Où va Cuba (2)

55 ans après la révolution qui a renversé la dictature de Batista, la première génération de sa direction commence à disparaître et l’avenir de son projet « socialiste » reste incertain.

Cuba connaîtra-t-il l’expérience de la « thérapie de choc » capitaliste comme dans les anciens pays du bloc de l’Est ? La voie d’un capitalisme d’État comme en Chine et Vietnam sera-t-elle suivie ? La libéralisation économique s’accompagnera-t-elle, comme certains le demandent, d’une extension des libertés politiques et d’une tolérance plus grande à l’égard des dissidents ? Et au cas où une démocratie socialiste n’advenait pas dans l’île, quel rôle jouerait le secteur critique de gauche naissant ?

Quelle que soit l’issue, depuis que Raúl Castro a pris le pouvoir en 2006 en promettant des réformes, l’espace politique cubain a vu la lente émergence de débats et de nouvelles tendances. Ce que nous savons de ces courants est limité, et même si quelques Cubains s’expriment ouvertement quant à leurs préférences politiques, nous ne pouvons qu’esquisser le paysage politique en cours d’évolution.

Le programme politique de Castro a permis la libération des prisonniers politiques de longues peines, une meilleure prise en compte de la discrimination raciale et de genre, des efforts plus importants pour les réduire, ainsi que l’ouverture partielle des migrations de et vers Cuba.

Chaque réforme est caractérisée par les mêmes traits : un assouplissement des règles et des concessions aux demandes populaires, sans pour autant reconnaître les droits d’une citoyenneté indépendante de l’emprise de l’État et un degré significatif de libéralisation politique et culturelle. Même lorsque cela ne constituerait pas une démocratisation qui permettrait de contester le monopole du pouvoir exercé par le Parti communiste cubain.

Le point central des réformes économiques de Castro est de tenter de revitaliser l’économie cubaine par l’adoption d’éléments du modèle sino-vietnamien – un capitalisme d’État qui conserve le monopole du pouvoir politique au moyen du parti unique, contrôle les secteurs stratégiques de l’économie, comme les banques, mais partage le reste avec un secteur privé qu’il soit étranger ou domestique. Mais, contrairement à la Chine et au Vietnam, la libéralisation économique cubaine a été entravée en des endroits clés, non à la base, mais par des secteurs de la bureaucratie qui craignent que la réalisation des réformes à la chinoise puisse éroder leur pouvoir. Cette perspective largement reconnue est devenue l’un des points centraux de la discussion dans les cercles académiques de l’île.

Le spécialiste en sciences sociales cubaines, Camila Piñeiro Harnecker, en particulier, a discuté de l’influence des éléments « étatistes », qu’elle décrit comme un groupe composé d’administrateurs de « niveau moyen et de fonctionnaires qui ont peur de perdre leur travail et de positions leur permettant de bénéficier de l’État à travers la corruption ». Ces derniers défendent une amélioration du système, et non l’élimination du socialisme d’État lequel irait contre leurs propres intérêts. Quoique Piñeiro Harnecker limite l’ampleur de cette résistance à des bureaucrates de niveau moyen, et ne les nomme pas, son analyse peut également être élargie aux fonctionnaires plus haut placés dans la pyramide bureaucratique, tel le tenant d’une ligne dure José Ramón Machado Ventura, qui était récemment encore présumé devenir le successeur de Raúl Castro.

Au-delà de la crainte qu’inspire la marche vers le modèle sino-vietnamien, on sait peu de chose sur le positionnement des autres secteurs importants du pouvoir et de la population elle-même face à ces réformes. Les appréciations des managers et techniciens administrant les plus importantes entreprises de l’île – dont celle en joint venture avec le capital étranger –, dans et hors du secteur militaire, ne peuvent être non plus évaluées.

Comme leurs pairs lors de l’écroulement du bloc de l’Est, on peut s’attendre à ce que les managers des entreprises d’État soient les plus chauds supporters du programme de réformes de Raúl Casro et défendent un tournant plus marqué vers le capitalisme d’État. Quelques éléments le laissent à penser, mais il n’y a pas de preuves concrètes de ce choix. Les étapes franchies ont été relativement modestes : permettre aux entreprises d’État de conserver 50 % de leurs profits pour leur recapitalisation et leur laisser la liberté de décisions sur les investissements mineurs et les augmentations de salaires. Ces mesures ont été adoptées dans le programme de 2012 du Parti communiste pour établir l’autonomie des entreprises qui promettait de plus grands changements (sans de façon générale concrétiser), tels la décentralisation partielle des prix, et la fin des sociétés d’État à faible performance par la liquidation, la privatisation ou la conversion en coopératives.

Les réformes économiques de Castro ont reçu le soutien institutionnel d’un groupe d’économistes travaillant au Centro de Estudios de la Economía Cubana (CEEC). Bien qu’ils se soient exprimés sur l’ampleur limitée de ce programme, ils l’ont également bien accueilli comme une étape vers l’établissement d’une économie mixte d’État. Les plus importants défenseurs de cette voie sont Omar Everleny Pérez-Villanueva et Pavel Vidal Alejandro. Pour Piñeiro Harnecker, qui travaille également au CEEC, mais ne partage pas cette politique, ce groupe, qu’elle étiquette comme « économiste », défend la croissance économique comme le principal objectif du socialisme. Le CEEC fait allusion, mais pas ouvertement, aux avantages du management capitaliste privé.

Selon Piñeiro Harnecker, ces « économistes » considèrent que les entreprises autonomes guidées par l’intérêt privé sont les plus efficaces, notamment dans la coordination de leurs activités économiques. Les problèmes liés aux conséquences de la privatisation de l’économie – qui augmentent les inégalités, marginalisent encore plus les défavorisés et accélèrent la crise écologique – devront, selon eux, être traités plus tard. Les mesures peuvent être prises, cependant, pour réduire ces problèmes, comme un système fiscal pour réguler les inégalités de revenus et l’adoption de lois protégeant les consommateurs, les travailleurs et l’environnement – une position qui rappelle la troisième voie sociale-démocrate en Europe.

Toujours selon Piñeiro Harnecker, la perspective des « économistes » est ardemment partagée par les administrateurs des entreprises d’État qui voient dans ces réformes vers une autonomie plus grande de leur gestion une étape vers l’élimination de la planification et la restauration de la propriété privée. Cependant il n’est pas clair s’ils ont une connexion avec le CEEC, mais ces « économistes » du CEEC ont joué un rôle dans la propagation des idées pro-marché dans les cercles politico-intellectuels à Cuba. La proéminence qu’occupe ce groupe le met sous les tirs croisés bureaucratiques.

Le Recteur de l’Université de la Havane a stigmatisé Omar Everleny Pérez-Villanueva pour sa position trop critique du système économique cubain et, par la suite, l’a empêché de participer aux réunions de la Latine American Studies Association (LASA) qui se sont tenues à Washington en 2013, alors que plusieurs de ses collègues qui partagent les idées du CEEC ont pu y être présents. Pour autant Pérez-Villanueva ne semble pas découragé, et poursuit ses activités avec les membres du CEEC, en tant que conseiller économique de Marino Murillo Jorge, le ministre de la planification et de l’économie. En juin 2013, il est apparu à la télévision cubaine pour animer un séminaire sur « l’administration de l’économie et de l’entreprise à Cuba ».

Il y a encore quelques années, il aurait été inconcevable de penser que l’Église catholique puisse être un acteur majeur de la vie politique à Cuba. Tout au long de son histoire, la présence de l’Église a été relativement faible (comparée aux autres Églises d’Amérique latine). Le gouvernement de Castro lui a accordé un certain nombre de concessions. Il lui a permis d’organiser des processions religieuses, d’être présente sur internet, d’éditer ses bulletins et magazines, ou encore d’installer des petites paroisses avec leurs publications. De plus, Castro a permis à l’Église catholique de fonder, en 2011, le Centre culturel Félix Varela. Celui-ci est devenu un des quelques espaces publics où des opinions critiques contre le gouvernement peuvent s’exprimer ouvertement. Ce Centre sert en partie à former les entrepreneurs de demain, en partenariat avec une Université catholique espagnole.

Alors qu’une des questions est de savoir ce que le gouvernement cubain a gagné par ces concessions, il est clair que l’Église catholique, elle, en a tiré un énorme avantage. L’Église est une des organisations de l’île les mieux gérées, après l’armée. Stratégiquement et tactiquement consciente de la façon d’atteindre les objectifs qu’elle s’est fixés, elle souhaite devenir une forte force morale, comme arbitre « neutre » se tenant au-dessus de tout conflit social ou intérêt politique à Cuba. À cette fin, l’Église tente d’inscrire son identité dans les traditions culturelles ancestrales de Cuba, soulignant les traits d’une culture cubaine associée avec la religion populaire afro-cubaine, comme l’adoration de la Vierge de la Caridad del Cobre, le saint patron de Cuba appelé Ochún dans la tradition Yoruba (alors que, dans le même temps, elle cherche à se distancer du culte « païen »). En revêtant ses vêtements de « gardienne », elle n’épargne aucun effort pour faire oublier des questions politiques et historiques épineuses et son soutien militant au pouvoir espagnol, en particulier durant la dernière guerre d’indépendance, et ses liens avec l’opposition de droite dans les premières années du gouvernement révolutionnaire.

La hiérarchie catholique cubaine aurait préféré une transition cubaine avec un important parti politique inscrit dans la tradition catholique, tels les partis de la Démocratie-chrétienne qui existent en Europe et en Amérique latine. L’Église sait cependant qu’un parti de ce type, qui existe déjà en exil, ne peut avoir de racines populaires dans l’île et ne sera pas autorisé à fonctionner légalement dans la version cubaine d’un modèle sino-vietnamien autoritaire. C’est pourquoi elle se fixe des objectifs plus réalistes, par la mise en œuvre d’un agenda catholique social qui défend des « réformes » limitant l’avortement et le divorce, et pousse à l’extension de son rôle dans l’éducation supérieure et l’institution d’éducation religieuse dans les écoles publiques – une revendication de la hiérarchie catholique cubaine depuis les premiers jours de la République dans la première moitié du 20e siècle. Adoptant une politique ambiguë à plusieurs niveaux, l’Église publie depuis 2012 Espacio Laical, la publication officielle du Centre culturel Félix Varela. Le magazine a ouvert ses colonnes aux idées libérales, sociale-démocrates et nationalistes, mais également à celles de la nouvelle gauche critique et des économistes du CEEC. Il s’est parfois affronté aux dissidents qui rejettent le dialogue avec le gouvernement et/ou refusent de collaborer avec la U.S. Interests Section à la Havane[1], mais a aussi soutenu et publié les propositions démocratiques que mettent promeuvent les différents groupes réunis dans le Laboratorio Casa Cuba.

Un de ses rédacteurs en chef, Lenier González Mederos, un porte-parole patenté de l’Église, a utilisé le magazine pour proposer implicitement un pacte politique entre l’Église et l’armée. Il a décrit les deux institutions comme celles qui allaient rester « indemnes » dans les 200 ans à venir, expliquant que « les forces armées comme l’Église catholique ont la responsabilité patriotique et morale de veiller et permettre le meilleur avenir à Cuba ».

Alors qu’elle utilise Espacio Laical pour se donner une image libérale et sociale-démocrate, l’Église publie également Palabra Nueva, l’organe officiel de l’archidiocèse de La Havane, qui promeut des conceptions conservatrices. Pour donner le ton politique du magazine, son rédacteur en chef, Orlando Márquez, a déclaré dans son article « Sin miedo a la riqueza [Sans crainte de la richesse] » que l’émergence d’une couche favorisée est un signe positif de la prospérité sur l’île, rejetant l’idée qu’il y aurait quelque problème avec l’inégalité économique croissante. Dans la partie conservatrice de son agenda, Palabra Nueva a mis en avant des figures du passé, comme l’organisation politique cubaine ABC anti-gauche des années 1930, et Carlos Castañeda, un journaliste exilé bien connu pro-Washington et éditeur de journaux à Puerto Rico et Miami. (Le magazine a également redécouvert Walt Disney comme « génie au service des enfants et de la culture universelle »).

Que se passe-t-il du côté de la gauche cubaine ?

Depuis la crise économique provoquée par l’effondrement du bloc soviétique, une tendance communiste libérale, critique sur différents aspects de la société cubaine mais loyale au régime, s’est développée dans les cercles de l’élite académique de l’île. Ce camp communiste libéral est le mieux représenté dans Temas, devenue la plus importante revue intellectuelle de sciences sociales à Cuba, qui touche un lectorat composé d’universitaires, d’intellectuels et d’artistes. Elle publie souvent des articles fournis en faits et en critiques, mais évite tout questionnement indirect du système du parti unique, et encore moins de ses principaux leaders.

Temas soutient également un forum de discussions sur différents sujets, qui est, depuis des années, ouvert au public sans restrictions. Cependant, depuis que le 29 octobre 2009 le dissident blogueur bien connu Yoani Sánchez a participé, sous une fausse identité, à un panel de discussion sur internet et a formulé des remarques polémiques, Temas a posté des modérateurs sur son panel mensuel de discussion afin d’empêcher les dissidents d’y participer.

Rafael Hernández, le principal rédacteur de Temas, est un universitaire perspicace et un acteur politique doté d’un sens affûté pour comprendre l’humeur de la population de Cuba. S’il a identifié le mécontentement populaire, il n’a pas eu peur de publier une version diluée de ce mécontentement, mais toujours dans les limites acceptables fixées par le régime.

Un des meilleurs exemples de ce positionnement est cette lettre ouverte à la jeunesse qui souhaite émigrer, où il reconnaît, et même semble se situer de leurs côtés, plusieurs de leurs récriminations, mais qui se termine, d’une certaine manière, par une apologie sophistiquée du régime. À d’autres occasions, particulièrement lorsqu’il s’adresse à des publics étrangers, sa position de communiste libéral disparaît au profit d’une simple défense du régime cubain. Dans un article publié dans La Jornada, un quotidien mexicain de gauche, il invente un certain nombre de sophismes pour justifier le parti unique, l’emprisonnement des dissidents politiques et les institutions non démocratiques du « pouvoir populaire ».

En ce qui concerne le développement de l’aile gauche de la contestation dans l’île, les figures clés potentielles incluent les éléments critiques, comme Rafael Hernández, qui sont loyaux au système mais sont poussés par leur propre intégrité politique et esprit de rébellion à exprimer complètement leurs désaccords en dépit des coûts occasionnés. Un autre critique de ce type est Esteban Morales Domínguez, un professeur noir qui a l’habitude d’apparaître en tant qu’expert des États-Unis dans Mesa Redonda (Table ronde), la plus importante émission politique de la télévision cubaine. Dans un article de 2010, Morales Domínguez a durement critiqué le niveau grandissant de la corruption dans le pays, la caractérisant comme une menace plus grande contre la révolution que la dissidence interne.

En brisant les tabous, il a pointé du doigt les cercles du pouvoir au centre de cette corruption et lancé un avertissement à ceux qui, dans le gouvernement, renforcent leur position en vue de transférer la propriété d’État dans leurs propres mains privées dés que le régime tombera, exactement comme cela s’est passé en Union soviétique.

En réponse à cet article, les autorités ont retiré Morales de l’émission Mesa Redonda et ont suspendu son appartenance au Parti communiste cubain. Il fut plus tard réintégré dans le parti, mais ne retrouva pas sa place de commentateur à la télévision.

Morales Domínguez a également produit des écrits critiques sur le racisme dans l’île. Quoiqu’il n’ait pas encore abordé la question politique sensible de la défense d’une organisation indépendante pour les Cubains noirs hors des organisations officielles, il a récemment soulevé la dangereuse question de savoir si « le racisme institutionnel [a] réellement disparu » dans le pays et a directement interrogé l’attitude du régime face au racisme, déclarant que s’il « a disparu seulement relativement, nos quatre institutions d’État ne nous offrent pas encore les résultats qu’on pourrait attendre d’elles alors qu’elles sont en fait destinées à combattre le racisme ».

Morales nia plus tard que le racisme institutionnel existe encore à Cuba, mais continua d’insister sur « le manque de volonté politique et un excès d’obstacles bureaucratiques » qui empêchent le gouvernement de faire ce qui devrait être fait pour réduire le racisme. Il a également, presque implicitement, contesté la vieille ligne gouvernementale sur le racisme comme héritage du passé capitaliste et colonial de Cuba, expliquant que « ces phénomènes ne sont pas entièrement hérités du passé, mais sont également le résultat d’un système social imparfait qui contribue à leur reproduction. Ces défauts qui perdurent proviennent, à un important niveau, des mécanismes défaillants de différentes institutions d’État ».

Il existe également d’autres éléments critiques qui sont loyaux au système, mais qui, comme Morales Domínguez, ont connu des problèmes avec les autorités en raison de leurs idées : ainsi de trois universitaires de l’université de Matanzas, située à une centaine de kilomètres de La Havane, qui sont derrière le blog La Joven Cuba (LJC). Ce blog a été créé en 2010 dans le but de « défendre la révolution », mais de permettre également « un débat interne sur son présent et son avenir ». Quoiqu’il ait durement attaqué les blogueurs dissidents tel Yoani Sánchez, le blog offre une plate forme pour ses visiteurs (principalement des exilés cubains) leur permettant d’apporter leurs propres critiques en commentaires et la possibilité de discuter respectueusement de ses appréciations.

La principale caractéristique du blog demeure ses critiques répétées du marxisme officiel tel qu’il est enseigné dans les écoles cubaines, du journal du parti Granma, et de la lenteur de la mise en œuvre de la résolution adoptée par la conférence du parti de 2012, ce qui est probablement la raison de dix mois de blocage du site de juillet 2012 à avril 2013, imposé par les administrateurs de l’université de Matanzas.

Il existe également un courant critique vraiment de gauche qui s’est développé dans l’île. Quoiqu’il évite le label de « dissident », de crainte d’être associé avec l’économie pro-marché et soupçonné d’allégeance à Washington, ce qui a caractérisé pour une bonne part les dissidences politiques modérées et d extrême droite à Cuba, il se positionne de façon critique. Sa position franchit la ligne jaune tracée par les autorités cubaines qui considèrent toute forme de critique du régime comme oppositionnelle. Ces critiques de gauche ont donc été l’objet d’un harcèlement, et ont été privés d’avantages comme des voyages payés à des conférences, lesquels ne sont accordés qu’à ceux qui peuvent être critiques mais « respectent » le système. Cette gauche cubaine est, pour l’essentiel, composée d’étudiants, d’universitaires, d’artistes et d’intellectuels, mais ils sont particulièrement actifs pour toucher des gens en dehors de leur propre milieu et s’engagent pour des causes populaires.

Le plus frappant de cette nouvelle gauche critique est le consensus idéologique qui s’est développé en son sein autour de l’autogestion ouvrière, une notion peu ancrée dans la tradition politique cubaine. Cet intérêt est partagé par des groupes d’origines différentes qui occasionnellement collaborent entre eux pour former un milieu critique de gauche. Une de ces organisations s’est réunie autour du diplomate à la retraite Pedro Campos Santos, qui, comme ses associés qui ont participé aux premières années de la révolution cubaine, tente de mobiliser les traditions d’un marxisme critique pour développer les idées d’une gestion participative et démocratique.

Le groupe le plus visible de ce milieu de la gauche critique est le Red Observatorio Critico, composé principalement de jeunes, qui ne défend pas un programme politique délimité mais se comporte comme un front idéologique flou qui inclut des écologistes, des anarchistes et même des catholiques de gauche. L’Observatorio a tenté de défendre toute une série de thèmes concernant l’environnement et les questions de genre et d’homosexualité, ce qui explique certainement pourquoi il a été particulièrement la cible des autorités et le fait que parfois ses membres aient été arrêtés.

Également actif dans ce milieu, Proyecto Arcoiris (le projet arc-en-ciel) est dédié au mouvement gay et cherche à obtenir son indépendance de l’officiel Centro Nacional de Educación Sexual (CENESEX), dirigé par Mariela Castro Espín (une fille de Raúl Castro), et de l’Observatorio de los Derechos LGTB qui est associé à des dissidents modérés ou conservateurs. Un autre groupe indépendant, fondé par des Afro-Cubains critiques du système, le Cofradía de la Negritud, a collaboré avec l’Observatorio Crítico dans des activités mettant en lumière le rôle des Noirs dans l’histoire cubaine. Une de ces initiatives a été de commémorer le massacre de cinq Abakuás, membres d’une société secrète afro-cubaine pour avoir tenté, sans succès, d’empêcher l’exécution le 27 novembre 1871 de huit étudiants blancs en médecine pour avoir profané la tombe d’un officier espagnol.

En dépit de leurs efforts, l’Observatorio et les autres éléments de la gauche critique n’ont pas été encore capables d’établir de profondes relations avec d’autres groupes sociaux importants, une difficulté partagée également par les dissidents de droite. La répression officielle, l’étranglement du gouvernement des mass medias et l’accès très limité à internet expliquent pourquoi peu de Cubains peuvent prendre connaissance d’une pensée critique sur le champ politique.

Un des conséquences malheureuses de l’importance donnée à l’autogestion locale est le manque relatif d’attention à une question clé : le contrôle total et global antidémocratique de l’État-parti unique.

Les discussions sur l’autogestion ont tendance à ignorer la nécessité de la planification au niveau national et le fait que le PCC dominera cette planification si son monopole politique n’est pas aboli. L’expérience yougoslave du siècle dernier a montré que l’autogestion authentique au niveau local ne peut fonctionner que s’il y a une planification économique au niveau national, qui pour autant ne néglige pas la participation démocratique sur les lieux de travail. Les décisions vitales, comme l’accumulation et la consommation, les salaires, les impôts et les services sociaux, touchent l’ensemble de la société et limitent significativement ce qui peut être décidé dans chaque entreprise. D’où la nécessité de nouvelles structures pour faciliter l’échange entre elles.

Dans le cas de l’Observatorio Crítico, le manque d’attention au parti et à l’État est peut-être dû à l’influence grandissante de l’anarchisme, une idéologie politique forte dans le mouvement ouvrier cubain à la fin du 19e siècle et au début du 20e siècle, mais qui a été complètement éliminée par la montée des syndicats dirigés par les communistes dans les années 1920. Certains dans l’actuelle gauche critique cubaine ont commencé à se tourner vers l’anarchisme – lequel, peu importe ses défauts, a eu une honorable présence politique dans l’île – dont le passé validerait leurs propres choix politiques.

Le processus en cours à Cuba de décadence morale et de désintégration sociale, dénoncé par Castro lui-même, est le reflet du système politique et socio-économique dans lequel trop de pauvres et les membres de la classe ouvrière – particulièrement les 40 % de la population qui ne reçoivent pas de versements d’argent de l’étranger – ne voient pas d’alternative à l’émigration ou la transgression de la loi.

Avec la disparition de la génération historique des dirigeants révolutionnaires dans les cinq à dix prochaines années, un nouveau paysage politique va émerger dans lequel les activités politiques oppositionnelles peuvent ressurgir. Certains argumenteront que puisqu’une orientation démocratique et révolutionnaire pour le socialisme ne sera probablement pas à l’ordre du jour immédiatement, il n’y a pas à mettre en avant une telle perspective. Mais c’est précisément cette perspective qui défend l’autogestion démocratique de la société cubaine qui peut former une résistance convaincante contre ce qui probablement va se produire. En développant la solidarité avec les plus vulnérables et en appelant à l’égalité de classe, de race et de genre, un futur mouvement peut construire un front uni contre les oppresseurs d’aujourd’hui et de demain.

Dans cette vision repose l’espoir du peuple cubain et plus largement de toute la région.

Samuel Farber. Traduction de Patrick Le Tréhondat. Publié dans Contretemps n°22.

 

 

 


[1]           La United States Interests Section de l’ambassade de Suisse à La Havane représente les intérêts américains à Cuba. Son personnel est employé par le ministère des Affaires étrangères américain. (NdT)

 

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