Marx, le bonheur de la libération

Au premier abord, il peut sembler que Marx parle peu du bonheur de l’individu ; mais, en fait, il ne parle que de ça. Ce qui l’intéresse, c’est de déterminer les conditions qui permettront à l’homme de se réapproprier son essence, ou, dit en langage moins philosophique, à l’humanité de réaliser ses potentialités d’humanité et donc aux individus concrets de vivre une vie pleinement humaine et libre.

Contrairement à la caricature qui en est habituellement faite, Marx est fondamentalement un penseur de la liberté. La liberté pour lui n’est pas l’absence de déterminations ; c’est la capacité de l’être humain générique à maîtriser les déterminations et à les transformer. En fait, le projet de Marx est de libérer les hommes du déterminisme économique et social qui sous le règne du capitalisme prend le visage d’une fatalité naturelle.

Pour Marx, l’homme qui dans les religions monothéistes avait le statut d’une créature, devient à lui-même son propre créateur.  L’idée centrale du marxisme, bien mise en évidence par toute une lignée de philosophes de la tradition marxiste humaniste, est l’idée de l’autoproduction de l’humanité comme processus  de libération. C’est la dimension foncièrement prométhéenne du marxisme.

Le travail joue le rôle central dans ce processus. L’homme se produit en produisant ses conditions d’existence. Il agit dans des conditions déterminées et son action détermine en retour ses et sa condition.

« Ainsi, pour l’homme socialiste, tout ce qu’on appelle l’histoire universelle n’est rien d’autre que l’engendrement de l’homme par le travail humain, que le devenir de la nature pour l’homme ; il a donc la preuve évidente et irréfutable de son engendrement par lui-même, du processus de sa naissance »,  écrit Marx dès les Manuscrits de 1844 (Manuscrits, p. 99).

Cette pensée fonde ce qu’il appelle à cette époque, par opposition à la fois à Hegel et à Feuerbach, son "naturalisme" (formulation qu’il abandonnera ensuite) : « Le naturalisme conséquent ou humanisme qui se distingue aussi bien de l’idéalisme que du matérialisme et est en même temps leur vérité qui les unit. »

Il y aurait grand profit à renouer aujourd’hui avec cette réflexion de Marx sur la nature dont il dit qu’elle est « le corps inorganique de l’homme ». (M. p. 62)

Sous forme de notation, il écrit : « ce communisme en tant que naturalisme achevé = humanisme, en tant qu’humanisme achevé = naturalisme ; il est la vraie solution de l’antagonisme entre l’homme et la nature. » (M. p. 87)

Marx ne nie pas l’existence de la "nature humaine". C’est pour lui une réalité concrète. Dans la sixième des Thèses sur Feuerbach, il dit justement que « l’essence humaine n’est pas une abstraction inhérente à l’individu singulier. Dans sa réalité elle est l’ensemble de ses rapports sociaux. » L’essence de l’homme a une base matérielle et naturelle mais qui ne cesse d’évoluer dans la société et l’histoire. (Pour lui il existe bien des besoins naturels, même s’il n’a pas porté son étude sur cet aspect, ce qui a sans doute favorisé des dérives "sociologistes" ultérieures, mais ces besoins prennent forme dans l’histoire).

Et la clef d’explication de cette Histoire (qu’il formule en langage philosophique dans les Manuscrits, mais, contrairement à ce qui a été parfois affirmé, qu’il n’abandonnera pas par la suite, quand il développera sa critique de l’économie, notamment dans Le Capital) est le processus d’objectivation/aliénation.

Dès lors qu’il s’engage dans le processus de transformation de la nature, en produisant des objets, mais aussi des institutions, des idées et des images qui lui deviennent extérieures, l’homme s’aliène. Le travail qui devrait être l’expression de l’essence de l’homme aliène l’homme car il s’est changé en moyen de son existence.

« La dépréciation du monde des hommes grandit en raison directe de la mise en valeur du monde des choses » (…) « Plus l’ouvrier s’extériorise dans son travail, plus le monde étranger, objectif qu’il crée en face de lui devient puissant, plus il s’appauvrit lui-même et plus son monde intérieur devient pauvre. » (M. p. 57)

Progressivement, Marx va situer de manière de plus en plus précise la cause de ce processus dans la division du travail et le caractère borné de la propriété privée, que le capitalisme porte à son comble. L’industrie étant pour lui la révélation (et l’exploitation) « exotérique des forces essentielles de l’homme » (M. p. 95)

Ce qui se passe aujourd’hui un peu partout sous nos yeux, avec le "triomphe" désastreux de l’homo consumens,  témoigne de l’actualité de cette critique.

L’homme moderne est un homme divisé d’avec lui-même et mutilé.

« La propriété privée nous a rendus si sots et si bornés qu’un objet n’est nôtre que lorsque nous l’avons » (…) « À la place de tous les sens physiques et intellectuels est donc apparue la simple aliénation de tous les sens, le sens de l’avoir. » (M. p. 91)

L’argent étant le fétiche suprême. Marx aime d’ailleurs à citer les vers du  Timon d’Athènes de Shakespeare :

« Autant de ceci rendra

Blanc le noir, beau le laid, vrai le faux,

Noble le vil, jeune le vieux, vaillant le lâche. »

Le communisme, dans son esprit, n’est pas seulement une politique qui consiste à améliorer la vie matérielle des hommes. Il a une dimension "spirituelle", car il est le mouvement de récupération par l’homme de la richesse de sa nature, mouvement qui doit lui permettre de développer librement les capacités de son corps et de son esprit.

« L’homme riche est en même temps l’homme qui a besoin d’une totalité de manifestation vitale humaine, l’homme chez qui sa propre réalisation existe comme nécessité intérieure, comme besoin. Non seulement la richesse, mais aussi la pauvreté de l’homme reçoit également – sous le socialisme – une signification humaine et par conséquent sociale. Elle est le lien passif qui fait ressentir aux hommes comme un besoin la richesse la plus grande, l’autre homme. La dénomination de l’essence objective en moi, l’explosion sensible de mon activité essentielle est la passion, qui devient par là l’activité de mon être. » (M. p. 97)

Ce "besoin de l’autre" dont le manque nous rend pauvres, c’est à son plus haut  l’amour, sans quoi l’individu s’enferme dans la solitude et la société glisse vers la barbarie. Marx reprend ainsi le vieux programme des religions et de l’humanisme ; mais il commence à explorer les voies pratiques de sa réalisation… Il nous reste à continuer.

Francis Combes, publié sur le site de Cerises.

 

Article