter l'offensive frontale menée par les organisations patronales et les exécutifs étatiques contre les marges d'initiative et d'autonomie de ces multiples organismes salariaux : voilà plusieurs décennies que des politiques d'intégration sont systématisées pour y faire prévaloir les règles de concurrence et de subordination aux impératifs marchands. Les lois et décrets El Khomri, les ordonnances du 22 septembre et le projet de loi Pénicaud appellent une reprise du débat entre réformistes, radicaux et anarcho-syndicalistes et pas seulement à l'échelle hexagonale : l'exécutif français étant en pointe à Athènes et à Bruxelles sur cette dimension de la lutte des classes, des expériences - en Wallonie, en Écosse, à Hamburg, à Rotterdam, à Bologne, à Turin... sont à connaître et évaluer pour dessiner une alternative d'ensemble de gestion des travailleuses et des travailleurs, en postes d'exécution comme en postes à dominantes organisationnelles ou techniques. C'est l'axe privilégié de l'autogestion, un développement des coopérations dans le travail qui s'affranchissent des rapports hiérarchiques et des mises en réseaux informatiques pyramidales. 
Point n°2
Le second point sur lequel les anarcho-syndicalistes emportèrent la conviction d'une écrasante majorité de syndicalistes fut de garder une distance critique à l'égard de la deuxième Internationale ouvrière et de la conception politique du pape du parti modèle, le SPD, Karl Kautsky. Continuant Ferdinand Lassalle et ses formules grandiloquentes ("la loi d'airain des salaires"), ce dernier théorisait la coupure entre conscience spontanée et conscience cultivée, enrichie de connaissances et d'expériences. En pratique, cette conception de la nature du politique aboutit à confondre lutte sur le terrain du suffrage universel et acceptation a-critique de l'État nation : on sait ce qu'il advint de cette conception du politique en août 1914.
Un siècle plus tard, peut-on maintenir cette conception du politique ?
Ne faut-il pas bien au contraire revenir sur une des lignes de force de la Charte d'Amiens ? Les candidat.e.s au suffrage universel, leurs partis, leurs organismes (de formation, de médias, de financement...) ne doivent pas avoir le monopole de la délibération collective, de l'expression publique, des controverses politiques sous peine de sclérose et d'enlisement dans le mimétisme des hauts fonctionnaires et autres dirigeants néo-libéraux. À gauche, toute formation, association, syndicat, club, mouvement d'idées, tout rassemblement pour une initiative ponctuelle ou transversale... doit être invitée à s'impliquer dans la démocratie associationnaire qu'a préfigurée le moment Nuits debout! De l'assemblée citoyenne de quartier ou d'entreprise aux forums européens et mondiaux, une nouvelle culture de dialogue entre les opposants de gauche au maintien de l'ordre existant, entre tous les héritières et héritiers de Proudhon et de Marx est à construire. Stratégiquement, cette mise en mouvements est tout en haut de l'ordre des priorités : dialoguer, croiser les responsabilités et les structures, construire l'espace de délibération et de décision des intéressé.e.s sur chaque question.
Point n°3
Faut-il participer aux parlements et aux exécutifs ? Récusant l'exclusivité et la supériorité de l'intervention partidaire selon Lassalle et Kautsky, construisant la sécession d'avec l'ordre social des patronats et des églises, les anarcho-syndicalistes s'opposaient frontalement aux politiques d'intégration menées dans la foulée des Thiers, des Bismarck et autres Giolitti. Les grands partis des gauches européennes échouent sans qu'aucune des stratégies de débordement de l'après-68 n'ait arraché d'avancée autre que le régime des autonomies en Espagne, l'abandon de Superphénix et de Plogoff, et un premier stade de reconnaissance de l'indignité de l'inégalité des pouvoirs des femmes dans le droit comme dans le fait.
Ce double échec, des stratégies étatistes et de leurs critiques, nous contraint à innover, à développer une stratégie d'opposition vigoureuse et de prises de pouvoirs multiformes des intéressé.e.s. Il est fallacieux de reprendre le "nous on peut" du néo-chevènementiste Jacques Généreux quand la domination électorale des populismes et des droites autoritaires atteint le niveau que connaît l'Europe aujourd'hui. C'est là un point de similitude historique avec l'époque du débat qui conduisit à l'adoption de la Charte d'Amiens. Une autre raison de s'atteler à son actualisation donc.

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Auteur: 
Eugène Bégoc