Municipales 2014 : quelques leçons

Le mandat des nouveaux maires d’extrême droite, élus lors des élections municipales des 23 et 30 mars 2014, a commencé par quelques actes symboliques forts.

Des premières mesures hautement symboliques

Le 8 avril, le nouveau maire FN d’Hénin-Beaumont, Steeve Briois (élu dès le premier tour), a ainsi annoncé le retrait d’un local jusqu’ici attribué à la Ligue des droits de l’homme (LDH). La mairie a classé l’association, très ancienne – la Ligue des droits de l’homme a été fondée en 1898, en réaction à l’Affaire Dreyfus –, comme adversaire parce qu’elle aurait pris position contre les thèses du FN. Ainsi, désormais, les associations, parties structurantes de la vie démocratique, risquent d’être classées en « amies » et « ennemies » par le nouveau pouvoir local.

Le 9 avril, la majorité FN au Conseil municipal a radicalisé la démarche en déclarant qu’elle entend « réclamer 36 000 euros de loyers impayés » à l’association. Le local municipal de 20 m2 était jusque là gracieusement mis à la disposition de la section de la LDH. Un acte qui fait discuter dans les rangs de l’extrême droite. Le même jour, le député FN Gilbert Collard (qui n’est pas membre du FN mais élu avec l’étiquette « Bleu Marine ») a pris ses distances : « Je n’aurais pas viré la LDH, a-t-il affirmé, je lui aurais demandé de signer un bail et de payer ». Une solution qui n’aurait guère valu mieux, mais qui aurait évité, selon les dires de l’avocat médiatique et député, « de donner du grain à moudre à ceux qui veulent nous réduire en poussière fascisante ».

Le vendredi précédent, 4 avril, Marine Le Pen avait défrayé la chronique en annonçant que les mairies FN allaient supprimer systématiquement les « repas de substitution » dans les cantines scolaires. Ces repas servent d’alternative, au cas où du porc est servi comme plat principal, aux élèves musulmans, juifs ou qui ne mangent pas de cochon pour un autre motif. Tout en s’arbitrant formellement derrière la laïcité (« aucune exigence religieuse » ne devant être admise dans l’école publique, selon Marine Le Pen), il s’agit bien d’une mesure d’exclusion de fait qui cible certains groupes déterminés.

En même temps, son vice-président Florian Philippot déclarait devant les caméras que « les élèves auront toujours le choix » (alimentaire). Selon lui, il s’agirait uniquement d’« interdire les interdictions religieuses », autrement dit de ne pas imposer des commandements religieux aux élèves. Ce qui, de toute façon, n’est pas le cas et serait illégal : il ne s’est jamais agi par exemple d’interdire la consommation de viande au porc aux élèves souhaitant en consommer, mais uniquement de laisser le choix à tout le monde.

Le 10 mai, la date symbolique de l’abolition de l’esclavage (en 1848) a dû être commémorée, cette année, à Villers-Cotterêts sans le maire. Jusque-là, cette ville de Picardie où est enterré le général Thomas Alexandre Dumas – père de l’écrivain Alexandre Dumas et premier général noir de l’armée française, qui était né esclave à Saint-Domingue – avait célébré officiellement cette date, depuis plusieurs années. Or, le nouveau maire Franck Briffaut (FN) considère qu’il n’y a pas lieu d’en faire tout un plat : « Ces commémorations entrent bien souvent dans la culpabilisation un peu à la mode, ces dernières années. » Trois cents personnes se sont finalement déplacées pour la commémoration à Villers-Cotterêts, sans et contre la municipalité.

Peu de temps avant, le nouveau maire de Villers-Cotterêts avait éprouvé moins d’hésitations devant les commémorations historiques, en célébrant, le 29 avril, la mémoire des soldats français de la guerre coloniale en Indochine (1946-1954). Mais la vision de l’Histoire par les maires FN est souvent quelque peu bancale. Celui de Mantes-la-Ville, Cyril Nauth, avait quant à lui créé une polémique en interdisant aux élu-e-s de gauche de déposer une gerbe à la mémoire de la déportation, le 27 avril.

Sur un plan plus matériel, si le maire de Hayange, Fabien Engelmann, a baissé les indemnités des élus – sans toucher à la sienne propre –, plusieurs édiles FN ont augmenté les leurs. C’est le cas à Villiers-Cotterêts, où le maire FN a fait porter sa rémunération à 3 791,76 euros… après avoir voté contre celle de son prédécesseur (3 304 euros) en 2008, en arguant qu’elle était trop élevée. D’autres maires FN se sont aussi fait augmenter. Celui de Cogolin s’est donné une enveloppe de « frais de représentation » de 1 250 euros mensuels supplémentaires. Celui du Luc (Var) a fait voter une augmentation de 15 % de son indemnité et de celle de ses adjoints, en expliquant que ces derniers toucheraient prétendument « moins qu’un étranger venant prendre sa retraite en France sans jamais y avoir travaillé ». Ce qui est, bien entendu, totalement faux : qui n’a jamais cotisé en France ne touchera, bien évidemment, aucune retraite.

À Béziers, le nouveau maire Robert Ménard – officiellement sans étiquette mais élu sur une liste FN – tente de prouver qu’il n’est pas sous contrôle du parti. Une des mesures prises dans ce sens consistait, cependant, à recruter dans « sa » mairie des cadres qui ne sont certes pas affiliés au FN, mais appartiennent à une extrême droite au profil affiché « plus radical ». Son nouveau chef de cabinet, Christophe Pacotte, est ainsi un dirigeant du Bloc identitaire. Le nouveau directeur de cabinet, André-Yves Beck, venait quant à lui de la mairie d’Orange (dont le chef, Jacques Bompard, est lui aussi proche du Bloc identitaire et dirige la « Ligue du Sud »), et aurait combattu comme mercenaire fasciste en Croatie, au début des années 1990. La municipalité de Béziers s’est, par ailleurs, illustrée par de premières mesures anti-sociales, réservant ainsi la participation aux activités périscolaires aux seuls enfants dont il est prouvé que les deux parents travaillent,  les enfants dont un moins un parent est au chômage étant, de la sorte, exclus.

À Beaucaire, la révélation de certains écrits (sur Internet) de la nouvelle chef de cabinet, Holly Harvey-Truchet, frôlant le délit d’incitation à la haine raciale, a donné lieu à une série d’articles de presse. Alors que le maire FN, Julien Sanchez, a annoncé le retrait du partenariat de la ville avec le Centre socio-culturel Fernard Buisson, ce qui menace ce beau projet, lancé en juin 2013, de disparition à court terme.

Une partie de l’extrême droite est moins contente, cependant, de la célébration d’un premier mariage homosexuel à la mairie du 7e secteur de Marseille, désormais gérée par un maire FN, Stéphane Ravier. L’AGRIF (« Alliance générale contre le racisme et pour le respect de l’identité française »), organisation catholique-traditionaliste dirigée par l’ex-FN Bernard Antony, a ainsi fait circuler un communiqué réprobateur. Selon elle, la mairie aurait dû plutôt se placer dans l’illégalité, en refusant carrément de célébrer ce mariage…

Au plan social, le Maire de Villers-Cotterêts a d’ores et déjà supprimé la subvention à la CGT et à la FCPE ; Fabien Engelmann à Hayange a envoyé une note aux syndicats pour rappeler l’interdiction de diffuser des tracts aux agents municipaux dans l’enceinte de la mairie ; quant à Robert Ménard, il veut distribuer gratuitement des blouses aux écoliers… Si des plans de licenciements de territoriaux n’ont pas encore été annoncés, ils se préparent dans plusieurs villes (Cogolin, Béziers, Hayange notamment) et ce sont les précaires qui sont les premiers touchés.

Les nouvelles mairies FN (ou Ligue du Sud)

De cette façon, le FN aura réussi à faire parler de lui, à l’heure où il entame la gestion de plusieurs municipalités. 11 mairies sont désormais gérées par le FN, ou par un maire élu avec le soutien du FN (dans le cas de Robert Ménard). Quatre autres le sont par la « Ligue du Sud », petit parti d’extrême droite présidé par l’ex-FN Jacques Bompard : Orange, Bollène, Camaret-sur-Aigues et Piolenc. Ces deux dernières sont des petites communes avec respectivement 4 000 et 5 000 habitants, alors qu’Orange et Bollène comptent 30 000 et 15 000 habitants.

° La plupart de ces mairies ont été conquises grâce à des triangulaires voire des quadrangulaires.

À l’exemple de celle de Mantes-la-Ville, seule municipalité FN en Île-de-France (où le centre-gauche était divisé en deux blocs égaux), avec une majorité relative de seulement 30,26 % pour le FN. À Beaucaire, c’est également suite à une quadrangulaire (avec des listes de droite, « divers » et de gauche) que le candidat du FN, Julien Sanchez, a été élu maire. Il a obtenu 32,84 % au premier tour et 39,8 % au second, alors que la participation a augmenté de cinq points entre les deux tours.

A Hayange, le jeune maire FN Fabien Engelmann (exclu de la CGT en 2011, suite à une candidature FN aux cantonales) l’a emporté dans une quadrangulaire avec deux listes de droite et celle du PS. Il aura obtenu 30,4 % au premier, puis 34,7 % au second tour, alors que la participation a augmenté de presque six points.

La constellation la plus fréquente est cependant celle des triangulaires. À Béziers, le PS local avait refusé de retirer sa liste, malgré les injonctions contraires du PS national. Cependant, même en cas de retrait de la liste de gauche, le candidat Robert Ménard (44,88 % au premier tour et 46,98 % au second) aurait fortement risqué de passer face au maire sortant, selon de nombreux avis. Dans le septième secteur de Marseille, la liste de Stéphane Ravier (FN) l’a emporté avec 35,33 %, dans une triangulaire avec la droite et la gauche.

À Fréjus, c’est dans une triangulaire avec deux listes de droite – le PS local s’étant retiré suite au premier tour, après avoir obtenu environ 16 points – que le candidat FN David Rachline l’emporte. Il avait obtenu 40,3 % au premier, puis 45,55 % au second tour.

À Villers-Cotterêts, où aucune liste de gauche n’était présente dès le premier tour, le candidat FN Franck Briffaut passe au second tour dans une triangulaire. Il obtient 41,53 %, face à des listes de droite et « divers », après avoir réuni 32,04 % au premier tour. La participation a augmenté de six points entre les deux.

° Des candidats d’extrême droite à la mairie ont cependant parfois obtenu une majorité absolue.

Ce fut le cas à Hénin-Beaumont dès le premier tour (50,26 %), à Cogolin dans le Var au second tour (53,1 %) face à la liste du maire sortant de droite – la liste proche du PS local et une autre liste de droite s’étant retirées , en ce qui concerne le FN. Jacques Bompard, ex-FN et désormais « Ligue du Sud », aura à son tour été réélu pour la troisième fois à Orange, avec 59,82 % dès le premier tour.

En dehors des nouveaux maires issus de l’extrême droite, celle-ci a aussi obtenu environ 1 400 sièges de conseillers municipaux au total, dont environ 1 200 pour le seul FN. Cela correspond à peu près au maximum que ce parti avait pu réaliser dans le passé, au scrutin municipal de juin 1995 qui reflétait jusqu’ici l’apogée de sa couverture militante du territoire. Or, à la différence de 1995, beaucoup des nouveaux maires et conseillers municipaux sont aujourd’hui jeunes et surtout inexpérimentés, l’appareil du FN ayant perdu la majeure partie de son encadrement avec la scission mégrétiste en 1999 (dont le parti ne s’est toujours pas remis). L’enjeu pour lui est donc, désormais, de reconstruire un appareil densifié avec ces militants occupant des sièges d’élus : par la formation, la confrontation avec des dossiers « concrets », l’expérience de la gestion.

Toujours est-il que cette immersion dans l’expérience de la gestion locale peut faire naître des nouvelles difficultés pour le FN. Si elle se fait « trop » au détriment de ses marqueurs idéologiques, le parti pourrait risquer de perdre de son attrait, que ce soit pour le recrutement de militant-e-s ou encore vis-à-vis d’une partie de l’électorat. Surtout vis-à-vis de sa composante populaire, qui vote « pour que ça change », et dans une vision de « revanche sociale », plus que pour voir le parti s’installer dans une « bonne gestion ».

Les perspectives d’une gestion d’extrême droite

Dans l’absolu, plusieurs perspectives peuvent être tracées pour la future politique du FN dans ces mairies.

Premièrement, ses représentants locaux pourraient être tentés d’utiliser les leviers de commande à des fins personnelles : en vue de s’enrichir, de proposer des emplois aux copains, de se servir au passage sous forme de contrats et de commandes publiques. Cette dimension prévalait, notamment, dans la gestion de la ville de Toulon par une majorité FN entre 1995 et 2001. Cette période de gestion FN s’est cependant plutôt mal terminée pour le parti : aux élections municipales suivantes, il était divisé en quatre morceaux concurrents, et plusieurs procès ont visé le « bilan de gestion » de l’extrême droite locale. Aujourd’hui, l’exemple Toulon est plutôt considéré par les dirigeants actuels du FN comme « ce qu’il ne faut pas re-faire ».

Deuxièmement, le Front national pourrait aussi viser à mettre en œuvre une gestion purement idéologique, en mettant en avant des symboles censés marquer les esprits. Cela quitte à heurter les lois de la République ou d’autres normes juridiques (conventions internationales signées par la France…). Une telle approche a été pratiquée par la majorité FN puis MNR quand elle gouvernait la ville de Vitrolles, de février 1997 à octobre 2002. Elle s’est manifestée par de nombreux changements de noms imposés à des rues ou des places publiques, le nom de Nelson Mandela étant par exemple banni au profit de celui de « Marguerite de Provence », une reine du Moyen-Age. Mais elle a aussi impliqué l’introduction d’une « prime de naissance » versée aux seuls parents européens, début 1998. Celle-ci a été rapidement déclarée illégale par le Tribunal administratif, mais la municipalité de Catherine Mégret déclarait alors que c’était une bonne chose « parce que cela montrait la nécessité d’élire des députés FN à l’Assemblée nationale pour changer les lois ».

À Orange, les premières années de la gestion d’extrême droite (après la première élection du maire Jacques Bompard en 1995) furent particulièrement marquées par l’épuration de la bibliothèque locale. Il s’agissait selon les responsables de l’époque d’en faire disparaître les œuvres d’esprit « cosmopolite ». Cette affaire avait vite suscité un scandale. Marine Le Pen a cependant démenti, à quelques jours du scrutin municipal de 2014, sur « France Inter », vouloir reconduire une telle expérience. Selon elle, il ne sera pas question pour les nouveaux maires FN d’épurer les bibliothèques, mais « peut-être vont-ils les enrichir en achetant d’autres œuvres ». Il faudra donc être particulièrement vigilant-e-s à propos de la politique d’acquisition des municipalités FN. Notamment afin d’observer s’il y aura éventuellement des acquisitions d’ouvrages marqués ouvertement par un esprit fasciste (comme ce fut à l’époque le cas à Orange).

Troisièmement, une municipalité FN pourrait aussi avoir tendance à vouloir surtout faire preuve d’une capacité à « gérer en bon père de famille », faisant ainsi la preuve d’une certaine « normalité ». Ceci tout en orientant les coupes budgétaires et suppressions de dépenses – accompagnant les baisses d’impôts promises aux électeurs – vers certains groupes. Bien sûr, de préférence vers des groupes minoritaires ou ethnicisés, portant un stigmate aux yeux de l’extrême droite.

Ainsi le parti pourra tenter de marier la « preuve d’une bonne gestion » avec des signaux idéologiques envoyés à son électorat. Toujours est-il que cette même « gestion financière saine », accompagnée de baisses d’impôts peut ne pas satisfaire la composante la plus populaire de l’électorat FN. Le cas échéant, il est toutefois peu probable que celle-ci retourne alors aux grands partis, UMP ou PS : elle risque plutôt le cas échéant de s’abstenir davantage par la suite. Sauf, bien évidemment, en cas de fort mouvement social qui pourrait éventuellement faire naître d’autres perspectives politiques. En l’absence d’une telle hypothèse, et toutes choses égales par ailleurs, l’ennemi politique numéro 1 du FN (à l’échelle locale) sera donc plutôt l’abstention.

Une quasi-absence d’alliances droite-extrême droite

En revanche, cette année les listes d’union entre droite et extrême droite étaient peu nombreuses. Alors que l’UMP s’est idéologiquement radicalisée depuis 2007 (création d’un ministère de l’Immigration et de l’identité nationale, « débat sur l’identité nationale », discours de Grenoble…), et encore plus depuis 2012, cela n’a pas conduit à un nombre important d’alliances locales. Contrairement à ce qui au demeurant était attendu par beaucoup d’observateurs.

Il n’y a eu, finalement, que deux listes d’alliance droite-extrême droite : à L’Hôpital, une petite commune de Moselle, et à Villeneuve-Saint-Georges dans le Val de Marne. Cette dernière, conduite par Philippe Gaudin, a cependant été battue au second tour… de justesse, avec 49,8 % des voix contre 50,2 % pour la maire sortante Sylvia Altman (PCF). La liste avait été désavouée par les directions nationales de l’UMP et de l’UDI.

Cette quasi absence d’alliances, alors que le terrain idéologique paraissait préparé à droite, s’explique en partie par les forts scores de la droite UMP et UDI au premier tour (avec une moyenne nationale de 46 %). La droite conservatrice et libérale n’avait ainsi pas besoin, dans cette conjoncture politique, de nouer des alliances. Celles-ci auraient risqué d’avoir un coût politique, qui aurait été plus élevé que le bénéfice électoral à en attendre.

Deuxièmement, le FN n’était pas lui non plus très demandeur de sceller des alliances. Comme il entendait devenir la première force politique aux européennes de fin mai 2014, il serait apparu contradictoire qu’il s’allie localement avec des bribes de l’UMP… pour railler les semaines suivantes « l’UMPS ».

Par ailleurs, l’UMP a su éviter, cette année, les déchirements (dans le parti ou alors dans son électorat) à propos des reports de voix au second tour, que ce soit vers le PS ou vers le FN. Dans la mesure où l’UMP était en mesure quasiment partout de se maintenir au second tour – ses listes avaient souvent fait des bons scores, et le seuil pour le faire (10 %) n’est pas très élevé aux municipales –, sa direction décida de le faire effectivement partout. Il n’était pas question, nulle part, de retirer ses candidat-e-s au profit du PS ou d’un « front républicain » contre le FN, pas plus qu’au profit du FN.

Cette position du « ni-ni », qui a été adoptée par l’UMP pour la première fois aux élections cantonales de mars 2011, tranche avec la position antérieure : dans les années 1990, c’était plutôt de « front républicain » qui était la règle. Des candidats UMP pouvaient alors se désister au profit de candidats PS mieux placés pour « faire barrage au FN », sous condition de retrait réciproque. Cette stratégie de « front républicain » est aujourd’hui révolue à droite, alors qu’elle suscite également des questionnements à gauche (vu que le FN tire son miel de l’argument selon lequel « droite et gauche, c’est pareil… comme le montre leur front commun contre nous, seule alternative »).

La pratique du « ni-ni » aura, en tout cas, évité à la droite le test de vérité : la démonstration de la tendance de ses électeurs à se reporter plutôt sur les listes PS ou centristes, ou alors plutôt sur les candidatures du FN. En cas d’absence de l’UMP au second tour, ce serait cette question-là qui viendrait sur le devant de la scène. Or, en 2014, les dirigeants UMP ont su l'éviter.

Mais un phénomène de « vases communicants » dans l’électorat UMP/UDI et FN[U21]

Cependant, plus que dans le passé, les électorats respectifs de la droite et de l’extrême droite ont souvent pratiqué « l’union à droite ». Celle-ci a existé, de fait, dans le comportement électoral en 2014, bien plus que dans un passé récent.

Aux élections régionales de mars 2010, par exemple, les listes du FN avaient quasi systématiquement progressé entre le premier et le second tour, là où elles pouvaient se maintenir… quitte à gêner la droite UMP. Depuis l’impulsion donnée par Jean-Marie Le Pen à son parti au milieu des années 1990, ses candidats étaient tenus de se maintenir systématiquement là où ils le pouvaient et de provoquer le maximum de triangulaires, pour « punir » une droite qui ne voulait pas s’allier à lui. Dans les faits, les listes du FN restaient alors souvent stables au deuxième tour.

Or, cette année, c’est loin d’être le cas partout. On remarque, pour schématiser, plutôt deux grands types de situation en 2014.

La première situation se divise en deux sous-catégories. La première : les listes FN reculent parfois en pourcentage (et en nombre absolu de voix), entre les deux tours, au profit de la droite UMP/UDI/divers droite. C’est notamment le cas quand il y a un enjeu de pouvoir local. Autrement dit, quand il y a un enjeu réel qui consiste par exemple à battre une équipe municipale de gauche sortante (et à la remplacer par une mairie de droite), une partie des électeurs du FN vole au secours de la droite locale.

Au contraire, c’est parfois le FN qui peut être investi de cette même « mission » – celle de battre la gauche municipale. Ca peut être le cas quand sa liste était placée devant celle de la droite classique, au premier tour. Dans ce cas de figure, le FN progresse d’un tour à l’autre, comme à Avignon où le FN obtient 29,63 % au premier puis 35,02 % au second tour. Ici, la liste du FN était arrivée largement devant celle de l’UMP au premier tour, et les deux s’étaient maintenues.

Le deuxième grand cas de figure est celui où il y a absence d’enjeu réel de scrutin, par exemple quand aucune liste de droite (ou d’extrême droite) ne semble en mesure de battre la gauche municipale. Quand aucune liste UMP/UDI/divers droite n’apparaît en mesure de l’emporter à l’issue du premier tour, l’électorat de l’extrême droite est la plupart du temps indifférent au jeu des grands partis. Ses votes se concentrent alors sur le FN, et ce dernier progresse souvent au deuxième tour par rapport au premier.

Quelques exemples concrets (dans des villes non conquises par le FN)

Ce phénomène s’observe par exemple dans le département du Nord. En présence d’un enjeu « droite/gauche » (la mairie passera du PS à l’UMP au second tour), la liste du FN chutera d’un tour à l’autre, de 17,52 % à 10,96 %. À Armentières, la liste du FN obtient 20,63 % au premier tour, puis tombe à 14,95 % au second. À Loos, le FN passe du premier au second tour de 13,40 % à 7,44 %.

Mais à Lille, où la droite ne semble pas réellement en mesure de battre Martine Aubry à l’issue du premier tour, la liste FN progresse légèrement. Elle obtient 17,15 % au premier, puis 18,23 % au second tour.

Dans l’Ardèche, département aux caractéristiques sociales assez différentes, on observe des phénomènes similaires. À Privas, le FN passe de 13,21 % au premier tour à 7,76 % au second tour. Ce dernier était marqué par une « triangulaire » avec la droite (dirigée localement par l’UDI) et le PS, qui fera basculer la mairie – jusqu’ici tenue par le PS – à droite.

Dans la Drôme, on observe par endroits un fort décrochage du FN entre les deux tours. À Valence, où se déroulera également une triangulaire avec la droite (UMP) et le PS, le FN passe de 11,06 % au premier tour à 6,11 % au second. Là encore, la mairie basculera au second tour, passant du PS à l’UMP. À Romans-sur-Isère, où la liste « divers Droite » ravira la mairie au PS (jusqu’ici aux manettes) au second tour, la liste du FN chute encore plus fortement : de 18,81 % à 10,90 %.

En revanche, à Pierrelatte (également dans la Drôme), où la liste de gauche n’ayant obtenu que 12,21 % au premier tour n'avaitaucune chance de l’emporter, le FN progresse entre les deux tours. Alors que la droite dirigée par l’UDI fait la course en tête au premier et au second tour, la liste du FN passera dans le même temps de 21,91 % à 25,94 %.

Dans le département de l’Isère, les projecteurs – y compris à l’échelle nationale – étaient fortement dirigés sur Grenoble, en raison de la rivalité électorale entre le Parti Socialiste et les écologistes. La liste du FN dans cette ville passe de 12,56 % au premier à 8,53 % au second tour. Ici, la liste de l’UMP était placée devant elle ; par ailleurs, les deux listes de gauche étaient arrivées en tête (celle des écologistes gagnera finalement la course). Ainsi, il est probable que l’électorat du FN votait là encore « utile » pour faire barrage à la gauche.

 

Ailleurs en Isère, la liste du FN à Bourgoin-Jallieu (où la mairie passera du PS à l’UMP) chute de 16,15 % au premier tour à 9,65 % au second. En revanche, à Échirolles, le FN était à l’issue du premier tour placé en tête des listes à droite, Elle passera au second tour de 20,88 % à 23,02 %, alors que la liste de l’UMP perdait environ deux points ; mais le PCF conservera la mairie qu’il dirigeait.

Dans le département des Ardennes, observons d’abord le cas de Charleville-Mézières. Dans un contexte marqué par un enjeu « droite contre gauche » (et où l’UMP prendra finalement la mairie jusqu’ici dirigée par le PS), la liste du FN chute de 15,87 % au premier tour à 11,18 % au second. À Sedan, où le second tour est également marqué par une triangulaire (avec le PS, une liste « divers Droite » et le FN), mais où le PS conservera la mairie, la liste du FN chute de 15,98 % au premier tour à 12,56 % au second.

Dans les Bouches-du-Rhône, on observe une chute assez spectaculaire de la liste du FN à Aubagne. Celle-ci passe de 20,63 % au premier tour à 11,63 % au second. L’enjeu en termes « droite contre gauche » était ici de taille aux yeux de l’électorat, et la mairie passera finalement du PCF à l’UMP. À Salon-de-Provence, dans le même département, le FN passe de 15,06 % au premier tour à 8,51 % au second. Là encore, il y avait un vrai enjeu en termes « droite contre gauche » ; la mairie changera d’ailleurs de mains, passant finalement de l’UMP au PS.

À Gardanne, le FN baisse également entre les deux tours (19,26 % au premier, puis 15,69 % au second tour), alors même que c’étaient deux listes de gauche qui se disputaient la première place. Ici, la droite classique était placée très loin derrière, sur une mauvaise quatrième place. Ainsi il apparaît peu probable que les électeurs du FN aient voté pour la droite classique, la liste « divers droite » baissant d’ailleurs entre les deux tours (de 10,68 % à 5,59 %). L’explication semble résider dans le fait que l’électorat FN – tout comme celui de la droite classique – aura plutôt voté pour la liste du PS, afin de barrer la route à celle du PCF. Or, c’est cette dernière qui l’emporte à Gardanne.

Mais dans le Sud de la France, il y a aussi de nombreux exemples d’augmentation du score du FN entre les deux tours. C’est le cas dans d’autres communes des Bouches-du-Rhône, mais aussi, par exemple, dans les Alpes-Maritimes.

C’est le cas à Marseille, pour rester d’abord dans les Bouches-du-Rhône. Le PS y était donné quasiment battu après le second tour, où il avait fini en troisième position derrière l’UMP et le FN. Ainsi, en l’absence de tout « danger de gauche », le score du Front national monte entre les deux tours : son score sur Marseille est de 23,16 % au premier tour. Mais sa moyenne, dans les huit secteurs (sur neuf) où un second tour a lieu, monte à 26,51 %.

À Allauch (13), le score du FN monte de 16,34 % au premier tour à 19,53 % au second. Mais ici l’UMP avec déjà été donnée battue après le premier tour (avec moins de 15 % : 14,66 %), et n’avait strictement aucune chance de battre la liste du PS. Cette dernière sortira vainqueur du second tour. À Istres, le FN ayant déjà réalisé un score au premier tour (29,14 %) qui était presque le double de celui de l’UMP (16,62 %). Ce fut la liste « Bleu Marine », et non celle de l’UMP, qui progressa entre les deux tours. Le FN obtiendra 33,39 % au second tour, pour monter à l’assaut de la mairie PS/divers gauche, alors que la liste UMP reculera d’environ cinq points. La mairie ne changera cependant pas de direction. À Martigues enfin, au premier tour, le FN (avec 17,15 %) était placé loin devant la liste UMP, mais aussi devant une liste « divers droite ». La liste du FN montera à 23,00 % au second tour, loin devant la seule autre liste de droite (divers droite) qui s’est maintenue. Le PCF conservera cependant la mairie.                             

Le cas de Vitrolles (13) doit être particulièrement mentionné. La liste du FN dans cette ville passe de 24,44 % au premier tour à 33,06 % au second. Or, elle s’était déjà placée devant la liste UMP au premier tour (avec presque sept points d’avance), et terminera la course en tête, à la droite de l’échiquier politique. La liste PS conservera cependant la première place et la mairie de Vitrolles. Le score élevé du FN dans cette municipalité est cependant particulièrement amer, puisque la ville a connu cinq années de gestion FN puis MNR, de 1997 à 2002, sous Catherine Mégret.

Dans les Alpes-Maritimes, à Nice, le FN obtient 15,60 % au premier tour, mais 21,11 % au second. Cependant, ici, il y avait eu d’autres forces en présence au premier tour, qui étaient plus ou moins nettement marquées à l’extrême droite. C’est clairement le cas de la liste des « Identitaires » (4,44 %), et un peu moins clairement de la liste « divers droite » de l’ex-maire Jacques Peyrat (3,69 %). Au premier tour, par ailleurs, la liste du PS n’avait obtenu qu’environ 15 %. Ainsi, aux yeux de l’électorat d’extrême droite, il n’existait aucun « danger de gauche » au second tour.

À Menton, le FN obtient 22,35 % au premier tour puis 26,65 % au second. Dans cette ville, au second tour, on trouvait uniquement des listes de droite ou « divers », mais aucune liste de gauche. Ainsi aucun « risque de gauche » ne pouvait mobiliser les électeurs FN au profit d’une autre force. Dans le même département, à Beausoleil, le FN obtient 19,43 % au premier tour, puis monte de façon spectaculaire à 29,68 %. Là encore, aucune liste de gauche n’était présente au second tour. En revanche, à La Trinité, toujours dans les Alpes-Maritimes, le FN baisse entre les deux tours. Sa liste passe de 19,72 % à 11,48 %, face à une liste UMP et une liste de gauche (sous direction chevènementiste).

Conclusion

Dans l’absolu, les résultats de ces élections municipales peuvent être considérés comme un succès pour le FN. Ceci de façon globale : il a pu augmenter le nombre de ses conseillers municipaux, pouvant ainsi former une nouvelle génération de cadres. Le parti contrôlera une dizaine de mairies (et l’extrême droite dans toutes ses composantes, une quinzaine). Cela comporte le risque, pour lui, de faire éclater certaines contradictions dans la pratique de sa gestion. Ainsi il est probable que le FN optera souvent pour la prudence, tentant de ne pas faire trop de vagues, tout en émettant de temps en temps de signes idéologiques vers son propre électorat. Mais il n’est pas sûr que la direction du parti pourra toujours tout contrôler ce qui se passe dans « ses » mairies. Malgré une volonté réelle de Marine Le Pen de « garder la main », et de donner des impulsions venant d’« en haut », y compris pour pallier l’inexpérience d’une partie de l’encadrement sur le terrain. Des « dérapages » restent cependant toujours possibles.

Par ailleurs, si aussi bien le FN que la droite UMP se trouvent actuellement dans une phase ascendante, dans la période en cours très peu d’alliances sont contractées entre ces deux forces,. Cette trajectoire parallèle des deux forces pourra continuer, tant que la politique ouvertement libérale et austéritaire du gouvernement poussera les électeurs et électrices dans leurs bras respectifs.

D’un côté, cet état des choses peut arranger la direction du FN : elle n’a pas besoin, à court terme, de se « compromettre » (aux yeux d’au moins une partie de ses électeurs) aux côtés d’une droite libérale et, à ses yeux, « mondialiste ».

De l’autre côté, à moyen et long terme, les perspectives d’arrivée au pouvoir du FN – à l’échelle nationale – ne se trouvent pas améliorées par cette situation. Selon un sondage, publié mardi 15 avril 2014, en cas d’élection présidentielle tenue aujourd’hui la gauche (au sens très large) serait absente du second tour. Celui-ci serait disputé, toujours selon ce sondage « Opinion Way », entre Nicolas Sarkozy et Marine Le Pen, qui obtiendraient respectivement 29 % et 25 % des voix au premier tour.

Or, ce scénario n’est pas nécessairement celui qui arrange le plus le FN, dans la mesure où l’électorat de gauche se reporterait alors partiellement sur le candidat de droite pour faire barrage au FN. La constellation rêvée pour le Front national reste celle d’un second tour disputé entre la gauche et lui-même, où l’électorat de la droite UMP se diviserait en deux. Ce n’est cependant pas le scénario le plus probable aujourd’hui. Mais d’ici 2017 les choses peuvent évoluer…

À nous de faire barrage, par tous les moyens syndicaux et associatifs, à l’avancée du FN.

Bernard Schmidt. Publié dans Contretemps n°22.

 

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