Panama : menaces contre Ligia Arreaga, journaliste et écologiste

La Fédération internationale des journalistes (FIJ), représentant 600.000 journalistes dans le monde entier, se joint à son organisation adhérente, le Syndicat des journalistes du Panama, pour demander au gouvernement de ce pays qu'il prenne rapidement des mesures de protection pour assurer l'intégrité physique de Ligia Arreaga, qui fait l'objet de menaces après avoir dénoncé des irrégularités dans les concessions des terres protégées.

Ligia Arreaga est journaliste, écologiste, défenseure des droits humains et coordinatrice de la Alianza por un Mejor Darién (Alliance pour un meilleur Darién, région de forêt tropicale humide frontalière de la Colombie - NdT). Elle a reçu de nombreuses menaces après la publication des résultats de ses recherches et des révélations concernant l'attribution des titres de propriété des terres appartenant à une zone humide (près de 50.000 ha), au profit de particuliers qui tentent de privatiser ces terrains ; ce qui est contraire aux lois nationales et internationales, lesquelles interdisent le changement d'affectation des terres dans les zones humides.

En 2009, cette journaliste et activiste a échappé à une tentative d'assassinat après avoir reçu de graves menaces suite aux révélations faites sur les ondes de la radio Voz Sin Fronteras (Voix sans frontières).

Filemón Medina, secrétaire général du syndicat panaméen, a déclaré : "Le sens de l'engagement de chaque journaliste ne consiste pas à défendre seulement la profession ou la liberté d'expression, mais également l'humanité comme telle, la conservation de notre environnement naturel. Il s'agit de la défense des droits humains et environnementaux, d'une lutte permanente contre les inégalités engendrées par une structure économique injuste, qui de surcroît se maintient sur la base du crime organisé".

Dans un communiqué publié le 25 mai, le Syndicat des journalistes du Panama exhorte "tous les acteurs sociaux, les défenseurs des droits humains et environnementaux, ainsi que les associations de journalistes, à exiger du gouvernement qu'il agisse sans tarder, et à rester vigilants face à cette situation".

Pour plus d'informations, contacter la FIP au n° de tél. +32 2 235 22 16

Traduit du castillan par Stefan Bekier.

L'original : http://www.ifj.org/nc/es/news-single-view/backpid/35/article/panama-amenazan-a-periodista-y-defensora-de-los-derechos-humanos-ligia-arreaga/

Voici également un texte de Paco Gómez Nadal, journaliste espagnol, publié dans La Prensa, le principal quotidien panaméen.

En défense de "la terre qui marche"

Je n'ai pas de collection de grands héros. Les icônes contemporaines ne m'ont jamais fasciné ; tous ces hommes guerriers qui finissent d'habitude sur des affiches qui servent à diluer leurs ambivalences. Je n'aime pas non plus le fait que les héros soient presque toujours des hommes en blousons ou bérets militaires, ou hommes "entrepreneurs" qui se sont remplis les poches à notre dépens, et que nous idolâtrons parce que devenus millionnaires dont parlent les revues people.

Cependant, je reconnais ma fascination pour les héroïnes et les petits héros ; ceux qui se retranchent dans les minuscules recoins de la micro-histoire pour défendre la vie des siens, la vie qui habite leur territoire… Ils le font sans chercher les unes des journaux, et sachant que cette position droite en défense de la vie ne fera que leur créer des problèmes dans leur vie quotidienne  -  à eux et à elles, à leurs familles et leurs amis.

L'Amérique Latine est remplie de ces petits héros  -  qui chevauchent à dos de la dignité ; qui sont tout aussi imparfaits que vous et moi, mais qui, à différence de nous, consacrent une bonne partie de leur vie au bien commun. Ce sont, comme me dit le ressort de mon âme, les contrepoids qui évitent que ce monde de cinglés ne finisse par s'écrouler.

Je regarde et je repasse l'intervention de Ligia Arreaga dans une réunion du cabildo abierto(conseil municipal ouvert) dans le Darién. Petite, silhouette toute en douceur, les yeux fatigués  - Ligia dénonce comment on est en train de vider, de saigner la Lagune de Matusagaratí, les vies menacées dans un Darién harcelé par les prédateurs économiques, avec l'assentiment (ou tout au moins une négligence irresponsable) des autorités. Je me rappelle parfaitement cette première fois, où j'ai entendu parler de cette femme. C'était en décembre 2009, lorsqu'elle avait reçu de sérieuses menaces de mort à cause des faits qu'elle dénonçait déjà à l'époque sur les ondes de la Radio Voz Sin Fronteras. A l'époque, je me sentais proche de certains héros et héroïnes présents dans ma vie : mes sœurs indigènesNaso qui m'ont enseigné tant de choses, les camarades du peuple Ngäbe qui défendaient leur territoire malgré les balles en caoutchouc, certaines personnes de Santiago, de David ou de Panama Ville qui s'organisaient pour résister aux attaques des pouvoirs économiques et politiques contre la nature et ses défenseurs.

Je ne connais pas personnellement Ligia Arreaga. Mais  je sais que  -  comme beaucoup de ces autres héros anonymes  - elle est la terre qui marche (comme définissait les êtres humains le chercheur kolla, Fernando Huanacuni). Ligia sait qu'elle fait partie indissoluble de la madre tierra (mère terre) et de sa communauté, et elle sait que la défense des droits humains est inséparable de la défense de l'environnement. Peut-être est-ce pour cette raison qu'elle constitue une menace… ; et parce que c'est une femme… ; et parce qu'elle ne se laisse pas soudoyer… ; et parce qu'elle est petite de taille, a des formes douces et les yeux fatigués… ; et parce que c'est la coordinatrice de l'Alliance pour un meilleur Darién (Amedar) ;  et que, à partir de cette position périphérique dans le parc politique de la planète, elle dénonce  -  dénonce sans relâche  - le saccage planifié qui est en cours dans la province la plus riche du pays en biodiversité.

Maintenant, après les incendies voraces qui ont consumé une partie de la zone d'influence de la Lagune de Matusagaratí, l'alliance Amedar a poussé le ministère de l'Environnement à mettre en marche la procédure visant à déclarer ces terres zone protégée. Ceci a accentué les tensions avec les prédateurs présents dans cette région (avec l'entreprise AGSE Panama, plus que suspecte, et avec d'autres colons qui opèrent sans limitation aucune). Et de nouveau, ces tensions sont en train de mettre en péril la vie de ceux qui défendent la vie.

Je ne suis pas le seul qui est inquiet pour la sécurité et la vie de Ligia Arreaga (élue Femme d'Exception de l'Année 2015 par le Défenseur des droits panaméen). Le Panama ne peut pas se permettre d'autres martyrs parmi ceux qui luttent pour la défense de la vie ; au contraire, il faut les écouter et veiller sur eux. Nous savons, de par nos propres expériences dans ce pays, combien sont fragiles les femmes et les hommes leaders de la défense des territoires. Non qu'il s'agisse d'un tel ou d'un telle, mais parce que leurs vies valent moins à la périphérie de l'opinion publique et de l'histoire, et les pillards savent que dans leur compte de résultats le coût de l'harcèlement et des menaces est moins élevé.

Aujourd'hui, je veux faire un appel en défense de la sécurité et du droit à défendre la vie de Ligia Arreaga, et d'autres comme elle. Aujourd'hui, je veux diriger les projecteurs sur les personnes qui sont des vrais patriotes, et que nous tous et toutes devrions protéger avec toute notre énergie. Ligia n'est pas la seule personne à être menacée. Mais elle, tout comme l'était Berta Cáceres au Honduras, représente un symbole imprescriptible de la dignité d'un pays  -  de cette dignité que l'on n'a pas l'habitude de voir dans les salons de l'Assemblée nationale, ni lors des cocktails baignant dans des arrangements fleuris au Palais des Hérons (siège du président).

Que la vie continue à respirer. Que Ligia continue d'être la terre qui marche. Qu'elle reste la femme enracinée dans sa communauté et dans son territoire.

Paco Gómez Nadal. Journaliste espagnol indépendant, auparavant à El País. A travaillé en Colombie, au Nicaragua, ainsi qu'au Panama (dans La Prensa, le plus grand quotidien de ce pays). Membre de l'ONG Human Rights Everywhere (HREV, protection des droits humains des communautés indigènes en Colombie et au Panama), et du portail d'information et d'analyse sur l'Amérique Latine et les Caraïbes Otramérica. Auteur de plusieurs livres sur ces régions. Le présent texte a été publié dans La Prensa du 24 mai 2016. Traduit du castillan par Stefan Bekier.

L'original : http://impresa.prensa.com/opinion/defensa-camina-Paco-Gomez-Nadal_0_4490550954.html

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