Mennel Ibtissem et le spectacle ordinaire de la meute raciste

La vox populi a rendu la justice, expéditive comme il se doit. La chanteuse Mennel Ibtissem, 22 ans, s’est auto-exclue de la compétition “The Voice France” après une campagne contre elle d’une violence et d’une haine stupéfiantes.

Certains ont exhumé des tweets complotistes (évidemment inacceptables) qu’elle avait rédigés à la suite des attentats de Nice et de Saint-Étienne-du-Rouvray. Dans l’un, elle doutait que Mohamed Lahouaiej Bouhlel, le chauffeur de la camionnette, soit l’auteur de l’attentat. Dans l’autre, elle accusait le gouvernement français d’être les “vrais terroristes”. Elle a déclaré regretter ces tweets et s’en est excusé. Rien n’y a fait. La vox populi a tonné contre des tweets que l’on doit condamner. Mais il faut aussi s’interroger sur la chronologie et les étapes du lynchage collectif d’une jeune française musulmane par la vox populi.

Avant d’exhumer ces tweets, la fachosphère était montée au créneau pour s’indigner de la présence à la télévision d’une jeune chanteuse qui portait un bandeau et qui chantait en arabe. Ce n’est que qu’après la découverte des tweets que la meute poursuivant Mennel a pu arguer que son eviction était justifée du fait de ses propos complotistes.

Une chose est de condamner ces tweets, une autre est de donner implicitement raison aux islamophobes et aux racistes qui se sont acharné.e.s sur la jeune chanteuse. Se taire dans ces conditions, c’est permettre aux ennemi.e.s de la liberté de poursuivre leurs manoeuvres d’intimidation et de haine en toute tranquillité.

Déroulons le fil des faits. Évidemment l’origine syrienne et l’apparence physique (le bandeau de Mennel) sont la cause première de cet acte de justice expéditive. Il faut dire que pour la fachosphère, Mennel l’a bien cherché. Mais que dire de la gauche qui est restée silencieuse, à l’exception de quelques voix isolées qui ont condamné le lynchage collectif sur les réseaux sociaux ?

On peut imaginer qu’avec une musulmane “bien intégrée” marchant dans les clous, les choses se seraient bien passées. Mennel aurait même pu dire publiquement qu'elle était musulmane et d'origine ouvrière, cela aurait réchauffé les coeurs à gauche et enthousiasmé les journalistes en quête de success story. Mais la chanteuse n'a pas marché dans les clous du “système” : elle a commis erreur impardonnable après erreur impardonnable, ce qui montre qu'elle “n'est pas bien intégrée”. CQFD !

- Elle a parlé de sa foi musulmane en public et a chanté dans l'emission “The Voice France” la tête recouverte d'un bandeau.
- Elle a eu l'affront de chanter un couplet de la chanson Halellujah de Leonard Cohen en arabe. Certains “experts” en langue arabe nous ont révélé que la chanteuse aurait chantonné une version islamiste de la chanson (il en existerait plusieurs...).
- Mais le pire, c'est que Mennel a nargué son monde : c'est une star des réseaux sociaux. Les clips postés sur sa page Facebook sont regardés par des milliers de personnes. C'est l’émission "The Voice France" qui, l'ayant remarquée, lui a demandé de participer à l'émission.
- Mennel chante divinement bien. Elle est très jolie, semble heureuse et épanouie. Voici donc une jeune femme qui porte un turban sur la tête et qui n’est ni soumise, ni contrainte par qui que ce soit. C'est suspect, vous ne trouvez pas ? Cela cache quelque chose de pas très catholique !
- Pour couronner le tout, elle a déclaré aimer la France qui est... son pays.

Trop, c'est trop ! On ne peut pas se moquer impunément du “système” et des bonnes gens ! La gauche “protectrice des libertés” est, une fois de plus, aux abonnés absents. Il faut lire la presse étrangère pour saisir l'intensité du tourbillon hystérique, haineux, quasi-fascisant qui s'est abattu sur Mennel ces derniers jours sur les réseaux sociaux.

Ce qui arrive à Mennel est tout sauf un “événement futile”: c'est un fait banal et grave. C'est sa banalité et l'indifférence quasi-générale qui l'entoure qui est grave.

Philippe Marlière

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