Migrants de Méditerranée : réfugiés ou « terroristes » ?

Au matin du 3 octobre 2013, au large des côtes de Lampedusa, un bateau chargé de plusieurs centaines de ceux qu'on appelle les « migrants illégaux » prenait feu et chavirait en quelques minutes. Malgré la solidarité immédiate des pêcheurs et marins siciliens, plus de 368 personnes, hommes, femmes et enfants, trouvaient la mort dans cette tragédie.

A Lampedusa, du premier au 5 octobre 2014, a lieu « Sabir », festival des cultures méditerranéennes, organisé à l'initiative de l'ARCI (association culturelle et d'éducation populaire) de Sicile. Entre spectacles musicaux, théâtraux, dialogues d'écrivains méditerranéens, ces journées sont également l'occasion de faire le bilan d'une année écoulée après le choc et l'indignation causés par ce naufrage. Soutenu par de nombreux syndicats, associations anti-racistes, groupes d'études et de réflexions, le festival Sabir a organisé plusieurs débats et rencontres internationales autour de deux thèmes : «  les défis communs : démocratie réelle, biens communs, dignité pour sortir de la crise », et « Migrants et Méditerrannée ».

Le premier thème, décliné en plusieurs ateliers a permis des échanges sur les alternatives démocratiques et la participation citoyenne, sur la résistance aux accords de libre échange (animés par plusieurs collectifs anti TTIP européens) ainsi que sur la préservation des droits sociaux en Europe. Une délégation de cinq parlementaires européens du groupe GUE/NGL, dont faisait partie Marie-Christine Vergiat, a pris part à ces débats et aux commémorations d'hommage aux migrants disparus le 3 octobre 2013 et au cours de l'année écoulée.

Le second thème a permis de débattre de la militarisation des frontières et des politiques mortifères de l'Union Européenne. Plusieurs ateliers ont porté sur « Migration et développement » ou « Migrer pour vivre, arrêtons l'hécatombe » ou encore, coordonné par la CGIL, « le rôle des syndicats dans la promotion des droits civique et sociaux ».

A cet égard, avec un an de recul, la situation est on ne peut plus préoccupante. Les chiffres parlent d'eux mêmes : si de nombreuses personnes ont été secourues en mer durant cette année, 3600 au moins ont été tuées dans divers naufrages et catastrophes. Ce qui se joue ici, c'est le renforcement de la politique d'« Europe Forteresse » définie par la Commission Européenne dans le Règlement de Dublin. Après une parenthèse humanitaire d'un an, au cours de laquelle l'Italie a mis en place l'opération navale de recherche et de secours Mare Nostrum, le choix est fait de renforcer l'Agence Frontex, de la compléter par une nouvelle opération, Triton, dont le but sera bien éloigné du sauvetage en mer.

Une fois séchées larmes de crocodile versées par les ministres et responsables officiels présents aux commémorations de Lampedusa, l'Italie prendra la tête de l'opération policière européenne Mos Maiorum. Coordonnée par la Direction centrale pour l'immigration et la police des frontière italienne et l'Agence européenne Frontex, cette opération a pour but, du 16 au 23 octobre, de créer les conditions de la fin du passage illégal des frontières. Une note publiée par le Conseil Européen détaille les buts de Mos Maiorum : affaiblir les capacités du crime organisé dans l'aide à l'immigration illégale », au travers d'une série d'actions coordonnées dans toute l'Europe qui viseront à identifier et arrêter les migrants illégaux, à recueillir des informations, à coordonner les méthodes policières et à augmenter l'efficacité des mesures de contrôle et de répression de l'immigration illégale. Plus de 18 000 policiers seront ainsi mobilisés pour contrôler, dans les gares, les aéroports, les points de passage, le plus grand nombre possible de personnes d'aspect étranger...

C'est donc au moment où repart la « guerre contre le terrorisme » et que certains pays de l'UE s'engagent dans la coalition contre l' »EI » qu'est lancée cette opération dont le discours est limpide : sous prétexte de positions consensuelles comme la lutte contre le crime organisé, la sécurité, la lutte contre l'immigration clandestine, on tend à transformer, dans le discours public, cette dernière en danger terroriste. Ainsi, tous ceux qui tentent d'échapper au durcissement des conflits en Syrie, Irak, Palestine, Corne de l'Afrique deviennent des indésirables, de réfugiés ils sont désignés comme des des terroristes potentiels. Quant à ceux qui seraient tenté de leur apporter aide et soutien, tant politique que matériel, ils seront aussi vite assimilés au crime organisé.

Les débats du festival Sabir ont permis d'échanger toutes ces expériences, de partager les initiatives engagées tout autour de la Méditerranée, de renforcer les réseaux de solidarité. Sur le plan politique, les revendications portées notamment par les eurodéputés du GUE/NGL sont claires : abolition du Règlement de Dublin, fin de la militarisation de la Méditerranée, développement des crédits pour les opérations de recherche et de secours ainsi que pour l'amélioration des infrastructures d'accueil, mise en place de parcours humanitaires légaux et sécurisés, permis des séjour humanitaire européen.

Mathieu Dargel

 

 

 

 

 

 

 

 

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