Montebourg prend de la hauteur, mais reste dans la brume

Le lundi de pentecôte, Arnaud Montebourg s’est hissé en haut du Mont Beuvray pour y contempler son horizon présidentiel, convoquant les esprits saints de grandes figures politiques. Et délivrer un discours vaporeux.

Mitterrand gravissait la Roche de Solutré, en Saône-et-Loire, tous les dimanche de pentecôte ? Arnaud Montebourg s’est dégotté, dans le même département, le Mont Beuvray pour ses lundi de Saint-Esprit. Une bonne idée ne doit pas tomber en désuétude et cette année, attention, on allait voir ce qu’on allait voir.

Dès potron-minet, une horde de journalistes, pataugas au pied attendait Arnaud et son orchestre. Il faut dire aussi que l’homme est un bon client. La dernière fois, à la fête de la rose de Frangy-en-Bresse, à l’été 2014, chaleur de l’été et magie du Bourgogne l’avait rendu goguenard et il avait brandi sa cuvée du redressement. Bilan des courses, il avait été viré illico presto du gouvernement tout comme son convive d’un jour, Benoît Hamon. Curieusement il parle aujourd’hui de son « départ volontaire du gouvernement ».

La ballade de l’entrepreneur

Présidentielle oblige, le moment devait, cette fois-ci, revêtir une dimension plus solennelle pour faire entendre l’appel du Mont Beuvray. Dans un style parfois ampoulé, l’ancien ministre de l’Économie a d’abord dressé le tableau d’un système institutionnel à bout de souffle, brocardant la monarchie constitutionnelle qu’est la Ve République : « On confie tous les cinq ans à un seul homme ou un homme seul la charge de prendre toutes les décisions, en tout et n’importe quel domaine, sur tout et n’importe quel sujet. Il n’en rend compte devant personne, ne subit l’effet d’aucun contre-pouvoir et la population découvre l’ampleur des tromperies dont elle est régulièrement l’objet ». Et d’ajouter : « Le système politique est devenu une grande machine à trahir, il en est épuisé ».

Le propos est certes assez tendance, mais l’engagement de Montebourg sur ces questions est suffisamment ancien pour qu’il lui en soit fait crédit. C’est, à dire vrai, la seule partie du discours qui soit convaincante, parce que le reste relèverait plutôt d’un Arnaud le confus (lire aussi"Montebourg s’échauffe à l’eau tiède").

Passons rapidement sur son auto-définition : « En devenant entrepreneur, petit entrepreneur, travaillant comme tout un chacun dans des PME ». Pour un peu on le croirait garagiste, chiffon graisseux dans les mains, et non vice-président d’Habitat, qui a réalisé 82 millions de chiffre d’affaires en 2015. Mais il dispose sans doute d’une conception extensive du « petit entrepreneur ». Là n’est pas l’essentiel, car il s’agit de la France, de son avenir et de son rayonnement : « Il y a aujourd’hui beaucoup de candidats sans aucun projet à part eux-mêmes. Et il n’y a presque aucun projet en circulation qui dise clairement où emmener le pays dans les cinq ou dix prochaines années. Pourquoi alors ne pas bâtir nous-mêmes ce projet ? Car mieux vaut un projet sans candidat, qu’une foultitude de candidats sans projet ».

Contraint de sortir de sa retraite politique devant tant de médiocrité accumulée, on retient alors son souffle dans l’attente d’un vrai projet et là, quand même, ça fait pschit.

Réconcilier les deux France

Les grandes caractéristiques du futur projet évoqué sont au nombre de trois :

1. « Affronter et traiter les problèmes que la classe dirigeante de droite et de gauche esquive depuis des décennies ; et apporter des solutions nouvelles. De ce point de vue, ce projet devra être innovant et fera appel à tous les innovateurs de France ». À ce niveau de généralités, il faut considérer que ce n’est qu’un amuse-bouche et que la suite va être plus consistante.

2. « Ce projet devra tenter de réconcilier, réunifier les deux France : la France qui va bien et la France qui va mal. La France qui va mal, c’est celle des territoires désindustrialisés, des agriculteurs appauvris et des ouvriers sans porte voix, des PME laissées pour compte et des services publics délaissés. La France qui va bien c’est celle des start-up, des fonds d’investissement et des métropoles. Chacune de ces deux France devra être entendue mais aucune des deux ne devra éviter des concessions à l’autre. »

Là ça se corse : sur le constat et sur les solutions. Sans doute adepte desthèses de Christophe Guilluy et de sa France périphérique, voilà les métropoles, en bloc, du bon côté de la vie. Nul doute que dans nombre de quartiers de la Seine-Saint-Denis ou dans les quartiers Nord de Marseille (et tant d’autres), cela n’apparaisse pas comme totalement évident. Mais le chemin de la réconciliation est plus étonnant encore. Que peut bien vouloir dire « aucune des deux ne devra éviter des concessions à l’autre » ? Quelles concessions supplémentaires le paysan appauvri devrait-il faire à un fonds d’investissement ? Mystère.

3. « Ce projet devra s’inspirer de certaines valeurs. Il ne niera certainement pas ce que nous sommes. Mais qui sommes-nous ? Des hommes et des femmes de gauche. »

Résumons, le projet sera donc innovant, devra réconcilier les deux France et sera porté par des gens de gauche. Là franchement, ça ne valait pas le déplacement en car dans le Morvan.

Un panthéon décousu

Restait la déclinaison de ce qu’est la gauche en douze points, avec à chaque fois deux célébrités pour appuyer le propos, pour être vraiment pris de tournis. D’abord, c’est une certitude, Arnaud Montebourg vient de finir un livre sur 1848, lui qui se réfère successivement à Henri Lacordaire, Lamartine et Louis Blanc. Certes, les trois hommes ont été des députés de la IIe République, mais pour le reste, c’est du grand n’importe quoi. Quand Louis Blanc, tenu pour responsable des émeutes du 15 mai 1848, s’exilera pour vingt ans, c’est Lamartine qui, avec des gardes nationaux, déloge les manifestants de l’Hôtel de ville. Quant au prêtre Lacordaire, horrifié par cette manifestation populaire, il démissionnera de l’Assemblée. Il faut ratisser large, mais quand même.

Les autres nominés sont tout aussi curieux, en vrac : Colbert, Montesquieu, Voltaire, Jaurès, Mendès-France, Mitterrand, Chevènement, Debray avec en guest stars Roosevelt, Al Gore et le pape François. Ah, on allait oublier : il y avait une demi-phrase sur l’égalité des droits, matière à citer quand même deux femmes in extremis : Simone de Beauvoir et Simone Veil (non, pas la philosophe Simone Weil – trop radicale sans doute). Certes, le maître-mot du discours est "innovation", mais là ça ressemble à une mauvaise ratatouille.

Au fond, à quoi bon tout ce cirque ? Arnaud Montebourg voudrait bien être candidat mais il ne sait pas encore s’il y a un espace politique pour lui. Son discours du 16 mai devrait lui valoir une place dans les sondages des mois à venir. Une stratégie pas très innovante, ni très audacieuse, mais qui lui permettra de faire son choix à la fin de l’été en connaissance de cause. Quoique, à la réflexion, le choix de Lamartine est tout de même curieux quand on sait que ce dernier s’est retiré de la politique après avoir essuyé un cuisant 0,26 % à l’élection présidentielle de 1848, pourtant au suffrage universel masculin.

Guillaume Liégard. Publié sur le site de Regards.

http://www.regards.fr/web/article/montebourg-prend-de-la-hauteur-mais-re...

 

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