Najat Vallaud Belkacem, le Darfour et Goma

Le rapt des lycéennes nigérianes a suscité en France un légitime concert d’indignations. Qui contraste terriblement avec les non-dits de l’État sur les autres scènes africaines où se déroulent des atrocités que les "intérêts de la France" passent sous silence.

 

Najat Vallaud-Belkacem vient de qualifier l’enlèvement de plus de 200 lycéennes au Nigéria de « crimes contre l’humanité ». L’abjection des exactions de la secte islamiste Boko Haram ne fait aucun doute. Prônant un islam rigoriste, ce groupe radical s’illustre depuis 2002 par une série de violences à l’encontre des chrétiens et de la population musulmane des régions où il est implanté. Boko Haram signifie, en langue Haoussa, « l’éducation est un péché », tout un programme. Dans une vidéo récente, le chef de la secte déclare vouloir traiter les lycéennes enlevées comme « des esclaves » et annonce qu’il va les « vendre » et les marier de force. Face à une telle situation, il faut évidemment tout faire pour obtenir la libération des malheureuses otages. Alors, d’où vient le malaise ?

Indignations sélectives

Récemment, des raisons humanitaires ont déjà été avancées pour justifier l’opération Sangaris en République centrafricaine (RCA). Au moins de décembre, le ministre de la Défense, Jean-Yves le Drian, a expliqué lancer une opération « coup de poing », « ponctuelle et ciblée » et « pour six mois » face aux massacres interethniques. Six mois plus tard, le scénario est à l’enlisement et au renforcement de la présence française, mais les objectifs ne sont-ils pas, là aussi, nobles et inattaquables ?

Le problème provient d’une incroyable sélectivité. Dans l’indifférence générale, Aïcha El Basri, ancienne porte-parole de la mission de maintien de la paix de l’ONU et de l’Union africaine au Darfour (Minuad) a révélé des informations et des documents épouvantables. Depuis 2003, le conflit au Darfour a fait environ 300.000 morts et 2,7 millions de déplacés. Dès 2005, la commission d’enquête de l’ONU a rendu un rapport sur les violations des droits de l’homme au Soudan qui parle de« crimes contre l’humanité ».

Face au silence de la communauté internationale sur cette guerre qui a des motifs ethniques et religieux mais aussi économiques (ressources pétrolières), Aïcha El Basri, qui a démissionné de son poste en 2013, a accordé une interview à la BBC au mois d’avril 2014 : « Je me sentais honteuse d’être la porte-parole d’une mission qui ne peut pas protéger les civils, et qui n’arrête pas de mentir à propos de ça ». Il est vrai qu’en s’en prenant non seulement à la Minuad mais aussi à l’ensemble de l’ONU, elle commet l’irréparable : « La conspiration du silence est plus grande que la MINUAD. Elle comprend tout le système jusqu’à Ban Ki-moon ». Ces déclarations n’ont guère intéressé les média français puisque seuls les sites de Jeune Afrique et Afrik.com, et tout de même RFI, ont jugé utile de les rapporter.

Les responsabilités de la France en Afrique

La situation à l’est de la République démocratique du Congo est plus terrible encore. Selon diverses sources, le conflit est à l’origine de la mort de plus de 6 millions de congolais depuis 1998. Les diverses fractions, rebelles ou troupes gouvernementales, commettent toutes des exactions atroces. Le viol a été massivement utilisé comme une arme de guerre, on évoque le chiffre effroyable de 500.000 viols en quinze ans. Un gynécologue proche de Bukavu, le docteur Denis Mukwege, dans le Sud-Kivu a accueilli et opéré dans son seul hôpital 40.000 femmes violées et mutilées de sa région. En 2010, France 24 a publié un documentaire poignant, Congo, la paix violée et régulièrement on peut lire des articles sur "Goma, capitale mondiale du viol" : quelle est la réaction de la communauté internationale ? Quelle est l’attitude des gouvernements français ? Que dit la ministre des Droits des femmes ?

Il est vrai que la France n’est guère à l’aise avec cette région de l’Afrique. Son étonnante passivité, pour ne pas parler de sa complicité, lors du génocide au Rwanda voisin a largement contribué à déstabiliser l’est de la RDC. Après avoir failli boycotter les cérémonies commémorant le 20e anniversaire du début de ce génocide, la France s’est fait représenter par son seul ambassadeur au Rwanda. Face aux accusations de Paul Kagamé, le président rwandais, Manuel Valls a répondu : « Je n’accepte pas les accusations injustes, indignes, qui pourraient laisser penser que la France ait pu être complice d’un génocide au Rwanda » . Mais alors pourquoi refuser « la déclassification et la publication de tous les documents se rapportant à l’action de la France au Rwanda de 1990 à 1994 dans ses volets diplomatiques, militaires, politiques, et financiers », comme ledemande EELV dans un communiqué. Celui-ci précise : « La France met un frein à la justice en dissimulant un grand nombre de documents officiels dont les archives sur les opérations militaires françaises au Rwanda, ou les archives de l’Élysée ».

Bien plus que deux poids, deux mesures, les envolées humanitaires des différents responsables politiques ont souvent des raisons bien moins nobles, surtout quand il s’agit de l’Afrique. Crier au loup pour justifier des opérations de police internationale visant à garantir les intérêts économiques ou géostratégiques de la France est un grand classique. Pire encore, il s’agit parfois d’instrumentalisation d’événements internationaux à fort caractère émotionnel pour justifier des enjeux de politique intérieur. Tant pis pour les terribles drames qui ensanglantent la planète.

Guillaume Liégard. Publié sur le site de Regards.

 

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