Mixités

Les offensives racistes sont sans doute parmi les plus visibles et les populations non blanches subissent une pression accentuée depuis des années. Au dire des marcheurs pour l'égalité de 1983, les situations concrètes sont identiques 30 ans après. Les conditions de vie n'ont pas évolué, les ghettos sont bel et bien là, la violence et les insécurités sociales se sont confirmées. La n-ième génération issue d'immigré.e.s est encore considérée étrangère et, avec les immigré.e.s récent.e.s, sont l'objet de tous les fantasmes et violences racistes.

Fin 2012 - début 2013 a été marqué par une expression homo-lesbophobe débridée mettant au grand jour une haine fortement ancrée et jusque là rarement perçue en dehors des populations concernées. Il n'est désormais plus possible de considérer que ces expressions sexistes sont en voie de disparition et de nier leur virulence.

Alors que les effets des dominations sexistes perdurent sans faiblir dans tous les domaines, il est désormais possible pour les pires réactionnaires d'utiliser les revendications féministes pour se légitimer contre les immigré.e.s. Par exemple, le contrat d’accueil et d’intégration introduit par la loi CESEDA de 2006 impose une formation civique exigeant la compatibilité des nouvel.le.s arrivant.e.s avec les « valeurs de la République », notamment la laïcité et l'égalité homme-femme, mais aussi la liberté de vivre en couple homosexuel. Par cette manœuvre à double effet nuisible, l'état, tentant de nier les réalités, clame la fin des discriminations sexistes en France et renforce la suspicion envers les arrivant.e.s. De nombreux exemples ont ponctué ces dernières années, ouvrant la voie à des replis nationalistes au sein même du mouvement féministe, et les milieux LGBT doivent désormais lutter contre un homonationalisme effectivement présent en Europe.

Un mouvement politique engagé à gauche se doit de traiter réellement des systèmes d'oppression et de leurs imbrications. Son positionnement passe par des prises de position, des débats, des combats et un fonctionnement interne et externe conscients de ces enjeux. Cela nécessite de refuser toute hiérarchie et concurrence entre les luttes et d'articuler effectivement les combats.

Il serait insupportable de construire un mouvement politique autour d'une majorité, réelle ou visible, blanche masculine et socialement installée.

Dominant.e.s, dominé.e.s

La question posée ici vise à ce que les militant.e.s de minorités politiques soient sujets politiques sur tous les terrains : ni objets de bizarrerie, de moquerie ou de condescendance exotique, ni caution d'une organisation politique qui ignore en fait leurs apports.

Une première exigence est de constater les non-mixités et de les rendre conscientes. Un second temps consiste à définir les mixités souhaitées et à les assumer. En effet, la caractéristique principale d'une non-mixité dominante est de n'être quasiment jamais énoncée, et par conséquence pas assumée. Ces non-mixités existent de fait et ses participant.e.s ont spontanément peu conscience des privilèges qui découlent d'une situation politiquement dominante.

Qui est dominant, qui est dominé ? Un océan de possibles s'étend entre une lesbienne noire musulmane malvoyante femme de ménage et un homme hétérosexuel catholique blanc valide cadre supérieur. Dans le même temps, toute posture entre déni et culpabilité serait une impasse : cette attitude est inefficace et alimente des divisions destructrices. Par contre il est nécessaire que chacun.e identifie sa position en chaque situation : une lesbienne blanche aisée et un maçon sans-papier travailleront et lutteront efficacement ensemble si chacun.e identifie et prend en compte les places de chacun.e dans les systèmes de domination.

Ce sont les membres d'une minorité politique qui peuvent identifier les mécanismes de leur oppression. L'oppression est en marche en permanence et elle se traduit par des formes multiples aux effets convergents et cumulatifs : la négation, l'invisibilité, la mise au pas, l'exploitation... Toutes les facettes de nos vies sont conditionnées par eux, soit par les bénéfices que nous en tirons et qui nous facilitent la vie, soit par l'oppression : place sociale, argent, logement, modes de vies, sociabilité...

Les ripostes aux effets des dominations produisent des cultures de résistance qui répondent à un besoin d'espaces aérés, hors de la pression permanente. La vie quotidienne est fortement impactée et, lorsque des communautés sont constituées, elles offrent des cadres alternatifs indispensables à la survie. C'est aussi là, dans ces non-mixités, que s'élaborent des analyses et des stratégies de lutte. Ce qui fonde une communauté c'est d'abord une oppression commune et la nécessité d'en identifier les mécanismes à l’œuvre, mais c'est aussi la capacité à s'en extraire dans des espaces temps protégés.

Les apports des minorités politiques sont importants pour les mouvements politiques parce qu'elles amènent des analyses et des cultures en rupture qui interrogent les points de vue élaborés par les communautés politiquement dominantes. Et comme on est tou.te.s en situation de domination vis à vis d'un.e autre et inversement, cela représente une richesse potentielle considérable, le tout étant d'en accepter les remises en questions et de prendre le risque d'être confronté.e à ses propres privilèges. Les expériences, les souhaits et les exigences des minorités politiques ouvrent des horizons hors normes qu'il serait dommage de laisser de côté. Surtout lorsque les enjeux politiques nécessitent un abord rénové, tant dans l'analyse que dans la pratique des luttes.

Pour associer réellement des minorités politiques, il faut ouvrir l'espace et reconnaître les compétences politiques qu'elles portent, à la fois sur leur terrain (leur oppression) mais aussi l'intérêt de leur apport pour les sujets de luttes communes. Il n'est plus envisageable de les traiter comme la cinquième roue d'un carrosse, sorte de luxe condescendant, mais comme une roue parmi les autres de la locomotive. Il n'est plus possible de les considérer au mieux comme des objets exotiques amusants, des gens qui ont le sens de l'humour, au pire comme des susceptibles insupportables. Il faut refuser que les membres d'une minorité politique soient obligés de menacer pour avoir la parole. Il faut arrêter de proposer au vote des résolutions dont les dominant.e.s ne comprennent ni la portée ni l'intérêt mais l'adoptent pour avoir la paix et la conscience tranquille. En un mot, il faut rompre avec la hiérarchie entre les luttes et les priorités qui amènent à des pôles d'intérêt focalisés sur quelques questions centrales, des points vraiment sérieux en somme.

Il faut aussi que nos espaces protègent les minorités politiques et leur évitent de devoir se justifier et d'expliquer éternellement les mêmes choses à des dominants qui ne font pas d'effort parce qu'au fond ces questions ne les intéressent pas et qu'ils n'ont aucune intention de remettre en question les privilèges et bénéfices qu'ils tirent des systèmes de domination.

En pratique

Des espaces en non-mixité doivent pouvoir être créées par les minorités politiques. Ces lieux ou moments d'élaboration et de sociabilité doivent être articulés avec les autres instances et reconnus comme des composantes utiles à tout le mouvement.

La visibilité du mouvement doit être travaillée de façon volontariste pour valoriser les minorités politiques. C'est une condition pour que les membres des communautés politiquement dominées s'intéressent au mouvement et  puissent finalement s'y investir durablement. Cela passe par des apparitions publiques portées par des personnes issues des minorités politiques combiné à l'exigence de refuser toute instrumentalisation. Pour le dire crûment, les minorités politiques ne doivent être ni caution ni potiches.

Cette exigence passe par une préparation collective des interventions (ITV, tables rondes, etc.) afin que chacun.e soit en mesure de défendre et argumenter les positions communes. Cela concerne la façon d'élaborer les positions grâce à une participation large et un débat poussé. Des ateliers peuvent travailler la prise de parole publique et familiariser avec les pratiques des journalistes. L'objectif est que chacun.e puisse s'exprimer à sa façon et sans langue de bois.

Il y a probablement d'autres aspects à prendre en compte ou à mettre en place : à vos claviers !

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Auteur: 
pascale