Ne blâmez pas Corbyn pour les pêchés de Blair, Brown et du « New Labour » !

Présentation : les récentes élections partielles (dans deux circonscriptions britanniques) ont montré un recul du Parti travailliste. Cet échec a relancé les manœuvres de la droite du Parti pour évincer Corbyn, dont elle n’a jamais admis ni le programme ni l’élection – à deux reprises - grâce à la mobilisation de sympathisants, notamment dans la jeunesse.

Cette offensive de la droite travailliste a fait réagir le cinéaste Ken Loach.

François Coustal

En Grande-Bretagne, après les élections partielles de Stoke et de Copeland : ne blâmez pas Corbyn pour les pêchés de Blair, Brown et du « New Labour » !

Dans tous les coins de Grande-Bretagne qu’on a laissé à l’abandon, les gens soutiennent les propositions politique de Jeremy Corbyn. Pourquoi, alors, les députés travaillistes ne les défendent-ils pas ?

Depuis les récentes élections partielles de Stoke et de Copeland, on a assisté à une vague d’appels à la démission de Jeremy Corbyn : c’était aisément prévisible … comme si cela avait été prémédité. Cela dit tout sur l’agenda politique des médias et rien sur les besoins réels et les expériences des gens.

Je suis allé à Stoke et à Whitehaven, en Combrie (1), quelques jours avant l’élection. Momentum (2) avait organisé des projections de Daniel Blake (3). Nous avons été dans des clubs travaillistes, situés dans des endroits perdus, de vieux bâtiments loin des centre villes. Dans l’un de ces clubs, on m’a demandé : « Pourquoi tu es venu ici ? Personne ne vient jamais ici ! »

Joe Bradley et Georgie Robertson, les organisateurs, constituent un modèle de la manière dont les militants travaillistes devraient travailler : pleins d’énergie, durs à la tâche et redoutablement efficaces. Ils accueillent chaleureusement les participants, vérifient tous les détails techniques pour la projection, ménagent une plage horaire pour les interventions locales de façon à ce que chacun sente que c’est sa réunion et qu’il est écouté. C’est comme cela que le Parti travailliste peut se reconnecter.

Les deux projections ont fait le plein. Les débats furent passionnés, informés et vivifiants, à mille lieues des clichés paresseux du discours politique public. Ce ne fut pas un exercice de marketing, mais un contact authentique avec des gens et leurs préoccupations.

La faillite des gouvernements travaillistes – ainsi que, souvent, des municipalités travaillistes – était un thème récurrent. Il n’est pas difficile de constater comment Stoke et ses environs ont été abandonnés. Un bastion travailliste, c’est sûr ! Mais en quoi cela les a aidés ? Selon un rapport de 2015, il y a 60.000 personnes au-dessous du seuil de pauvreté dans cette zone ; 3.000 ménages dépendent de la charité pour leur nourriture et les arriérés en matière d’impôts locaux s’élèvent à 25 millions de livres. La présence du Parti national britannique, maintenant remplacé par l’UKIP, montre bien que la faillite des Travaillistes ouvre la voie à l’extrême droite.

C’est la même histoire à Copeland. Les industries – la sidérurgie, les mines, la chimie – ont disparu, sans aucun programme pour les remplacer. Le Parti travailliste est considéré comme tout autant coupable que les Conservateurs. On a dit qu’à Copeland le vote a été un vote contre l’establishment et, là, l’establishment … c’est le Parti travailliste. C’était un vote contre Tony Blair, contre Gordon Brown et contre les précédents députés travaillistes, Jack Cunningham et Jamie Reed.

Dans ces deux circonscriptions, les candidats travaillistes, dont aucun n’appartient à la gauche de ce parti, avaient été invités à la projection. Mais les deux candidats ont fait défaut. Ce qui est bizarre, vu la couverture assurée par la télévision, la radio et la presse écrite … Serait-ce parce que ces initiatives étaient organisées par Momentum ? Nous étions là pour soutenir le Parti travailliste. Ils n’ont même pas eu la politesse de nous répondre.

Maintenant, passons aux vraies questions. Quels sont les grands problèmes auxquels les gens doivent faire face ? Quel sont le programme et l’analyse de la direction du Parti travailliste ? Pourquoi est-ce que le Parti travailliste est apparemment si impopulaire ? Qui est responsable des divisions du Parti ?

Les problèmes sont souvent évoqués, mais rarement mis en rapport avec la question de la direction. Une classe ouvrière qui connaît l’insécurité de l’emploi, les bas salaires, l’auto-entrepreneuriat bidon, la pauvreté y compris pour beaucoup de ceux qui ont un travail, des régions entières qui pourrissent : telles sont les conséquences des politiques favorables au libre marché, défendues aussi bien par les Conservateurs que les Travaillistes. La flexibilité des employeurs, c’est l’exploitation des travailleurs. Les services publics ont été démantelés, livrés à la sous-traitance ou fermés, ce qui a constitué une source de profits pour quelques-uns et un appauvrissement de la société pour le plus grand nombre. L’essentiel est d’une évidence flagrante : les Blair, Brown et Peter Mandelson (4) ont joué un rôle majeur dans cette dégénérescence. C’est pourquoi les membres du Parti travailliste ont voté pour Corbyn.

Corbyn et John McDonnell, le Chancelier du « cabinet fantôme », ont une analyse différente et proposent des orientations politiques différentes. Le marché ne pourra jamais procurer une vie digne et sûre à l’immense majorité de la population. Si un besoin existe mais sans qu’il y ait un profit, alors le besoin restera insatisfait. Collectivement, nous pouvons planifier un avenir sûr, utiliser les nouvelles technologies pour le bénéfice de tous, nous assurer que toutes les régions seront revitalisées avec d’authentiques implantations industrielles, reconstruire nos services publics et la qualité de notre vie civique. Telle est la vision d’un monde transformé en rupture avec la société amère, divisée et appauvrie que nous voyons autour de nous.

Les mesures politiques de Corbyn constitueraient un point de départ. D’abord, l’investissement public dans les régions abandonnées pour fournir des emplois payés décemment ; un service de santé pleinement financé, où chacun depuis les employés du nettoyage jusqu’aux consultants seraient employés directement et les entreprises privées virées ; une solution au désastre que représente le partenariat privé si cher au New Labour ; une politique municipale de logements pour résoudre la crise des sans-abris ; le rétablissement de la propriété publique des transports pour en finir avec le chaos des privatisations. Nous disposons ainsi d’une compréhension des problèmes et d’idées pour commencer à reconstruire. Comment financer ? En réduisant les inégalités grâce à la taxation des profits et des grandes fortunes ! J’ajouterai bien que l’économie nécessite des changements fondamentaux afin que tous puissent « recevoir pleinement les fruits de leur travail », comme c’était écrit sur ma carte du Parti travailliste des temps anciens …

L’ironie est que ces politiques-là sont populaires. Un sondage récent révèle que 58% des personnes interrogées sont hostiles à la présence d’investissements privés dans le Système National de Santé ; 51% sont favorables à la propriété publique des chemins de fer et 45% pour l’augmentation des dépenses publiques et l’augmentation de la fiscalité des plus riches. Pourquoi donc est-ce que les députés travaillistes ne défendent pas ce programme ? Pourquoi ce silence des notables qui refusent de travailler avec le cabinet fantôme ? Est-ce qu’ils rejettent ces propositions politiques et préfèrent les privatisations et l’austérité du New Labour ? Ou bien restent-ils silencieux afin d’isoler Corbyn et ses supporters ?

Corbyn et son petit groupe sont en première ligne pour combattre les Conservateurs, obligés de s’accommoder d’une mutinerie silencieuse dans leur dos. Alors que les députés, qui ne sont plus représentatifs de la base, provoquent des dégâts considérables. Comment se fait-il que les médias ne les mettent pas au banc des accusés ? Ce sont eux et leurs soutiens dans la bureaucratie du parti qui ont été rejetés.

C’est leur Parti travailliste, pas celui de Corbyn, qui a perdu l’Ecosse, qui a perdu deux élections générales et qui a vu le naufrage inexorable du vote travailliste. Et pourtant, ils s’estiment toujours avoir le droit de diriger ! Ils ont toléré ou mis en œuvre l’érosion de l’Etat providence, l’abandon des anciennes zones industrielles, les coupes et les privatisations des services publics, la guerre illégale qui a provoqué plus d’un million de morts, terrorisé et déstabilisé l’Irak et ses voisins. Si Corbyn peut être écarté, alors ce sera « business as usual », avec guère de différence entre Travaillistes et Conservateurs. Si l’enjeu est la transformation de la société, alors ça commence par la transformation du Parti lui-même.

Que dire de la presse ? La violence de l’aile droite a été aussi brutale que l’on pouvait s’y attendre. Mais les journaux qui se présentaient comme radicaux ont démontré que ce n’était absolument pas le cas. Le Guardian et le Mirror se sont comportés en majorettes du vieil establishment travailliste. Editorial après éditorial, ils exigent le départ de Corbyn. Ils n’arrêtent pas de citer avec délectation les volcans éteints du New Labour. Ils titrent avec les déclarations de Mandelson : « chaque jour, je travaille pour évincer Corbyn ». Mandelson a été obligé de démissionner du gouvernement par deux fois. Pourquoi lui accorder une telle importance, sinon pour ajouter à la musique d’ambiance anti-Corbyn ?

Les journalistes de radio s’inspirent de la presse écrite. Un rapport a montré que pendant la campagne pour la réélection de Corbyn la BBC a sélectionné deux fois plus d’interviewés qui lui étaient hostiles que de ceux qui lui étaient favorables. Il s’agit souvent d’attaques ad hominem, aussi vicieuses que celles que Arthur Scargill (5) a du subir autrefois. Si l’on avait besoin d’une preuve de la force de Corbyn, on l’a : sa capacité à résister à ces attaques.

Pourquoi ces attaques ? Pourquoi les abstentionnistes de son parti sont exonérés de toute responsabilité alors que Corbyn est tenu pour responsable du déclin prolongé du Parti travailliste ? Ont-ils peur que Corbyn et McDonnell pensent vraiment ce qu’ils disent ?

S’ils disposaient d’un fort mouvement de soutien, le Parti travailliste sous leur direction commencerait à empiéter sur le pouvoir du Capital, à écarter les multinationales des services publics, de rétablir les droits des travailleurs et d’initier le processus de création d’une société du partage, sûre et durable. Cela vaut le coup de se battre pour cet objectif. Ce serait un début, seulement un début, sur un long chemin.

Ken Loach (traduction et notes : François Coustal)

Notes

  1. Cumbria (Combrie) est un comté rural du Nord de l’Angleterre.

  2. Momentum – « L’Elan » - est l’organisation des partisans de Jeremy Corbyn. Une partie significative de ses adhérents n’est pas membre du Parti travailliste.

  3. « Moi, Daniel Blake » est le dernier film de Ken Loach. Il a reçu la Palme d’Or du festival de Cannes (2016).

  4. Peter Mandelson a été, avec Tony Blair, l’un des artisans de la transformation du Parti travailliste en parti libéral de centre-gauche, « pro-business ».

  5. Arthur Scargill a été le dirigeant du syndicat des mineurs lors de la grande grève des mineurs.

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