Manuel Valls presbyte

A la différence de Sarkozy qui bien qu'obsédé par 2017 sait ménager son parti et rendre discrète son agitation, Manuel Valls parle fort et voit loin. Le premier change le nom de l'UMP en " Les Républicains", accepte une démarche commune avec Cambadélis pour protester auprès de France 2 quant à la trop grande place accordée à Marine Le Pen, accepte l'invitation de l'actuel Président de la République à la cérémonie du 11 novembre, et laisse aux commentateurs le soin de décrypter ces signaux de faible intensité. Le second, lui, sans respect des armistices, brise les tabous. Le 10 novembre, lors d'un déjeuner de presse, il a reconnu que devait être envisagée au second tour des régionales, pour contrer le FN, au moins dans la région Nord-Pas-de-Calais- Picardie que menace une possible victoire de Marine Le Pen, la possibilité d'une fusion des listes de droite et de gauche. « Je suis conscient, a-t-il expliqué, que c'est extrêmement difficile. Je reconnais qu'il y a énormément d'inconnues mais on s'est fait avoir avec cette histoire d' "UMPS". Oui, assumons qu'il y ait le FN d'un côté et les républicains de l’autre »...

L'idée n'est pas d'une folle originalité. Traçant son chemin depuis un certains temps, elle ne fait qu'enregistrer ce sur quoi se construisent les scénarios pour la présidentielle : un deuxième tour avec Marine Le Pen en piste, et qu'emportera son challenger, qui en fonction du rang d'arrivée au premier tour sera soit de droite soit de gauche... 

Là où Valls voit loin c'est de rendre publique, maintenant, sa profonde pensée : « Il faut réfléchir à une future majorité ». Loin de se contenter de prévoir la victoire de celui qui sera proposé comme alternative au FN, il propose d'anticiper de cette situation une grande conséquence : non pas comme en 2002, un bricolage émotionnel qui donna 80 % des voix à Chirac face à Jean-Marie Le Pen, mais l'acceptation que le clivage politique structurant n'est plus entre gauche et droite mais entre le FN et... les républicains (sans majuscule). Le dire aujourd'hui, c'est au regard de cette future majorité, candidater pour en être. Ou pour le moins revendiquer le mérite de l'avoir proposé le premier et le plus clairement. Manière de prendre date pour plus tard (2022 ?)...

Reste que nous ne sommes encore qu'en 2015 ! Le cap des régionales ne sera franchi que dans quelques semaines, avec des arragements inédits et sans doute une nouveau paysage politique en résultant.

L'idée de Manuel Valls ne peut en rien se concrétiser à cette occasion. La proposition est inapplicable, ce que disent les leaders de la droite directement concernés. Lesquels se limitent à préparer une partie des électeurs de gauche à leur accorder leur vote lors du deuxième tour. Elle est en outre gravement contre-productive, en ce qu'elle souligne l'état de défaitisme dans lequel s'enfonce le Parti socialiste, qu'elle va diviser un peu plus celui-ci, et que validant la thèse du "système UMPS " dont le le FN fait ses choux gras elle est un véritable coup de pouce donné à ce dernier..

Bien sûr, tout cela Manuel Valls le sait pertinemment. Il serait stupide de lui prêter naïveté ou goût de l'improvisation. Le projet d'imposer comme clivage politique pertinent l'opposition entre droite extrémisée et diversité républicaine ne relève pas du fantasme. 

Le point aveugle est ailleurs. Un tel projet ne pouvant se justifier par l’opposition à une menace sur la démocratie (une espèce d'alliance antifasciste actualisée), il devrait être étayé par un argument positif : l'accord entre droite et PS (sinon entre républicains) quant à la politique à mener sur le plan économique et social. Cette politique ultralibérale qui cause chômage, précarité, régression sociale et démocratique... Toutes ces réalités qui expliquent la montée du Front national ! Certes, comme on peut le constater, un tel accord existe, et c'est à lui que renvoie la référence qu'évoque Valls à la "grande coalition" allemande entre conservateurs et sociaux-démocrates. 

Reste qu'il n'est pas assumé. Ni par la droite, ni par le Parti socialiste. Ni par Manuel Valls, dont le parler vrai a ses limites et qui sait taire certaines de ses pensées. Et qui peut-être n'oublie pas au nom du futur qu'il est présentement Premier ministre d'un gouvernement dit de gauche.

Francis Sitel

Article