Marx, Naville, travail, automation et liberté

Dans la collection « Mille Marxismes », Syllepse republie le livre de Pierre Naville Vers l’automatisme social ?, dont la première édition date de 1963. Y sont adjoints une substantielle préface de Pierre Cours-Salies et plusieurs textes sur le même sujet, notamment un entretien avec Jean-Marie Vincent, initialement publié en octobre-décembre 1977 dans la revue Critiques de l’économie politique (n° 1, nouvelle série).

Outre son intérêt intrinsèque, cet entretien a une valeur symbolique car il regroupe deux auteurs atypiques et somme toute marginaux au regard de la doxa marxiste française dominée par le PCF et le stalinisme, tous deux ayant fréquenté le « trotskisme » ainsi que la gauche du PSU. Surtout parce que, malgré leurs différences (J.-M. Vincent était davantage polarisé par la théorie de la valeur et le fétichisme), ils ont tous deux déconstruit la naturalisation sociale de la catégorie de travail alors largement dominante au sein du marxisme, ne considérant pas le travail comme une forme naturelle de toute vie sociale, renvoyant à ce qui serait l’essence de l’homme, mais mettant l’accent sur les spécificités de ses formes capitalistes. Et, au-delà, en remettant en cause une thématique enracinée dans la tradition marxiste, incluant certains textes de Marx et d’Engels.[1]

 Ainsi, pour prendre cet exemple, Jean-Marie Vincent fait remarquer que dans De l’aliénation à la jouissance [2], écrit en 1954, Pierre Naville « dit tranquillement qu’il ne faut pas faire du travail le principe de la liberté humaine »[3]. Même s’il le met au centre de son analyse des rapports capitalistes, il n’en fait pas l’élément clé d’une problématique d’émancipation.

Et dans cet entretien avec Jean-Marie Vincent, tout aussi tranquillement il déclare : « Est-il besoin de le rappeler ? Marx s’est opposé aux conceptions qui identifient ou confondent la richesse des échanges humains à une accumulation sans fin de marchandises ou de produits. Ce qu’il faut, ce n’est pas une civilisation du travail et de la production, c’est une société libérée dans ses échanges et ses communications » (p. 319). Durant les débats des années 1980-1990 portant sur « la centralité du travail », beaucoup trop de marxistes ont confondu la nécessité d’affirmer cette centralité pour l’analyse des rapports capitalistes, avec l’affirmation de la centralité du travail comme horizon d’une problématique d’émancipation. À cet égard, les formules de Pierre Naville sont lumineuses.

Séparation du travail et de l’individu

Vers l’automatisme social ? – devenu un classique – est la première étude française synthétique et prémonitoire sur l’émergence de l’automation dans la production et les formidables bouleversements technologiques qu’elle porte. Cet ancien surréaliste, militant du PCF puis (un temps) de la 4ème Internationale, est devenu après la guerre, au cours des années 1950-1960, un des principaux fondateurs (avec Gorges Friedmann) de la sociologie française du travail. Pierre Naville venait de publier (1961), au CNRS, L’automation.

Mais, au-delà de ses analyses concrètes, l’intérêt de ce livre est de construire une sociologie du travail à travers une référence constante à Marx. Non pas seulement parce qu’il se réclame de lui, mais parce qu’à son avis – et avec raison –, Marx est un des pionniers de l’analyse du développement du « système automatique de la machinerie », pour reprendre une formule des Grundrisse, porté par la « révolution industrielle » qui débute à la fin du XVIIIe siècle. Cette révolution industrielle capitaliste introduit une rupture radicale avec l’artisanat et l’organisation en métiers issus des sociétés précapitalistes, même si ceux-ci restent dominants au XIXe siècle et très présents par la suite. D’autant que les résistances ouvrières aux formes de dépossession capitalistes s’inscrivent souvent dans leur horizon. En fait se joue une rupture quasi anthropologique dans l’approche du travail.

Le mouvement ouvrier, Marx et le marxisme à venir vont se heurter à des difficultés et des réponses diverses à ce propos. Elle se cristallisent autour d’une question centrale, celle de la « séparation » des producteurs d’avec, non seulement la propriété juridique des moyens de production, mais avec le travail – l’activité de production elle-même. Laquelle se socialise (s’organise socialement), tout en prenant une certaine autonomie. Les discussions de Marx avec Proudhon sont à cet égard significatives de la problématique que Marx commence à construire.

Misère de la philosophie (1847), où Marx critique la vision artisanale de Proudhon, en est un moment clé. Pour ce dernier, la machine permettrait de rétablir « l’unité dans le travail morcelé ». L’affirmation n’a pas de sens, rétorque Marx, « la machine est une réunion des instruments de travail et pas du tout une combinaison des travaux pour l’ouvrier lui-même ». Et il ajoute : « Ce qui caractérise la division du travail dans l’atelier automatique, c’est que le travail y a perdu tout caractère de spécialité. Mais du moment que tout développement spécial cesse, le besoin d’universalité, la tendance vers un développement intégral de l’individu commence à se faire sentir. L’atelier automatique efface les espèces et l’idiotisme du métier. »[4]

À vrai dire, on a du mal à comprendre – hormis, précisément, le recours à l’homo faber –, comment le besoin d’universalité peut commencer à se faire sentir dans un atelier structuré par le despotisme d’usine et sa division du travail. Il faudra que Marx développe ses analyses sur le machinisme et les systèmes automatiques pour indiquer un autre chemin, comme l’indique Pierre Naville dans De l’aliénation à la jouissance, qui est un des rares marxistes qui, tout en rejetant toute valorisation de l’homo faber, souligne la transformation du travail qui est en train de s’opérer.

« C’est parce qu’il [le travail] s’est séparé de l’individu, qu’il n’est plus l’expression d’une activité personnelle d’un rapport direct avec la nature et avec autrui, qu’il a pris un caractère général de plus en plus uniforme et semblable pour tous, c’est pour cela que peut être envisagée sa réappropriation sociale et non plus étroitement personnelle. La fin de la sujétion du travail ne se trouve pas dans sa réappropriation personnelle égalitaire (solution artisanale), mais dans son ‘transfert’ sur l’appareil de production technique à haut rendement ». Il faudra revenir sur cette idée de transfert, d’autant que Pierre Naville l’éclaire en parlant d’aboutir à « son abolition ( du travail), à son rejet sur l’appareil sur l’appareil technique socialement organisé »[5]. Cela dit, on voit que, comme l’écrit Jan Spurk, « pour Naville, suivant en cela Marx, l’aliénation n’est pas, comme le pensait Proudhon, une dépossession, une usurpation des droits de l’individu sur sa création, sur son œuvre individuelle »[6].

Machinisme et automation

L’automation se développe comme un moment particulier du machinisme dans lequel « la machine remplace l’homme (car) elle se meut et opère automatiquement », souligne Pierre Naville (p.91). Et il cite des passages de la 4ème section « la grande industrie » dans le livre I du Capital : « Un système de machinisme forme par lui-même un grand automate qui se meut lui-même. (…) Dès que la machine-outil exécute tous les mouvements nécessaires au façonnement de la matière première sans le secours de l’homme et ne la réclame qu’après coup, dès lors il y a un véritable système automatique. (…) Le système des machines-outils automatique recevant leur mouvement par transmission d’un automate est la forme la plus développée du machinisme productif ». Même si de nouvelles technologies sont apparues, en particulier l’informatique, ce sont bien ces mêmes principes qui fonctionnent dans les systèmes contemporains.

Dès lors, la séparation du travail d’avec l’individu, l’autonomisation du système de production se déploient pleinement. Dans le machinisme, de « subjective » la division du travail devient « objective » explique Marx ; c’est-à-dire qu’elle est cristallisée, objectivée dans les machines et les systèmes automatisés. Du coup, le travail de l’individu perd le caractère spécialisé qu’il avait dans l’organisation en métiers, il se standardise. Toutefois la division du travail dans l’atelier est fondée sur des postes de travail qui restent isolés les uns des autres. Avec l’automation proprement dite, cette division se met en quelque sorte en mouvement pour créer des systèmes de relations solidaires.

Pierre Naville parle d’une « dissociation entre les fonctions de l’homme et celles de la machine et par divers systèmes d’interchangeabilité entre les fonctions humaines de contrôle (de la machine). En résumé, une distribution mobile de fonctions intégrées se substitue à une division de tâches isolées. Il en résulte que les formes de coopération dans le travail seront aussi modifiées » (p. 171).

Bien entendu, Pierre Naville n’ignore pas le rôle surdéterminant des rapports capitalistes, poussant à des gains de productivité, les machines et les systèmes automatiques fonctionnant alors pour produire de la plus-value ; plus exactement de la plus-value relative. Mais il entend traiter de la nouveauté de ce type de rapports technologiques qui n’existaient pas dans les sociétés précapitalistes.

Pour lui, écrit Sylvie Célérier, « cette nouveauté tient aux effets du principe d’autonomie technique qui connecte des suites d’opérations de plus en plus longues, fonctionnant sans interventions directes et composant de proche en proche une ‘société technique autonome’. Cette société nouvelle est organisée par un ensemble de codes qui forment un véritable langage et elle se superpose à la société des hommes, qui restent concepteurs et acteurs mais dans des conditions modifiées »[7].

Resterait alors à traiter du statut de cette « société technique », dont Pierre Naville parle parfois comme d’un ensemble quasi organique développant ses propres relations avec la société des hommes, sans que l’on voie très bien comment ces relations s’articulent. Or cette articulation passe par le travail humain. Certes, celui-ci connaît une transformation profonde et se présente de moins en moins comme une confrontation directe avec la matière ; c’est pourquoi Pierre Naville proposait de parler du travail automatisé comme d’un « service ».

Toutefois il ne disparaît pas, et c’est à travers lui que s’organise l’articulation entre les deux sphères : quelle que soit l’importante prise par « l’autonomie technique », une « société technique » ne peut exister par elle-même. La précision est d’autant plus importante que le travail humain est toujours structuré par des rapports sociaux de production, lesquels structurent donc également la forme prise par cette « autonomie technique ».

Une dialectique du temps de travail et du temps libre

Revenons aux commentaires de Pierre Naville, signalés au début de cet article sur le débat Marx/Proudhon et une équivoque signalée dans une citation déjà rappelée : « La fin de la sujétion au travail ne se trouve pas dans sa réappropriation personnelle (solution artisanale), mais dans sa séparation définitive de la personne humaine et dans son ‘transfert’ sur l’appareil technique à haut rendement ».

L’équivoque dans cette idée de « transfert » est qu’elle pourrait laisser croire à une disparition possible de tout travail humain ( Naville parle même d’abolition), au profit d’une production automatisée. On peut rêver, mais mieux vaut s’en tenir à l’horizon historique qui est le nôtre. Dans ce cadre la formule de « transfert » peut laisser croire que cet horizon est la disparition du travail, une utopie aussi vieille que le mouvement ouvrier, partiellement réactivée dans les années1960, sur la base précisément du développement de l’automatisation.

Mieux vaut parler d’une « dialectique du temps de travail et du temps libre », pour rependre une formule d’Ernest Mandel à la même époque[8]. Elle est particulièrement présente dans les Grundrisse auxquels fait largement référence Pierre Naville. Mais il est intéressant de constater que, dans Le salaire socialiste, lorsqu’il veut définir un horizon stratégique, Pierre Naville renvoie à un passage du tome III du Capital dans lequel, selon lui, Marx « a vraiment tracé l’épure des conditions essentielles d’une révolution socialiste »[9].

ll vaut la peine de le citer complètement : « En fait, le royaume de la liberté commence seulement là où l’on cesse de travailler par nécessité et opportunité imposée de l’extérieur ; il se situe donc par nature au-delà de la sphère de reproduction matérielle proprement dite. De même que l’homme primitif doit lutter contre la nature pour pourvoir à ses besoins, se maintenir en vie et se reproduire, l’homme civilisé est forcé, lui aussi, de le faire et de le faire quels que soient la structure de la société et le mode de production. Avec son développement, s’étend également le domaine de la nécessité naturelle, parce que les besoins augmentent ; mais en même temps l’élargissement pour les satisfaire. En ce domaine, la seule liberté possible est que l’homme social, les producteurs associés, règlent rationnellement leurs échanges avec la nature, qu’ils la contrôlent ensemble au lieu d’être dominés par sa puissance aveugle et qu’ils accomplissent ces échanges en dépensant le minimum de force et dans les conditions les plus dignes, les plus conformes à la nature humaine. Mais cette activité constituera toujours le royaume de la nécessité. C’est au-delà que commence le développement des forces humaines comme fin en soi, le véritable royaume de la liberté qui ne peut s’épanouir qu’en se fondant sur l’autre royaume, sur l’autre base, celle de la nécessité. La condition essentielle de cet épanouissement est la réduction de la journée de travail ».[10]

La problématique d’émancipation ne s’appuie plus sur la seule perspective du temps libre, elle se dédouble en quelque sorte. Il s’agit tout à la fois d’émanciper le travail de la domination du capital et de s’émanciper du travail. Et elle suppose de maintenir deux niveaux de la pratique sociale.

La tradition marxiste a souvent gommé le nécessaire maintien du travail comme sphère d’activité séparée, croyant (ou laissant croire) que sa perspective était une reconstruction de toutes les activités sociales autour d’une production enfin émancipée. Il est important de noter que ce passage ne laisse aucune équivoque à ce propos.

« Un travailleur mobile polyvalent »

Naville montre bien que, pour traiter de « la tendance vers un développement intégral de l’individu », dont parlait Marx dans sa polémique avec Proudhon, il faut sortir de l’atelier. «  L’industrie moderne révolutionne de façon constante la division du travail à l’intérieur de la société et précipite sans arrêt d’une branche dans l’autre des masses de capital et d’ouvriers. C’est pourquoi la nature de la grande industrie entraîne des changements dans le travail de l’ouvrier, rend sa fonction fluide, en fait un travailleur mobile polyvalent », écrit Marx dans le livre I du Capital. D’où une exigence de « remplacement de l’individu partiel, simple support d’une fonction sociale de détail, par un individu totalement développé pour qui diverses fonctions sociales sont autant  de modes d’activité qui prennent le relais les unes les autres » [11].

Il ne s’agit donc pas de la polyvalence retrouvée de l’ancien artisan au poste de travail via l’introduction de nouvelles technologies. Ce serait commettre la même erreur que Proudhon, croire que la machine permettrait de rétablir « l’unité dans le travail morcelé ». Mutatis mutandis, c’est pourtant ainsi qu’ont procédé divers auteurs dans les années 1960. Ainsi la périodisation que développe Alain Touraine, dans ses études sur l’entreprise Renault, où grosso modo il distingue trois phases dans l’évolution générale du travail industriel : la première est celle de l’ouvrier professionnel qui, s’appuyant sur le métier, dispose d’une autonomie importante au travail ; la deuxième est celle de la décomposition du métier, avec la montée des OS ; la troisième est celle de l’automation qui restaure la polyvalence.

Serge Mallet reprend cette analyse et voit dans les ITC une « nouvelle classe ouvrière » directement porteuse d’aspirations autogestionnaires. Dans Stratégie et néocapitalisme (Seuil, 1964) André Gorz se situe dans cette problématique. Puis, dans l’après 1968, il se tourne vers les OS, pour enfin, en 1981, dire Adieux au prolétariat (Le Seuil).

Si Pierre Naville produit des analyses de l’évolution du procès de travail, il se démarque clairement de ces approches. Ainsi, dans son entretien de 1977 avec Jean-Marie Vincent, à la question « Que devient le travail humain dans ce contexte ? » ( p. 314), il répond  : « Il est bien évident qu’on s’éloigne de plus en plus des vielles activités de métier, pour ne pas dire de l’artisanat qui continue à hanter les opposants au capitalisme. La recomposition du travail qu’attendaient certains a fait long feu

Il ne porte pas un regard nostalgique vers le passé pour proposer de « retourner à des modalités de travail où chaque poste maîtriserait des séquences bien déterminées d’un processus de production ». Il explique : « Il n’est pas certain qu’il faille le regretter, car l’évolution actuelle contient en germe de grandes possibilités d’émancipation. Curieusement se crée une situation où les hommes – le travailleur collectif – et les systèmes des machines sont de plus en plus distants les uns des autres, où la symbiose précapitaliste entre l’homme et ses instruments de travail fait place à une véritable séparation. Il y a une autonomie relative du système des machines qui a pour conséquence une autonomie au moins relative au moins potentielle des collectifs de travail ».

Et encore : « Tous les travailleurs ne sont pas évidemment des surveillants, beaucoup accomplissent toujours des tâches directes, pénibles et salissantes, dans des environnements techniques peu avancés. Mais la tendance est indéniable à la disparition du rapport individualisé entre l’ouvrier et ‘sa’ machine. La situation de travail est de plus en plus marquée par des formes nouvelles de coopération au travail » (p. 315).

Pour un nouveau statut du salarié

Reste une question qui n’apparaissait pas dans les années 1960, mais qui est devenue centrale sous l’effet massif des politiques néolibérales de flexibilité du travail et de remise en cause de nombreux statuts et du développement d’un chômage massif. La problématique du « travailleur mobile polyvalent » doit s’articuler avec la bataille pour un nouveau statut du salarié. Pierre Naville – et pour cause – n’en traite pas, en revanche Pierre Rolle, qui se situe dans son sillage, propose dès 1988  l'instauration d' « un statut du salarié qui le rende plus indépendant des affectations particulières qu’il reçoit au cours de sa vie ». Pierre Cours-Salies dans sa préface développe longuement cette dimension du problème, en détaillant les débats syndicaux en cours sur le sujet.

Articulée avec la perspective d’une réduction massive du temps de travail, cette bataille pour un nouveau statut du travail salarié est effectivement décisive et demanderait une discussion spécifique. Je proposerai simplement une remarque sur un éclairage que donne Pierre Cour-Salies. Autant on voit bien comment un tel statut porte une logique de rupture avec la marchandisation capitaliste de la force de travail, autant on a davantage de mal à comprendre comment il s’inscrit dans une problématique d’abolition du salariat, alors que précisément il s’agit de codifier un statut du salarié, y compris en lui donnant une dimension constitutionnelle.

Une telle approche éclaire l’avenir (au moins pour l’horizon historique qui est le nôtre) du statut du « travailleur mobile polyvalent » dans une société socialiste à venir. Le travail et le temps de travail vont continuer à exister, comme activités sociales spécifiques. Certes, il existe des utopies (au mauvais sens du terme) de réactivation de formes de production de formes communautaires « artisanales », s’appuyant sur l’automation qui permettrait de se réapproprier de façon individuelle le travail, à la façon de l’ancien artisan. Mais c’est en sens inverse qu’il faut aller si l’on veut esquisser ce statut.

L’autonomisation de l’activité de production, doublée d’une réduction du temps de travail, ne peut que renforcer cette séparation de l’activité de production proprement dite par rapport aux autres activités. L’exploitation capitaliste aura certes disparu, mais pour autant les individus n’auront pas l’accès direct aux moyens de production, à la façon d’un artisan. Cet accès supposera un rapport salarial séparé, comme institution spécifique à travers laquelle les individus mettront leur force de travail à disposition de la société. Et l’existence de ce rapport peut générer de nouvelles formes de tensions sociales, voire d’exploitation. L’histoire des pays du « socialisme réel » est à cet égard significative. Et Pierre Naville reproche avec raison à Ernest Mandel de faire du salariat dans ces pays une simple forme comptable permettant d’attribuer une part du revenu national au travailleur, et ce faisant de « reprendre à satiété les manuels d’économie politique staliniens et néostaliniens ». [12]

Fascination par le technique ?

Reste à traiter des contradictions du rapport salarial capitaliste qui, entre autres, se traduisent par le développement de l’automation. Dans les Grundrisse, Marx explique : « Le capital est lui-même la contradiction en procès, en ce qu’il s’efforce de réduire le temps de travail à un minimum, tandis que, d’un autre côté, il pose le temps de travail comme seule mesure et source de la richesse. C’est pourquoi il diminue le temps de travail nécessaire sous la forme de travail nécessaire pour l’augmenter sous la forme de travail superflu »[13].Cette contradiction s’exprime au travers de la lutte des classes, portant tout à la fois l’organisation de la diminution du temps nécessaire et la répartition du travail « superflu ».

Pierre Naville n’ignore pas ce problème, mais paradoxalement, pour traiter des dynamiques d’évolution, il gomme cette lutte de classes. Jean-Pierre Durant, qui par ailleurs souligne l’importance heuristique des études de Pierre Naville, parle de « l’émerveillement par le technique » présente dans le dernier chapitre du livre qui ouvre quelques perspectives sur le futur : « À bien relire Naville, ce qu’il nous propose est un dépassement du capitalisme sans révolution sociale par une transformation profonde technique qui s’opère à travers l’automation »[14].

Le trait est peut-être un peu forcé, mais souligne bien les problèmes posés par « le principe d’autonomie technique », dont la dynamique semble remodeler l’ensemble des rapports sociaux. Certes, nous l’avons dit, Pierre Naville connaît bien l’existence des rapports de production capitalistes, mais l’autonomisation des rapports techniques issus de l’automatisation semble tout emporter sur leur passage. Et les écrits plus directement politiques de Pierre Naville à la même époque ne lèvent pas cette ambiguïté.[15]

La remarque n’enlève rien à la pertinence, toujours actuelle, de la thématique de la séparation. Ainsi, discutant ( pour les critiquer) les analyses d’Yves Schwartz, le sociologue belge Mateo Alaluf écrit : « Les idéologies visant l’émancipation ouvrière trouveront alors leur cohérence sur chacun des deux axes qui ordonnent les représentations du salariat. Elles se fonderont soit en référence à des formes artisanales et prôneront la recomposition des tâches et un retour au travail complet, requalifiant en quel sorte le travail : la classe ouvrière retrouverait ainsi sa substance perdue et de ce fait la maîtrise sur son travail.1 Les conditions seraient ainsi réunies pour qu’elle puisse se réconcilier avec la société. Soit, à l’opposé, c’est en référence à une pratique qui cherche dans la tendance profonde de séparation du travailleur de son travail les conditions de son émancipation que le mouvement ouvrier trouve alors son potentiel de contestation »[16].

Antoine Artous. Publié dans le n°30 de Contretemps.

[1] Sur l’ensemble des question traitées dans l’article, je renvoie à mon livre Travail et émancipation, Marx et le travail, Syllepse, 2003.

[2] Pierre Naville, Le nouveau Léviathan 1, De l’aliénation à la jouissance. La genèse de la sociologie du travail chez Marx et Engels, Anthropos, 1974 (deuxième édition).

[3]  Jean-Marie Vincent, « La légende du travail », in La liberté du travail, Pierre Cour-Salies ( coord.), Syllepse, 1995, p. 78.

[4] Karl Marx, Misère de la philosophie, Éditions sociales, 1977, p. 145 et 150.

[5] Pierre Naville, De l’aliénation à la jouissance, op. cit., p. 350-351.

[6] Michel Bitard, « L’aliénation chez Gorges Friedmann et Pierre Naville », Des sociologues face à Pierre Naville ou l’archipel des savoirs, Michel Burnier, Sylvie Célérier, Jan Spurk ( sous la dir.) L’Harmattan, 1997, p. 65.

[7]  Sylvie Célerier, « Division du travail et forme de la valeur », Des sociologues face à Pierre Naville, op. cit., p.149.

[8] Ernest Mandel, La formation de la pensée économique de Karl Marx, François Maspero, 1967.

[9] Pierre Naville, Le nouveau Léviathan 3. Le salaire socialiste (deuxième volume), Anthropos, 1970, p. 31.

[10] Karl Marx, Le Capital, III.3, Éditions sociales, 1960, p. 198.

[11] Karl Marx, Le Capital Livre I, 4e édition allemande, Éditions sociales, 1983, p. 547-548.

[12] Pierre Naville, Le nouveau Léviathan 2. les échanges socialistes, Anthropos, 1974, p.489. Cela dit, la théorie de l’exploitation proposée par Naville pour ce qu’il appelle le « socialisme d’État » n’est guère convaincante.

[13] Marx, Grundrisse, Éditions sociales, 2011, p. 662.

[14] Claude Durand, « Théorie du flux et automatisation des systèmes de flux chez Pierre Naville », Des sociologues face à Pierre Naville…, op. cit., p. 139 et 142.

[15]  Voir, par exemple, son texte « Planification et gestion démocratique », dans un Cahier du CES de 1963. http://www.autogestion.asso.fr/?p=1830.

[16] Mateo Alaluf, « Le travail ne suffit pas à qualifier l’ouvrier », La liberté du travail, op. cit., p. 1162.

 

 

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