Oppression des femmes et capitalisme

Les rapports de production capitalistes et les formes spécifiques d’exploitation qu’ils portent surdéterminent les formes d’oppression des femmes et, en ce sens, les remodèlent. Encore faut-il en rendre compte  , en lien avec la tradition  d’analyse marxiste.  D’où ce  titre général «  Oppression des femmes  », qui renvoie à mon propre travail sur le sujet, lequel était placé sous ce même titre[i].

J'opérerai d'abord un retour historique sur les années 1970-1980, au cours desquelles se sont développés tout à la fois une relecture critique  des analyses de Marx et d’Engels sur le sujet et un travail d’analyse de l’oppression des femmes. Je proposerai ensuite quelques remarques sur les débats actuels, souvent structurés autour de l’«  intersectionnalité  », une approche d’origine anglo-saxonne, qui se limite souvent à constater des intersections statiques entre différentes catégories (classe, sexe, race) au travers desquelles se construisent des identités multiples.

Rapports de parenté et rapports de production

Au cours des années 1970 s’amorce en France – et, grosso modo, en Europe  – une lecture critique des analyses de Marx et d’Engels de l’oppression des  femmes. Ce en lien avec le développement des mouvements féministes. Il faut rappeler que l'approche de ceux-ci était très «  progressiste  » par rapport à ce qu'il en était à l’époque pour le mouvement ouvrier. La référence était  le livre d’Engels, L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’État. À ce propos, il convient – ce qu'on fait insuffisamment – de distinguer, d’une part l’indication d’une méthode d’analyse générale, et d’autre part ses propres analyses de l’évolution historique, celles-ci très marquées par les limites des analyses évolutionnistes de Morgan, le fondateur de l’anthropologie moderne (sur ce dernier, on peut lire le texte de Maurice Godelier, dans Horizon, trajets marxistes en anthropologie (Maspero, 1977).

Dans sa préface, Engels avance une formule que la tradition marxiste aura toujours quelque difficulté à intégrer. Il explique que l’analyse matérialiste a pour fondement la production et la reproduction de la «  vie immédiate  », mais il ajoute que cette production se dédouble «  la production des moyens d’existence » et «  la production des hommes mêmes, la propagation de l’espèce  ». D’un côté donc, les rapports de production, de l’autre une forme historique donnée de «  famille  ». La catégorie de rapport de parenté me paraît plus fonctionnelle, mais prise dans un sens plus général que le fait une certaine anthropologie se contentant d’établir des systèmes classificatoires. Les rapports de parenté dont je parle sont ceux qui se cristallisent dans des institutions liées à la reproduction de l’espèce, mais qui peuvent englober des fonctions et des individus allant au-delà; par exemple la «  maisonnée  » de l’Ancien Régime.

Cette approche me semble décisive, car, historiquement, le statut des femmes est principalement déterminé par leur place dans les rapports de parenté, donc par la manière dont ces rapports s’articulent avec les rapports de production. C’est ce double mouvement qui préside aux conditions de ce que Marx appelle, selon une formule de l’Introduction à la critique de l’économie politique, «  la production de la vie sociale  ». On peut l’éclairer par cette autre formule souvent reprise à cette époque par Maurice Godelier : «  Les hommes ne se contentent pas de vivre en société, ils produisent de la société pour vivre[ii].  »Engels a mis en œuvre cette méthode d’analyse, mais  – comme je l'ai déjà signalé – de manière très marquée par les limites de l’époque[iii].

Il distingue trois grands moments. Celui des sociétés primitives, où «  la direction du ménage  » attribuée aux femmes est, au même titre que le travail des hommes, «  une industrie publique  »  ; par ce terme, ou celui de «  production sociale  », Engels désigne un travail reconnu comme tel socialement. Avec l’apparition de la propriété privée et l’instauration de la famille patriarcale, la direction du ménage «  perd son caractère public  », ne «  concerne plus la société  ». Il devient «  un service privé  », et la femme devient la «  première servante  » de l’homme. Enfin, le capitalisme permet le retour des femmes dans la «  production sociale  » et jette les bases de la disparition de la famille patriarcale. Va alors perdurer dans la tradition marxiste une tendance à considérer l’oppression des femmes comme essentiellement une survivance du passé, même si est pris en compte le fait que la tendance décrite par Engels s'avère moins rapide que prévue.

Cette périodisation pose trois problèmes. Dans les sociétés «  primitives  », les hommes et les femmes participent bien «  à la production sociale  », mais pas sur la base d’une division «  naturelle  » du travail selon les sexes. Dans La production des Grands Hommes (Fayard, 1982), analysant la société tribale des Baruya, Maurice Godelier montre que cette division est structurée par la domination des hommes qui, en outre, contrôlent l’accès aux moyens de production. Toutefois, il souligne une différence importante par rapport aux dominations de classe à venir  : les hommes Baruya restent des producteurs directs et ne se sont pas transformés en couche spécifique, retirés de la production, se contentant de gérer et d’organiser le travail des femmes.

Deuxième problème posé par la périodisation d’Engels  : elle court-circuite toute la période des sociétés précapitalistes (hors sociétés «  primitives  »), dans lesquelles les rapports de parenté sont toujours articulés à des rapports de production  ; c’est par exemple le cas de la «  maisonnée  » de l’Ancien Régime précédemment évoquée. Cela veut dire que, du point de vue de la division sociale du travail, le travail domestique participe, sous une forme ou une autre, à la production sociale  ; avec bien sûr toujours des formes de domination et une division sexuée du travail. En fait – et c’est le troisième problème -, la famille dont parle Engels apparaît seulement avec l’avènement du capitalisme.

Rapports sociaux de sexe

Cet avènement  est en effet marqué par la séparation des rapports de production et des rapports de  parenté  ; non pas qu'ils n’auraient plus de relation, mais au sens où ils ne sont plus encastrés l’un dans l’autre.  D’une part, la famille moderne décroche de la «  production sociale  », et d’autre part se structure comme «  sphère privée[iv]  ». Et, dans cette nouvelle famille, la femme devient servante et mère. L’émergence de cette famille, qui va se construire tout au long du 19e siècle, mais aussi du début du 20e siècle dans la classe ouvrière, remodèle également les formes d’existence sociale des générations. L’autre face de l’invention de la mère, c’est «  l’invention de l’enfance  », selon une formule célèbre de Philippe Ariès dans L’enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime (Plon, 1960).

Après une prolétarisation massive des femmes et des enfants – dans les conditions que l’on sait –, on assiste à un mouvement de construction des familles ouvrières, tandis que  le mouvement ouvrier développe souvent un discours naturalisant la femme au foyer. En fait, existe un double mouvement. D'une part, celui de l’enfermement dans la sphère privée de la famille. De l'autre, des dynamiques contradictoires telles que portées d’un côté par l’égalité affirmée progressivement de l’homme et de la femme par le «  contrat familial  », et un processus de prolétarisation des femmes. Ce dernier pousse à une certaine indépendance des femmes. Mais celles-ci ne sont pas seulement surexploitées  : elles sont prolétarisées en tant que femmes, donc selon une division sexuée du travail.

Dans les années 1970 et 1980, les discussions se sont organisées autour  de deux axes d’analyse. Le premier, porté par Christine Delphy[v], prend comme point de départ ce qui serait un mode de production domestique, à travers lequel se structureraient une exploitation des femmes et leur existence comme classe. Toutefois, les rapports de parenté modernes étant dissociés des rapports de production, il s'avère difficile de repérer, non pas un travail domestique, mais un mode de production domestique (Christine Delphy a d’ailleurs rencontré des difficultés pour en formaliser le fonctionnement). Comme l’écrit Bruno Lautier dans Critiques de l’économie politique d’octobre-décembre 1977, l’erreur est de vouloir fonder l’analyse «  sur le procès de travail domestique, défini en soi et non sur la famille  ». Parler de famille et non de mode de production économique ne signifie pas qu’on ne met pas en œuvre une analyse matérialiste des rapports sociaux. Cela veut simplement dire que les activités des femmes dans cette famille dissociée des rapports de production ne présentent pas les mêmes caractéristiques que le travail réalisé au sein de «  la production sociale  », via le travail salarié. Au demeurant, ces activités ne se réduisent pas au seul travail domestique. Dans ce cade, on peut très bien reprendre les formules d’Engels sur le «  service privé  » et la «  première servante  ».

Le second axe de discussion se développe au sein de la sociologie du travail et porte sur l’analyse de la division sexuée du travail. Une dimension absente dans les débats de l’époque portant sur la classe ouvrière. L’article de Danièle Kergoat «  Ouvriers = ouvrières  ? Propositions pour une articulation théorique de deux variables  : sexe et classe sociale  », dans Critiques de l’économie politique d’octobre-décembre 1978[vi] , allait jouer un rôle charnière et déboucher, au cours de la seconde moitié des années 1980, sur le concept de rapports sociaux de sexe[vii]. La fonction de celui-ci est double  : d'une part, rendre compte de la présence de la domination des femmes dans l’ensemble de la société, et d'autre part traiter des antagonismes entre les hommes et les femmes en tant que groupe social constitué par ces rapports. Reste, je viens de le signaler à propos de la famille moderne, à articuler l’analyse de ces rapports avec la structuration plus générale des rapports sociaux au sein d’une société donnée. En effet, les rapports sociaux de sexe ne fonctionnent pas de la même façon dans la société «  primitive  », analysée par Maurice Godelier, et une société capitaliste. Le passage par les rapports de production me semble ici indispensable.

Avant d’y venir, je ferai une remarque sur la catégorie de genre, qui a commencé à émerger à la même époque aux États-Unis, et qui est aujourd’hui largement répandue au niveau international, y compris en France. Elle est même récemment devenue une catégorie grand public pour désigner le sexe comme réalité sociale et non pas simplement biologique. On ne peut que s’en réjouir. Pour autant – et sans s’arc-bouter sur des mots –, cela ne supprime pas deux problèmes de fond portés par cette catégorie, dont par ailleurs les définitions sont multiples[viii]. Parler de rapports sociaux de sexe veut dire (si les mots ont un sens) que les sexes sont des réalités sociales, mais c’est également parler d'un rapport social, de sa conflictualité et de son articulation avec d’autres rapports sociaux. La catégorie de genre a parfois tendance à euphémiser ou à lisser ces problèmes. Par ailleurs, je ne vois pas comment une analyse matérialiste pourrait contourner le fait que les procès de construction sociale et symbolique travaillent sur des corps sexués, y compris biologiquement  ; c’est-à-dire des corps d’hommes et de femmes[ix].

À propos de  l’«  intersectionnalité  »

Aujourd’hui – et au delà de  ces questions de terminologie –, la tendance dominante est de raisonner en juxtaposant rapports de genre, rapports de «  race  » et rapports de classe (ledit rapport de classe renvoyant souvent à de simples statuts socio-économiques)  ; se pose alors le problème de  l'articulation entre ces rapports.

Ainsi, Elsa Dorlin a dirigé un livre titré Sexe, race, classe, pour une épistémologie de la domination (PUF, 2009) qui a rencontré un certain écho. La référence à la seule épistémologie de la domination est bien sûr révélatrice. Cela présuppose, soit l’homogénéité  des rapports sociaux structurant cette domination, soit l’inutilité de leur prise en compte. Mais on voit mal comment procéder autrement si on traite de façon plane (horizontale) des rapports entre ces trois catégories. Pour en parler, il faudrait alors employer l’idée de l’«  intersectionnalité  ». D’origine anglo-saxonne, cette approche se polarise sur les constructions d’identités multiples, produites par des formes plurielles de domination. Outre l’oubli de l’articulation avec les rapports sociaux, l’approche se contente d’additionner de façon  très peu dynamique ces différentes déterminations.

Elsa Dorlin insiste sur la mouvance des signifiants qui définissent des «  matrices sémiologiques  ». Bref, pour elle, la question se jouerait dans l’ordonnancement discursif et ses désordres. On aura reconnu la problématique du «  tournant linguistique  » qui, précisément, met l’accent sur l’ordonnancement discursif (et sa critique), au détriment d’une analyse matérialiste des rapports sociaux. Étant entendu, je le redis, que parler d’analyse matérialiste n’est pas nécessairement synonyme d’  «  analyse économique  », et que le «  réel social  » a toujours une dimension idéelle, pour reprendre les formules de Maurice Godelier dans L’idéel et la matériel.

Danièle Kergoat reproche elle aussi à l’«  intersectionnalité  » une logique de segmentation, et elle se situe clairement du point de vue des rapports de genre, de «  race  » et de classe comme rapports sociaux. Pour elle, ce sont des rapports «  consubstantiels  » (ils sont liés entre eux, même si l’analyse doit les distinguer) et «  coextensifs  » (en se déployant, ils se reproduisent et se co-produisent). Elle entend ainsi ne pas hiérarchiser ces différents rapports, dont la place (le poids) peut varier. Et cela en maintenant une approche «  matérialiste  » : il s’agit de «  rapports de production  », qui comme tels « croisent donc exploitation, domination et oppression  ». Toutefois, si elle évoque la notion de  «  rapport de production au sens large  », la catégorie de rapport de production apparaît peu spécifiée dans l’ensemble des textes de Danièle Kergoat[x].

C'est d’autant plus frappant que dans ses analyses des rapports sociaux de sexe, elle renvoie pratiquement à des rapports de production. Ainsi, elle spécifie son objet historique comme étant les «  sociétés salariales», donc en fait les sociétés capitalistes. Elle explique que «  les hommes ont le monopole ou le quasi monopole des moyens de production [et] exploitent les femmes par le travail domestique  ». Elle précise par ailleurs que l’approche permet d’analyser le travail domestique «  propre aux sociétés salariales  »  : «  C’est le travail reproductif assigné aux femmes.  » Où l’on retrouve la question de la famille moderne, liée à la réorganisation des rapports de parenté par les rapports de production capitalistes.

Afin de poursuivre le débat, il faudrait sans doute revenir sur la façon dont Danièle Kergoat présente son approche du travail dans l’introduction de son  livre  : «  De fils en aiguille, nous nous sommes acheminées vers une définition qui n’était plus centrée sur la valorisation du capital mais sur ce que certaines ont appelé “la production du vivre”  : travailler, c’est se transformer soi-même et transformer la société et la nature[xi].  » Et elle renvoie aux formules précédemment évoquées de Maurice Godelier et à l’article «  Travail  » de Helena Hirata et de Philippe Zarifian dans le Dictionnaire critique du féminisme (PUF, 2000). Or, selon moi, la question n’est pas celle du travail comme catégorie en soi, lequel est toujours structuré par des rapports sociaux de production. C’est dans ce cadre qu’il produit du «  vivre  », des formes de liens social. Comme l’écrit Danièle Kergoat, les rapports sociaux de sexe «  ne sont pas réductibles au rapport capital/travail  »  ;  ils sont toutefois surdéterminés par les rapports de production capitalistes.

Cela ne veut pas dire que les rapports de classe seraient premiers par rapport aux rapports sociaux de sexe, mais que les rapports de production capitalistes remodèlent l’oppression des femmes, selon les dynamiques contradictoires décrites plus haut qui font qu’elles sont prolétarisées en tant que groupe social caractérisé par une oppression spécifique. De ce point de vue, il n’y a pas d’un côté les «  classes  » et de l’autre les «  femmes  », mais une inscription particulière des femmes dans les luttes des classes. Sous cet angle, la situation n’a pas qualitativement changé depuis les années 1970. Si en 2012, elles représentaient 48 % des actifs, contre 39 % en 1975, cette même année elles étaient pour 16 % à temps partiel contre 30 % en 2012. On connaît par ailleurs quelles sont les attaques portées contre le droit à l’avortement.

Cette surdétermination a des effets, on vient de le voir, sur l’analyse de l’oppression des femmes, mais également sur la façon d’articuler les problématiques d’émancipation. Ici, il me semble que les années 1970-1980 nous ont appris beaucoup de choses, qui restent actuelles. Les premières concernent les revendications qui ne visent pas seulement l’exigence d’égalité entre les hommes et les femmes (même si  cela est décisif), mais portent des thématiques visant le cœur de l’oppression. En particulier l’exigence de disposer librement de son corps, dont on sous-estime parfois la radicalité «  anthropologique  », en la réduisant trop vite à une simple exigence démocratique. Les secondes concernent tout ce qui est mouvement d’auto-organisation des femmes  : «  mouvement autonome des femmes  », disait-on à l’époque.

Antoine Artous. Publié dans le numéro 21 de Contretemps.

 

[i] Sur les développements qui suivent, je renvoie à mes trois articles publiés dans Critique communiste, hiver 1999, et disponibles  sur www.europe-solidaire.org/spip.php?article2758.

[ii] Maurice Godelier,L’idéel et le matériel, Fayard, 1984, p. 9  ; La Production des grands hommes Fayard, 1982, p. 358. 

[iii] Sur le détail des analyses voir la contribution de Josette Trat dans Friedrich Engels savant et révolutionnaire (PUF, 1997), sous la dir. de Georges Labica. Voir «  Engels et l’oppression des femmes  »  : lcr-lagauche.be

[iv] Ici il faudrait dans l’analyse traiter de l’État.

[v] Christine Delpphy, «  L’ennemi principal  », Partisans, novembre 1970, repris dans L’ennemi principal 1, Syllepse, 1998.

[vi] L’article est repris dans Danièle Kergoat, Se battre, disent-elles…, La Dispute, 2012.

[vii] Danièle Kergoat, Se battre, disent-elles, o.c.  ; Dictionnaire critique du féminisme (collectif), PUF, 2000.

[viii]Dans Genre et rapport sociaux de sexe ( Page 2, 2012), Roland Pfefferkorn situe bien le «  genre et ses limites  » (ch. 3).

[ix] C’est pourquoi dans les années 1970, l’autre grand axe de débat a porté sur Freud et la psychanalyse. L’ouvrage de référence est, de mon point de vue, Psychanalyse et féminisme (Des femmes, 1975) de Juliet Mitchell, une marxiste à tonalité lacanienne «  raisonnable  » de la New Left Review. Maurice Godelier intègre de façon systématique cette dimension.

[x] Danièle Kergoat, Se battre disent-elles… (o.c), p. 18 et p. 26 et 15 pour les citations qui suivent.

[xi] Ibid., p. 14. Dans Genre et rapport sociaux de sexe (o.c.), Roland Pefferkorn reprend explicitement en charge cette approche et parle de «  travail entendu dans un sens très large  ».

 

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