Moshe Lewin dans l’histoire

A propos du livre Moshe Lewin, Les Sentiers du passé (2015, coédition Page2 / Syllepse)

Ce livre comporte deux parties. Dans les quatre premiers textes, Moshe Lewin évoque les quarante premières années de sa vie de « militant », en Lituanie, URSS, Pologne et Israël, et précise son rapport à l’histoire, en premier lieu celle de l’URSS. La seconde partie présente trois textes qui, sous des angles différents, reviennent sur les problèmes et les enjeux auxquels est confronté l’historien travaillant sur l’histoire de la Russie, et plus spécialement sur la période soviétique dans un rapport de continuité / discontinuité avec les périodes précédentes (Moshe Lewin insiste sur les continuités).

En France, Moshe Lewin est en fait peu, voire mal connu. Hormis sa thèse consacrée à la collectivisation forcée, les seuls ouvrages publiés sont Le dernier combat de Lénine (republié en 2015 aux éditions Syllepse), La formation du système soviétique (Gallimard), Le phénomène Gorbatchev (La Découverte) et, finalement, Le siècle soviétique. En revanche n’ont été publiés ni Undercurrents in Soviet Economic Debates (1974), qui traite des débats économiques et politiques dans les années 1960, ni Russia / USSR / Russia (1995), important recueil d’articles, ni Stalinism and Nazism. Dictatorships in comparison[1].

À ce titre, Les sentiers du passé est une invitation à lire / relire les textes et les ouvrages que Moshe Lewin a consacrés à l’histoire de l’Union Soviétique[2], et en premier lieu son dernier ouvrage Le siècle soviétique paru en 2003 aux éditions Fayard. La parution de ce livre avait été saluée (sic !) par un silence quasi général (ni Libération ni Le Monde n’en ont parlé), y compris de la part de l’extrême-gauche. Cela peut s’expliquer par le fait que Moshe Lewin remettait en cause les clichés et les doxas (de droite comme de gauche) concernant ce qu’avait été l’Union Soviétique, de la révolution de 1917 à l’écroulement de l’Empire. Sur la perception de l’URSS par la gauche dans le monde  les formulations de Moshe Lewin sont sévères : « La question de savoir pourquoi et comment tant de personnes (de gauche) critiques à l’égard du système occidental ont été portées à voir dans l’URSS ce qu’elle n’était pas et ne pouvait pas être est un phénomène complexe qui devra faire l’objet d’une étude approfondie » (Le Siècle soviétique, 344). Une remarque qui renvoie directement aux débats (sans fin) sur la question de la nature du système soviétique, et ici encore la position de Moshe Lewin est radicale : « Était-ce un système socialiste ? Absolument pas. Le socialisme c’est quand les moyens de production sont la propriété de la société, et non d’une bureaucratie. Le socialisme a toujours été conçu comme un approfondissement de la démocratie politique, et non comme son refus. Persister à vouloir parler du “socialisme soviétique” est une véritable “comédie des erreurs” ! On est en droit de s’étonner que le débat sur le phénomène soviétique ait toujours été mené en ces termes. Si quelqu’un mis en présence d’un hippopotame déclare avec insistance qu’il s’agit d’une girafe, va-t-on lui donner une chaire de zoologie ? Les sciences sociales seraient-elles à ce point moins exactes que la zoologie ? » (Le Siècle soviétique). Cette citation, si elle souligne l’attachement de Moshe Lewin au socialisme, traduit avant tout une approche d’historien, soucieux de rendre compte de la singularité du système soviétique.

Dans un article consacré au Siècle Soviétique publié à l’époque dans la revue Carré Rouge, nous insistions sur quelques points essentiels. Nous expliquions que la publication du Siècle soviétique marquait un tournant dans la connaissance de ce « continent disparu » qu’est l’Union soviétique. Ce livre disions-nous, met à mal nombre de clichés et d’idées reçues, mais aussi certaines doxas qui font l’économie d’une véritable analyse de ce qu’a été le régime issu de la révolution d’Octobre. Il ouvre aussi la voie à une réappropriation critique de ce passé, à une époque où l’on assiste à des prises de distance, parfois honteuses, parfois revendiquées, qui témoignent souvent d’une méconnaissance de ce qui s’est effectivement passé.

Comme son titre l’indique, le livre de Moshe Lewin couvre toute la période soviétique, de la révolution de 1905 à l’implosion-effondrement du régime à la fin des années 1980. La première partie traite de la période stalinienne, la seconde de la période post-stalinienne, de Khrouchtchev à Andropov. La dernière partie revient sur l’ensemble de la période, en mettant en lumière ruptures et continuités. Les analyses développées poursuivent celles proposées par Moshe Lewin dans ses ouvrages précédents, du Dernier combat de Lénine (1967) à la Formation du système soviétique (1987), en les enrichissant et en les redéployant, sur la base d’un travail de plusieurs années sur les archives soviétiques enfin rendues publiques.

Le présent article se limite à quelques points essentiels.

1. Révolution d’Octobre, Lénine et le bolchévisme

Moshe Lewin met en place une approche historique débarrassée des oripeaux idéologiques de toutes sortes, et opère un véritable retour à Lénine. Tout en inscrivant la révolution d’Octobre à l’articulation de la crise du capitalisme (dont la Première Guerre mondiale fut une manifestation particulièrement sanglante) et la crise que connaît la Russie, il insiste sur cette redéfinition permanente de la stratégie des bolcheviks, lorsque Lénine se fait « stratège de l’incertitude » face à une situation profondément instable et changeante. L’analyse de 1917 et des années qui suivent montre à quel point Lénine, à chaque tournant, a été capable de repenser les tâches du moment. Ce qui met à mal la vision du « léninisme » comme corps de doctrine fixé (et fétichisé) une fois pour toutes (Moshe Lewin insiste à juste titre sur la nécessité de distinguer au moins trois « léninismes »).

La révolution d’Octobre caractérisée comme « révolution plébéienne » (et non « socialiste »), compte tenu des forces sociales en présence (avec le poids considérable de la paysannerie), de l’arriération du pays et du contexte international. Si la révolution d’Octobre s’inscrivait dans une perspective socialiste, cela ne pouvait être qu’à long terme et dans un contexte de montée révolutionnaire en Europe. Une telle caractérisation de la révolution a des conséquences cruciales concernant la nature de l’État qui se met en place au lendemain de la guerre civile.

Enfin, pour Moshe Lewin, le bolchevisme (en tant que désignant le courant radical de la sociale démocratie russe autour de Lénine et de Trotski) ne survit pas à la guerre civile. Le « parti » qui existe en 1921 est un parti complètement transformé par l’arrivée de milliers de nouveaux membres, qui ne sont pas passés par la dure école de la clandestinité et de l’année 1917 : « Pour les vieux bolcheviks le Parti est méconnaissable : ce n’est plus un parti de révolutionnaires totalement dévoués à la cause du socialisme. Les nouveaux arrivants ne partagent ni leurs valeurs ni leur passé ».

2.  Sur le stalinisme

Sur ce point, on assiste également à des déplacements significatifs.

Le premier est lié à une relecture des affrontements politiques au cours des dernières années de la vie de Lénine (déjà longuement évoqués dans le Dernier combat de Lénine). Moshe Lewin montre qu’il ne s’agit pas d’un problème de « personnes » (avec Staline dans le rôle du « méchant ») mais de l’affrontement entre deux lignes radicalement opposées autour de la question nationale et plus globalement sur le problème de la formation de l’Union soviétique : la première représentée par Lénine qui s’attache à conserver une perspective socialiste à long terme, la seconde représentée par Staline qui, au lendemain de la guerre civile, défend la mise en place d’un État fort au-dessus de la société, dans une continuité très importante avec l’autocratie tsariste (comme en témoignent les épithètes utilisées par Lénine pour qualifier Staline dans son « Testament »). En d’autres termes, le stalinisme, en tant qu’orientation politique opposée à celle de Lénine, est en place dès le début des années 1920 durant la guerre civile : « Les germes du stalinisme se trouvent dans l’idéologie étatiste qui se développe parmi les combattants de la guerre civile qui gravitent autour de Staline à l’époque où la NEP se met en place. » Comme on le voit, pour Moshe Lewin la « rupture » se situe au début des années 1920, du vivant même de Lénine, seul dirigeant à être vraiment conscient de ce qui se joue alors.

Non seulement Moshe Lewin récuse l’usage extensif du  terme de stalinisme (utilisé pour désigner toute la période soviétique), mais il insiste sur la nécessité de distinguer deux périodes dans le stalinisme. Durant la première période, qui va jusqu’à la guerre, industrialisation à marche forcée (qui inclut le Goulag, où les camps sont une immense réserve de main d’œuvre forcée) et pouvoir dictatorial d’un seul homme se nourrissent l’un l’autre. Le stalinisme de l’après-guerre est un régime en crise, incapable de surmonter ses propres contradictions : « On assiste à la restauration d’un modèle stalinien en état de décomposition, incapable d’échapper à ses aberrations et à ses manifestations d’irrationalité et la première cause de ce déclin tenait aux contradictions internes au régime. Il y avait désormais une incompatibilité profonde entre cet absolutisme d’un autre âge et l’industrialisation à marche forcée lancée pour répondre aux défis des temps nouveaux. Le pouvoir qui au départ avait maîtrisé ces rythmes effrénés de développement, ne pouvait intégrer ni les réalités nouvelles, ni les groupes d’intérêts, ni les contraintes dont étaient porteuses les structures et les couches sociales surgies au cours de ce processus. Les purges pathologiques en furent la preuve : le stalinisme ne pouvait s’accommoder de ce que sa politique avait créé, à commencer par sa propre bureaucratie ». D’une certaine façon le régime stalinien est en crise profonde avant même la disparition physique de Staline. Comme en témoigne aussi la rapidité avec laquelle les successeurs de Staline (Khrouchtchev en tête) mettent en place des réformes sous le signe de la déstalinisation du système, qu’il s’agisse du système des camps mais aussi de la législation sur le travail.

Dans la période poststalinienne le régime se distingue sur des points essentiels de l’autocratie stalinienne avec l’apparition d’espaces de « négociation » entre le pouvoir et les classes sociales, qui se trouvent en position de défendre, par différents biais, leurs intérêts propres.

3. Pouvoir et société

Histoire sociale de l’URSS, Le siècle soviétique est une critique radicale du modèle totalitaire qui s’acharne à nier toute autonomie à la société, et réduit « ceux d’en bas » au statut de simples jouets entre les mains du pouvoir et de son appareil de répression tout puissant. Moshe Lewin décrit en détail les bouleversements que connaît la société soviétique, avec le passage d’une société composée à 80 % de paysans à la fin des années 1920 à une société moderne dont la majorité des habitants vit dans les villes dans les années 1960. Cette société qui a connu des transformations radicales est irréductible au pouvoir en place. Et on observe une distorsion de plus en plus grande entre la société, où les différentes couches sociales qui la composent défendent leurs intérêts, et un pouvoir, incapable de se réformer qui perpétue autour de la figure du « secrétaire général » un pouvoir d’un autre temps : « alors que la société explosait, le pouvoir était en voie de glaciation ». C’est cette contradiction qui explique pour l’essentiel l’implosion du système dans les années 1980.

4.    Parti, État, bureaucratie

Tout au long de son livre, Moshe Lewin insiste sur la nécessité de distinguer soigneusement la bureaucratie du parti (un parti qui n’a de parti que le nom, réduit de fait à son seul appareil) de la bureaucratie d’État, de plus en plus autonome et soucieuse de défendre ses propres intérêts. On est à cent lieues de l’idée si profondément ancrée d’un « parti État », tout puissant. En fait, la bureaucratie du parti s’est révélée incapable de contrôler la bureaucratie de l’État, malgré ses tentatives successives de reprise en main, après la guerre ou encore sous Khrouchtchev. Cette histoire renouvelée de la bureaucratie voit la défaite du parti (de son appareil) face à une bureaucratie d’État toute puissante, qui finit par absorber celle du parti : « Le parti a cessé d’être un parti politique pour devenir un service parmi d’autres, l’axe central d’une administration. C’est ce qui justifie les guillemets autour du mot “parti”. On peut même aller jusqu’à dire que le système du parti unique, sur lequel on a tant glosé, était finalement un système “sans parti”. (…) La contradiction était la suivante : quand le parti s’occupait de politique il perdait le contrôle de l’économie et de la bureaucratie. Mais quand il s’engageait pleinement dans le contrôle de l’économie et se mêlait directement de ce que faisaient les ministères et de la manière dont ils le faisaient, il perdait ses fonctions spécifiques, et même la compréhension de ce qu’elles étaient. La seconde logique l’a emporté, et elle a permis l’absorption de facto du Parti par le mastodonte bureaucratique. (…) Le Parti et ses dirigeants ont été expropriés et remplacés par une hydre bureaucratique, formant une classe qui détenait le pouvoir ». Ces quelques citations donnent une idée du changement de perspective introduit par M. Lewin.

5. Le système pouvait-il s’auto-réformer ?

Sur ce point, l’éclairage apporté par Moshe Lewin est plus contrasté. D’un côté, il montre de façon détaillée l’échec successif de toutes les tentatives de réforme, de Khrouchtchev à Andropov. Mais de l’autre, il insiste sur l’existence, essentiellement dans la période post-stalinienne, d’un véritable espace de débats et d’affrontements autour des choix de développement du pays. Mais ces débats, ces divergences, ces affrontements se déroulaient à huis clos, sans jamais émerger sur la place publique. Un système à ce point incapable de mener publiquement ces débats et d’y faire participer la société, elle-même traversée de courants d’opinions profondément hétérogènes[3], était condamné.

Cette analyse jette aussi un jour nouveau sur l’écroulement du système, victime de ses propres contradictions, et sur le cours suivi par les événements après la disparition de l’Union Soviétique. Le chapitre consacré à l’économie de l’ombre (3ème partie) montre à quel point le dogme de la propriété d’État était dans les faits remis en cause par une privatisation rampante qui s’est développée à grande échelle dès les années 1970 et qui a largement frayé la voie aux réformes ultralibérales du début des années 1990, qui ont signifié la confiscation de toutes les richesses du pays au profit d’une infime minorité.

Dans cette contribution à l’histoire de l’URSS, Moshe Lewin montre à quel point les lunettes idéologiques (des uns – les staliniens – et des autres – les courants se réclamant du trotskysme) ont donné lieu à une série de contre-sens sur la réalité du régime issu de la révolution d’Octobre. Une histoire de ces contre-sens-aveuglements reste à écrire (c’est même une tâche essentielle), mais d’ores et déjà, Le siècle soviétique fournit l’espace d’une réévaluation de ce passé proche et ouvre la voie à une véritable réappropriation en toute lucidité de ce passé. En épigraphe de la Révolution trahie Trotski avait placé cette phrase : « Ni rire ni pleurer mais comprendre ». Celle-ci prend tout son sens avec le Siècle soviétique.

Les textes rassemblés dans le volume Les Sentiers du passé sont une première contribution à l’urgence qu’il y a à se réapproprier, à travers les travaux de Moshe Lewin, l’histoire de ce qui fut au cœur du XXe siècle. Un deuxième volume est en préparation, réunissant des textes non traduits en français et, pour certains, inédits, qui tous témoignent de l’actualité brûlante de cette pensée (à paraître en 2017, aux éditions Page2 – Syllepse).

Denis Paillard. Publié dans le n°30 de Contretemps.

Denis Paillard a présenté et annoté le livre de Moshe Lewin

[1] Actes d’un colloque organisé par Ian Kershaw et Moshe Lewin. Consacré à une approche comparative du nazisme et du stalinisme ce livre se présente  comme une critique radicale du modèle « totalitaire ».

[2] [2] Sur Les Sentiers du passé on peut lire la très riche présentation qu’en a faite Didier Epsztajn sur le site Entre les lignes entre les mots sous le titre Des petites étincelles dans les ténèbres (14 décembre 2015).

[3] [3] Et dont les dissidents n’étaient qu’une composante, elle-même profondément hétérogène.

 

 

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