Maya Surduts (1937-2016), une présence

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photo Dorian / collectifdroitsdesfemmes.org

Je viens d’appendre le décès de Maya Surduts et j’en suis bouleversée.

Maya était une militante féministe et une figure de la gauche radicale aux côtés de laquelle j’ai débuté mon engagement pour l’égalité entre les hommes et les femmes. Depuis vingt ans, j’ai toujours côtoyé Maya dans presque tous les espaces militants dans lesquels je me suis engagée : au Collectif national pour les droits des femmes qu’elle animait, mais aussi à la Fondation Copernic, dans les collectifs contre le TCE en 2005 et dans toute une série de rassemblements pour une gauche de transformation sociale et écologique. Maya avait milité à Révolution puis à la LCR. C’était une femme partie prenante et influente de la gauche critique.

Maya, c’était un sacré tempérament. Longtemps, comme beaucoup de ma génération, j’ai été impressionnée par Maya, par son parcours et son engagement d’une grande fidélité. Je trouvais qu’elle en imposait, par son intelligence, son allure, qu’elle avait une présence hors pair. On devinait que sa vie n’avait pas toujours été facile. De la Lettonie à la France, en passant par Cuba, elle avait bourlingué, comme on dit. Son militantisme puisait dans une révolte profonde qui imposait une forme de respect.

À vrai dire, nous nous sommes souvent engueulées et même affrontées. Mais était-il possible qu’il en soit autrement avec un tel caractère ? Maya était une femme entière, enflammée du matin au soir, drôle, souvent acide, tenace mais capable de compromis et d’écoute véritable.

Maya nous manquera, elle manquera à toutes celles et ceux qui rêvaient d’un autre monde.

Clémentine Autain. Publié sur Regards.

Article publié ce soir sur Libération

«C’est un personnage des romans révolutionnaires de l’entre-deux-guerres», disait d’elle l’avocate Monique Antoine, ancienne présidente du MLAC, dans le portrait que Libération lui consacra en 1995.

La vie de la militante Maya Surduts, dont on vient d’apprendre le décès subit à l’âge de 79 ans, ressemble à un récit picaresque qui se déroulerait au XXe siècle. Elle a embrassé toutes les causes, tous les combats de son siècle, à commencer par celui des femmes à disposer de leurs corps.

Principalement connue pour être la porte-parole de la Coordination des associations pour le droit à l’avortement et à la contraception, la Cadac, ainsi que du Collectif national des droits des femmes, le CNDF, Maya Surduts est pourtant venue au féminisme sur le tard. Avant cela elle a eu mille vies : fillette juive cachée en zone libre dans la France de Pétain, émigrée militante antiraciste aux Etats-Unis juste avant l’avènement des droits civiques, exilée en Afrique du Sud au temps de l’apartheid…

Plusieurs personnalités politiques de gauche ont réagi à l’annonce de sa mort. 

«Si j’entendais les bottes qui passaient s’arrêter, c’était fini»

De son vrai prénom Merija, elle est née à Riga en 1937, d’un père letton, physicien et communiste. Sa mère, lituanienne, s’occupe d’enfants ayant des problèmes de déficience dans une association juive. En 1938, la famille émigre en France, et, sous Pétain, passe en zone libre, à Nice. La famille est dénoncée à la Gestapo, mais parvient toutefois à fuir, jusqu’à ce petit village à la frontière italienne où là aussi, ils parviennent à échapper aux Allemands. Maya Surduts, qui avait cinq ans à peine, racontera en des mots très simples ce qu’elle a ressenti à cette époque: «Il y avait une chose que je savais, et qui m’a certainement marquée, c’est que si j’entendais les bottes qui passaient s’arrêter, c’était fini.»

En 1948, elle part avec sa mère, militante antiapartheid, rejoindre son grand-père au Cap, en Afrique du Sud. De retour en France, elle apprend le russe aux Langues O. et fréquente les cafés où l’on refait le monde, rue de l’Odéon par exemple, où elle croisera Marceline Loridan, Régis Debray ou Edgar Morin. Elle commence à militer, notamment pour la libération de l’Algérie ; ses liens avec le FLN lui vaudront, ainsi qu’à ses parents, un interrogatoire au Quai des Orfèvres. En 1962, elle voyage aux Etats-Unis, où elle est membre d’une organisation antiraciste et participe à la Marche sur Washington. Ensuite elle tente de rejoindre Cuba via Mexico, et elle obtiendra, de haute lutte, un visa, puis un emploi de traductrice. Elle y restera huit ans. Indocile, critique envers le régime castriste, elle est expulsée fin 1971, et retourne en France. Et c’est là que sa vie féministe commence.

Infiltration du MLAC 

A quoi ressemble Paris en 1971 ? Mai 68 est passé par là, le MLF a déjà mené ses premières actions coup de poing à l’Arc de Triomphe, et en avril de la même année, le Nouvel Observateur publie le manifeste des 343 femmes, qui clament, en couverture «Je déclare avoir avorté». En 1972, le procès de Bobigny sensibilise le grand public à la question de l’avortement avec le cas de Marie-Claire, jeune fille violée puis dénoncée par son petit ami. Marie-Claire sera relaxée, ce qui posera les jalons d’une légalisation de l’avortement. Pendant ce temps, Maya Surduts n’a pas encore rejoint la cause des femmes. Elle est d’abord membre d’un groupe d’extrême gauche, «Révolution», qui l’envoie «infiltrer» le MLAC, le Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception, qui milite de toutes ses forces pour légaliser l’avortement en France.

C’est peu de dire qu’à l’époque, les relations entre groupes d’extrême gauche et groupes féministes étaient houleuses - en mai 1970, la première réunion féministe non mixte avait ouvert une polémique à l’université de Vincennes - les camarades masculins accueillent les filles de sonores et défiants «Le pouvoir est au bout du phallus». Maya Surduts, elle, entre au MLAC, et embrasse définitivement la cause des femmes. Elle connaît bien la question de l’avortement, pour l’avoir pratiqué à quatre reprises, en France, en Suisse, à Cuba et aux Etats-Unis, dont une fois avec une «faiseuse d’ange». Tout doucement, elle fait son éducation féministe. «J’ai commencé à me poser des questions. Pendant longtemps j’ai considéré que les femmes violées étaient des putes, qu’elles l’avaient bien cherché. J’adhérais totalement à l’idéologie dominante, à tous les lieux communs… Je ne suis pas née avec le féminisme», raconte-t-elle en 2013 dans un entretien accordé à Margaret Maruani et Rachel Silvera pour la revue Travail, genre et société.

«Le féminisme est discrédité comme une révolution»

En 1990, apprenant l’existence d’opérations «commandos» contre l’avortement, à l’initiative, notamment de «SOS-touts-petits», elle décide de créer la Coordination des associations pour le droit à l’avortement et à la contraception, la Cadac. Sous son impulsion, le délit d’entrave à l’IVG entre dans la loi, en 1993 ; enfin, le 25 novembre 1995, pendant que la France entière était dans la rue, elle est en première ligne d’une manifestation organisée par la Cadac, où 40 000 personnes défilent pour réclamer une réelle égalité financière entre femmes et hommes, ainsi qu’un accès véritable à la contraception et à l’avortement.

Cette membre de Ras l’front, qui était par ailleurs favorable à l’abolition de la prostitution, n’a jamais cessé de défendre le droit à l’IVG. En 1995, elle disait à Libération : «Le féminisme est discrédité comme la révolution, parce qu’il signifie une remise en cause profonde de la société. Les jeunes femmes n’ont pas suivi, parce qu’elles croient qu’elles ont tout; mais elles se trompent: les lois Pasqua, c’est Le Pen un peu beaucoup, et le lobby antiavortement et tout le reste, c’est aussi Le Pen un peu beaucoup…»

Johanna Luyss

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