Ne restons pas en retard sur le temps

L’Humanité a ouvert un débat (25/03).  Une révolution du travail est-elle possible sans révolution de la société ?. Une bonne occasion pour reprendre quelques propositions politiques actualisées et pas un replâtrage social-démocrate plus ou moins de gauche. Un objectif doit être, aujourd’hui, la semaine des 15 heures, ou la semaine de 30 heures la moitié de l’année.  Ce débat renforce la revendication des 32 heures !

Nous  vivons les effets de la révolution du travail qui s’est déroulée depuis les années 60. Sans la révolution de la société, qui était pourtant possible. 

L’automatisme dans les productions a connu un essor énorme après la guerre de 39-45, la généralisation de processus de contrôle de la production avec des moyens de connexion électronique et informatisés.  Le temps humain soumis à des tâches de production a vu son efficacité multipliée dans les raffineries, les centrales électriques, l’ensemble des productions chimiques, puis la régulation dans les transports, les imprimeries, l’automobile et l’ensemble des industries mécaniques.   

Depuis 1950, la productivité horaire de l’industrie a progressé d’environ 300 %,  tandis que ses effectifs ont diminué de 40 %. Ceux et celles qui y travaillent  sont le plus souvent chargés de la maintenance et de l’entretien. Et les tâches administratives ont aussi changées, avec les micro-processeurs, une miniaturisation accompagnée d’une énorme puissance de traitement.

 Produire avec moins de temps et de main-d’œuvre s’accompagnait d’une contradiction. En 1964, de l’avis du Directeur du Plan (une Institution respectée dans la République gaulliste), il fallait prévoir la semaine de trente  heures autour de 1985 (Réflexions pour 1985. Travaux pour le Plan, 1964). Pierre Naville avait montré l’actualité de la semaine de 35h[1].  

Au lieu de trois ou quatre équipes successives pour assurer des productions en flux ou en série, il serait mieux de compter huit équipes ou dix ;  des semaines d’environ  quinze heures ou des semaines de trente heure une moitie de l’année…  Avec la formation scientifique et professionnelle, des équipes assurant des tâches à plusieurs, cela est assez facilement réalisable.  La richesse produite grâce à l’automatisme généralisé permettrait des gratuités, un mieux vivre, des salaires surs : profiter du temps libre, travailler, débattre autrement.

Une telle transformation de la société remet en partie  en cause l’accumulation de la plus-value; elle permettrait  à l’ensemble des travailleurs de ne pas vivre sous l’empire des craintes dues à la précarité et la domination sociale.

Ces ruptures au moins partielles de l’ordre capitaliste étaient possibles et en train de se dessiner, ont amené, après les « années 68 », un retournement. Les bourgeoisies ont voulu exorciser ces risques pour leur monde.  Et les possibles non réalisés sont ainsi les raisons qui expliquent pourquoi, à l’opposé, nous subissons l’abandon  des solutions de welfare  (bien être social) au sein des démocraties occidentales. Selon les néolibéraux, avec moins de droits sociaux et moins de participation à la vie politique du plus grand nombre, les « démocraties seront plus gouvernables », a écrit en 1972 Samuel Huntington, (inspirateur de la Trilatérale).  En ce sens, chômage, discriminations,  divisions élitistes et ethnicisées sont un choix politique, auquel les partis de gauche se sont soumis.

Une révolution dans le travail, peut et pouvait se faire avec une socialisation nouvelle du travail : la garantie pour toutes et tous d’avoir un salaire garanti à vie, et des formes de débats démocratiques sur les objectifs de la production. Un nouveau droit du travail imposé à l’encontre de la logique du système capitaliste : plus personne n’aurait le droit de mettre un ou une salarié.e au chômage, d’où la possibilité de mobilité positive entre divers emplois, et la garantie de pouvoir se former à volonté au long de l’existence. Cette sécurité serait la flexibilité choisie par les salariés ; des enquêtes et études sociologiques en témoignent..

Faudrait-il  aussi la socialisation des entreprises transformées en biens communs et donc l’expropriation générale des capitalistes ?  Un capitalisme remodelé semblerait-il possible ? Ces question se posaient avant cette révolution dans le travail et doivent être reprises encore.  Plus que jamais sans doute après des dizaines d’années d’investissement aidés par les politiques d’Etat. Exproprier les actionnaires et profiteurs des entreprises reviendrait pour beaucoup à reprendre et socialiser des biens publics détournés. Il se poserait alors l’exigence de la réorganisation socialisée des productions et de l’autogestion généralisée. 

On fait vibrer, dans les médias,  la corde des mythes au sujet de la disparition du travail, hier au nom de « la fin du travail », aujourd’hui à cause de la « révolution numérique », pendant que les néolibéraux et leurs serviteurs imposent la « fin du salariat » à l’opposé de celle voulue dans les luttes de classe depuis deux siècles. 

Mais c’est un pas vers l’abolition du salariat qui est devant nous : pour tirer parti de la transformation du travail, par le temps libéré et un nouveau droit.

Pierre Cours-Salies

 

[1]- Pierre Naville, Vers l’automatisme social ?, préface Pierre Cours-Salies, rééd. Syllepse, 2016.  

 

 

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Auteur: 
Pierre CS Montreuil