Michel Rocard. Une histoire de gauche...

Retombée la poussière d'or des fastes étatiques et surmonté l'unanimisme des hommages officiels, que dire de Michel Rocard ?

A son sujet, lui, ses convictions, son parcours politique, le « parler vrai » qu'il voulait être sa marque de fabrique paraît mal en point. Ne vient-on pas d'assister du côté des politiques de tous bords à un déchaînement d'hypocrisies (1) ? Tous se bousculant pour saluer « l’homme d’État » qu'il était devenu. Certains, qui se gardent bien de toute précision, se déclarant ses « héritiers » !

Comme s'il n'y eut jamais qu'un seul Michel Rocard. Du PSU, le parti de la lutte pour l’indépendance de l’Algérie et plongé dans la fournaise de Mai 68, jusqu'à Matignon, celui du chantre de l'autogestion et l'amateur d'interventions corrosives, enfin la figure du « sage », commentateur aigre doux d'une politique à l'écart de laquelle il se serait tenu... Et au final le Rocard qui devrait rester comme celui qui, pour son malheur, prétendit rivaliser avec François Mitterrand...

Un demi siècle de vie politique vaut une attention plus sérieuse. Pour d'abord écarter la fable psychologisante d'une opposition de caractère entre Mitterrand et Rocard : le « candide » face au « florentin ». Et aussi le mythe de cette « deuxième gauche » dont Rocard aurait été le père (2). Ce sont là des approches bien approximatives pour rendre compte de la confrontation entre deux orientations de rénovation de la gauche socialiste, comme condition pour viser la conquête du pouvoir.

Michel Rocard n'avait certes rien d'un « candide », moins encore d'un « tintin en politique » comme d'aucuns croient pouvoir parler de lui. Il fut un acteur important des transformations de la gauche socialiste française au cours de la deuxième moitié d'un 20ème siècle marqué de puissants bouleversements.

Retour sur le PSU

Au cours des années 1960, avec la honteuse politique coloniale de la SFIO, portée à son degré maximum d'indignité en Algérie, la faillite de la social-démocratie est avérée. Le PSU va répondre à la nécessité pour la gauche de sauver l'honneur en s'engageant dans la solidarité avec le peuple algérien.

Du côté du PCF, la crise va également bon train : outre une politique guère plus glorieuse par rapport à l'Algérie, c'est la vérité sur le stalinisme et la réalité de l'URSS qui gagne en force.

Dès lors est posée la nécessité de la refondation d'une gauche dégagée des ornières de la social-démocratie et du stalinisme. Mai 68 va confirmer à une échelle de masse ce que sont les politiques effectives des grands partis de la gauche : la SFIO hors jeu, le PCF hostile au mouvement. Surtout Mai 68 va libérer des forces neuves dans la jeunesse et au plus profond de la classe ouvrière, et aussi une énergie révolutionnaire susceptible de tout bousculer.

Le PSU, dont Michel Rocard est le secrétaire national, se trouve propulsé au cœur de ces enjeux. Il apparaît comme le creuset où se mêlent toutes les potentialités, limites et contradictions d’une effervescence politique sans précédent. Se réfractent en son sein les diverses composantes d’une extrême gauche révolutionnaire en plein essor (courants maoïstes, spontanéistes, ouvriéristes, dynamiques de rapprochement avec la trotskiste Ligue communiste...). Pour sa part, Michel Rocard, et la majorité de la direction historique du PSU, est en recherche d'une rénovation de la social-démocratie. L’expérience Mendès France fait référence. De son côté Mitterrand a lui aussi compris l'impérieuse nécessité d'en finir avec la vieille SFIO et de rénover une gauche social-démocrate, mais, connu comme un politicien retords et au passé chargé, il fait figure de repoussoir au sein du PSU.

Michel Rocard ne se contente pas de maintenir un équilibre précaire et tout provisoire entre ces postulations contraires. Il cultive avec talent et habileté tout ce que les évolutions de la société, renforcées par la dynamique de Mai 68, portent de ressources nouvelles et de capacités de renouvellement : la transformation du syndicalisme que représentent la CFDT, les Paysans travailleurs de Bernard Lambert, une radicalisation anti-étatiste qui conduit à valoriser décentralisation, contrôle ouvrier et autogestion... Rocard y ajoute sa touche personnelle de haut fonctionnaire : la méfiance à l'égard de tout se qui se revendique de la lutte des classes (même si une bonne gestion sociale invitera à prendre en considération les inévitables « frictions de classe »), et surtout l’exigence de la rigueur économique dans les politiques qui devront être celles d'un futur gouvernement de gauche.

Un souci si peu partagé qu'on l'affublera du costume de technocrate invétéré, et que lui pour sa part ne cessera d'accabler ses futurs collègues de parti et de gouvernement comme étant des ignorants indécrottables en matière d'économie.

Le piège de la présidentielle

Le choix décisif et répété de Michel Rocard fut de considérer qu'il pouvait imposer son orientation politique, et lui-même accéder aux plus hautes responsabilités, en gagnant l'élection présidentielle. C'était oublier la leçon définitive de Mendès France à propos des institutions de la Vème République. Ce faisant il a engagé un duel interminable avec Mitterrand, à chaque fois perdu. Parce qu'engagé sur un terrain friable : l’opposition entre « l'archaïsme et la modernité », le choix obligé entre gauche moderne, sérieuse, et gauche vieillie, opportuniste...

La supériorité de Mitterrand ne se réduit pas à son expérience politicienne, à son cynisme, au fait qu'il était secrètement un « homme de droite » comme l'a récemment qualifié Michel Rocard (3), mais à son intelligence des mécanismes de la Vème République et sa maîtrise des ressorts de la gauche. Dès lors que la confrontation entre les deux ambitions se situait sur le terrain incertain de la présidentielle avec ses règles bonapartistes, Mitterrand disposait d'une tactique efficiente de conquête du pouvoir : prise en mains du nouveau Parti socialiste à partir de la petite FGDS, alliance avec le PCF, maintenue contre vents et marées, rhétorique de la « rupture avec le capitalisme », « pour changer la vie », communication dans le registre de la « force tranquille », captation de certains secteurs de la CFDT et du monde associatif, et au final scission du PSU que Rocard ne parvient pas à entraîner dans son ralliement au Parti socialiste de Mitterrand....

Que valaient, au regard de l'efficacité de cette marche électorale à la victoire, les critiques dénonçant des promesses dénuées de sérieux, tel le programme de nationalisations, et condamnées à l'échec ?

C'en était fini des perspectives progressivement épuisées de l'après 68. Adieu les projets pour l'invention d'une gauche apte à réaliser une transformation sociale radicale, voire révolutionnaire, en s'appuyant sur la mobilisation populaire ! Les capacités d’autonomisation du mouvement social s'étaient envasées dans l’électoralisme, les diverses sensibilités de gauche se dissociaient entre les engagements sur une voie révolutionnaire, qui allait s’avérer bouchée, et les séductions des responsabilités au sein de l'Etat.
Michel Rocard n'a sans doute jamais partagé les illusions attachées aux premiers, et il a chevauché les secondes, jusqu'à devenir ce Premier ministre dont on salue aujourd'hui les réalisations (les accords pour la Nouvelle-Calédonie, la CSG, le RMI...). Sans oublier de souligner malicieusement la résistance dont il a fait montre face aux rebuffades et autres coups tordus dont Mitterrand ne fut jamais avare à son égard.

 

N'empêche qu'à propos des « jeunes rocardiens » d'hier, ou prétendus tels, à la manière de Valls, Macron et consorts, qui caressent le rêve de rééditer l'opération « deuxième gauche moderne », disons qu'en matière d'héritage il y a grand risque d'escroquerie. La « deuxième gauche » de Rocard, quoi qu'en en pense, se voulait dans le gauche et de gauche, ambitionnant de rénover la social-démocratie. Macron avec excès, Valls explicitement, Hollande hypocritement, tous envisagent autre chose : en finir avec la référence socialiste, et plus généralement avec la gauche. Au profit d'une recomposition à droite, hors de l'histoire de la gauche comme l’avait bien repéré Rocard (4). Donc étrangère à ce qui a guidé ce dernier au cours de sa longue carrière politique.

 

Disons, pour conclure, que cette dernière fut marquée de la brillante intelligence qui était celle de Michel Rocard. Lequel, contrairement à certains jugements naïfs, fut un politique habile, ce dont témoignent sa direction du PSU dans la tempête et son bilan de Premier ministre de Mitterrand.

S'il n’accéda pas au rôle qu'il ambitionnait de jouer, c'est qu'il paria sur une stratégie défaillante par rapport à celle que mit en oeuvre François Mitterrand. A cause de la dureté de la politique sans doute, peut-être aussi pour une part à cause d'une assurance excessive en son intelligence précisément (5), et une sosu-estimation des limites de son « parler vrai ».

Francis Sitel

Notes :

(1) : Cf. Jacques Julliard : « Autant le dire d'emblée : l'espèce d'unanimité qui est en train de se faire dans la classe politique pour rendre hommage à Michel Rocard ne lui aurait sans doute pas plu, parce qu'elle est foncièreemnt hypocrite » (in Le Figaro, 4 juillet 2016).

(2) : « Rocard, l'homme de la "deuxième gauche" », portrait dans Le Monde du 5 juillet 2016.

(3) : Dans son interview au Point, Rocard explique : « Tout le démontre. C'est évident. Mitterrand était un homme de droite. N'oubliez pas qu'il est devenu premier secrétaire du Parti socialiste moins de trois jours après avoir pris sa carte...Comme accoutumance à une longue tradition culturelle, c'est un peu bref. » (Supplément spécial du Point, « 1930-2016. Le testament politique de Michel Rocard. Sa dernière interview ».

(4) : Dans l'entretien donné au Point, Rocard explique à propos de Valls et Macron : « Ils n'ont pas eu la chance de connaître le socialisme des origines, qui avait une dimension internationale et portait un modèle de société. La conscience de porter une histoire collective a disparu, or, elle était notre ciment. Macron comme Valls ont été formés dans un parti amputé. Ils sont loin de l'Histoire ».

(5) : Cette inclination aux propos aussi péremptoires qu'intempestifs ne lui est pas passée avec l'âge, bien au contraire. Ainsi dans l'interview au Point, à propos de la Syrie, cette énormité : « La Syrie, c'est 51% de sunnites wahhabites, les plus infréquentables ! » (sic)... Une telle absolue bêtise pour justifier que Bachar al-Assad est un « dictateur laïc », dont « la brutalité interne, hautement condamnable moralement, était sans toxicité externe », qu'il était « le facteur de maintien de l'ordre », « aussi tueur que les autres, mais pas plus ! »... On a connu Rocard mieux inspiré, et le montrant par ailleurs dans ce même entretien.

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