Non à l'intervention du Kremlin en Ukraine

Ce qui se passe dans l'est de l'Ukraine n'est pas un "soulèvement populaire", comme veut le faire croire la propagande de Poutine. Les "républiques populaires" et les occupations des mairies à Donetsk, Slaviansk…, sont invariablement l'œuvre du même type de groupes d'hommes masqués, bien armés, bien entraînés, souvent avec treillis et équipements de l'armée russe sur lesquels on a enlevé tout signe d'identification, et soutenus par quelques centaines, parfois quelques milliers, de manifestants.

Déstabiliser l'Ukraine

Commandos d'unités spéciales russes ? Anciens soldats russes en Afghanistan et en Tchétchénie, aujourd'hui mercenaires ? Divers groupes paramilitaires ? Les correspondants sur place commencent à recouper des informations, qui vont toutes dans le même sens. Ces provocations ont placé l'Ukraine au bord d'une guerre civile, couplée à la menace d'une guerre d'agression de Poutine, lequel a massé ses armées le long de la frontière. Nous assistons à une suite bien planifiée de provocations  pour déstabiliser l'Ukraine, en fomentant des mouvements sécessionnistes qui tous "appellent à l'aide" Poutine, pour faire rattacher, après la Crimée, tout l'est du pays à la Russie.

Pourtant, selon le dernier sondage du 19 avril,[1] réalisé par l'Institut international de sociologie de Kiev, 64,3% des habitants du sud-est russophone soutiennent un Etat ukrainien unitaire (dont 19,1% avec les mêmes droits des régions que jusqu'à présent et 45,2% avec un système décentralisé et des droits des régions élargis). La "fédéralisation"  -  que revendique Poutine (et le Parti communiste ukrainien), et dont le but serait un contrôle plus en souplesse de ces régions par Moscou  -  ne recueille que 24,8%, avec des pics à Donetsk -  38,4%, Luhansk - 41,9% et Kharkiv - 32,2%. Concernant l'intervention militaire de la Russie, 66,3% s'y opposent, mais 55,9% la jugent possible. 57,2% pensent que les droits des russophones, que Poutine voudrait défendre, ne sont pas bafoués. En même temps, la défiance envers le pouvoir à Kiev est grande - plus de 70% le jugent illégitime.

Des mouvements séparatistes préparés de longue date

Selon Anton Shekhovtsov, un chercheur sur l'extrême-droite réputé, "des organisations fascistes russes ont, déjà depuis pas mal de temps, suscité et infiltré profondément des mouvements séparatistes pro-russes dans le sud-est de l'Ukraine". [2] Il cite entre autres le théoricien fasciste russe Alexandre Douguine et son mouvement eurasiste, qui a une grande influence sur la pensée politique de Poutine, et dont les idées sont à la base du projet de Poutine d'une "Union eurasiatique" qui ferait renaître un empire grand-russe .

De même, l'organisation paramilitaire et antisémite Oplot (Bastion), basée sur le club de sport de Kharkiv du même nom et qui recrute des élèves diplômés des écoles de police, de l'armée et des services secrets, a participé le 16 avril à l'attaque et l'occupation de la mairie et d'autres sites à Donetsk.[3] Pendant la révolution du Maïdan, Ianoukovytch les avait utilisés pour constituer les bandes des casseurs, les "titouchki", qui ont agi en soutien aux sinistres Berkut.

Ce que dit Volodomyr Yermolenko, chercheur ukrainien, devrait faire réfléchir : "…Ce que l'on observe dans la façon d'exercer le pouvoir de Vladimir Poutine, ce sont précisément des affinités avec le fascisme ! Les ingrédients sont là : la nostalgie de l'empire russe et de l'Union soviétique, mais aussi le sentiment revanchard et une volonté de reconquête typiques de tous les régimes fascistes du XXe siècle… (…) Le régime Poutine, c'est donc le fascisme paré des atours de l'antifascisme ! Accuser l'autre de fasciste est une bonne recette : c'est une idée simple, forte, que tout le monde comprend." [4] Ajoutons qu'en exacerbant les sentiments "patriotiques" grand-russes et les peurs des "fascistes à Kiev" dans une partie des populations du sud-est ukrainien, Poutine souffle sur les braises d'une possible guerre, à l'exemple de son petit protégé serbe Milosevic, qui avait réussi à en provoquer plusieurs au nom de "l'épuration ethnique" de la nation "grand- serbe" dans l'ex-Yougoslavie.

Soutenir le droit de l'Ukraine à l'indépendance et à l'intégrité

La gauche française et européenne devrait soutenir le droit de l'Ukraine à l'indépendance et à l'intégrité de son territoire, face à la politique d'annexion de Poutine  -  guerrière, impérialiste et chauvine grand-russe. Son but immédiat est d'empêcher la tenue des élections du 25 mai, ce qui, avec le départ de Ianoukovytch, fut la deuxième principale revendication de la révolution démocratique du Maïdan. Une partie de la gauche s'est laissée abuser par la propagande de Poutine, et craint maintenant que les fascistes sont la principale force à Kiev. Or, "les deux partis d'extrême droite pèsent à eux deux moins de 3 % dans les sondages actuellement. Le candidat de Svoboda, Oleg Tyagnybok, recueillerait 1,8 % des voix, et Dmytro Yarosh, le leader de Pravyi Sektor, 0,9 %. Autrement dit, c'est une très très faible minorité si l'on compare, par exemple, avec les scores du Front national !" [5]

La gauche devrait au plus vite établir des relations, tisser des liens, organiser des voyages d'information, des débats, des échanges, des jumelages  -  vers toutes les forces citoyennes, progressistes, syndicales, associatives aussi bien à l'ouest que dans le sud-est de l'Ukraine, ainsi que vers l'opposition démocratique en Russie même. Nous devons soutenir par tous les moyens le droit du peuple ukrainien dans toutes les régions à décider librement de son organisation étatique et sociale, par des élections libres et référendums, mais sans pressions et ingérences militaires du "grand frère" d'à côté, et en respectant toutes les différences de langue, d'histoire et de situation sociale.

En même temps, il faut dénoncer l'hypocrisie de "l'aide" de l'UE, Washington et leurs "sanctions" ridicules. Ils veulent aussi profiter de la faiblesse extrême de l'Ukraine et cherchent à s'entendre quand même avec Poutine (dont la fortune estimée à 40 mld $ est épargnée par les "sanctions") sur le dos de la révolution du Maïdan. Nous devons exiger de nos gouvernements et banques que tous les prêts soient accordés à l'Ukraine sans conditions, sans imposer d' "ajustements structurels" chers au néolibéralisme, et aussi que soit annulée purement et simplement la dette extérieure ukrainienne. Nous devons nous opposer à toute intervention de l'OTAN, en exigeant à la place que soit acheminée toute aide financière et en armes que demanderait l'Ukraine en cas de guerre avec Poutine.

Stefan Bekier, ancien activiste de l'opposition de gauche en Pologne. 2.05.2014

PS. Ce court article a été écrit juste avant la mort de plus de 40 personnes à Odessa, dans l'incendie criminel de la Maison des syndicats. Les informations les plus contradictoires, opposées d'un camp à l'autre, circulent sur les circonstances et le déroulement de ces tragiques événements. En attendant que toute la lumière soit faite, par des enquêtes indépendantes, sur les responsables de ces événements, on ne peut que constater avec tristesse et indignation à quelles terribles explosions de violence mène le réveil et l'exacerbation artificiels des haines nationales et interethniques entre "pro-russes" et "pro-ukrainiens" ; qui auparavant cohabitaient en paix au sein d'une même Ukraine unie, pluriethnique, pluriculturelle et plurirégionale, parlant tous l'ukrainien et le russe en citoyens bilingues d'un seul et même pays  -  indépendant depuis à peine 23 ans !

[1] http://zn.ua/UKRAINE/mneniya-i-vzglyady-zhiteley-yugo-vostoka-ukrainy-ap..., ; résumé sur http://www.rtl.fr/actualites/info/international/article/ukraine-les-habitants-de-donetsk-contre-la-russie-mais-aussi-kiev-7771293968

[2] http://anton-shekhovtsov.blogspot.fr/2014/04/russian-and-pro-russian-right-wing.html

[3] http://ipress.ua/ru/news/separatysti_vivesyly_flag_oplota_v_tsentre_donetska_60224.html ; http://zaxid.net/home/showSingleNews.do?u_harkovi_vzyali_pid_vartu_odnogo_z_lideriv_separatistiv&objectId=1307007

[4] http://www.mediapart.fr/journal/international/300414/yermolenko-le-regime-poutine-cest-le-fascisme-pare-des-atours-de-lantifascisme?page_article=2

[5] ibidem

 

 

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