Parti socialiste : un congrès pour ne rien changer ?

Sitôt reçue la raclée des élections départementales et le coup de force du gouvernement contre sa propre majorité qu’a représenté l’adoption (en première lecture) de la loi Macron sans vote grâce à l’article 49-3, militants et responsables socialistes se mobilisent en vue du 77éme congrès du parti qui se tiendra début Juin. Quatre motions dont deux principales, celle de la majorité de la direction - Le renouveau socialiste - et celle des « frondeurs » - A gauche pour gagner -  se disputent les suffrages des militants et des militantes, dans un contexte politique et idéologique que structurent principalement deux constats.

Le premier constat, assez ravageur, est celui d’une véritable descente aux enfers électoraux. Il y a encore peu de temps, les socialistes français concentraient entre leurs mains presque tous les pouvoirs institutionnels :  depuis les mairies de la majorité des grandes villes jusqu’à la Présidence de la République, en passant par une nette majorité des conseils généraux (aujourd’hui conseils départementaux), la quasi-totalité des régions, le Sénat (pour la première fois depuis très longtemps) et, bien sûr, l’Assemblée nationale. Cette configuration exceptionnelle était le résultat d’une décennie de reconquête politique, entamée après le choc du 21 avril 2002, lorsque la gauche (qui dirigeait le gouvernement sortant) n’avait même pas été qualifiée pour le second tour de l’élection présidentielle.

Las ! Il n’aura fallu que moins de trois ans à François Hollande, secondé par Jean-Marc Ayrault puis Manuel Valls, pour réduire à néant tous ces patients efforts et inaugurer une nouvelle phase où, à nouveau, la présence au second tour d’un candidat socialiste n’est plus assurée, qu’il s’agisse d’un scrutin départemental, d’une élection législative ou… de la Présidentielle.

On imagine aisément que, dans n’importe quel parti, indépendamment même de toute conviction idéologique, un tel désastre conduirait la direction à s’interroger sur le bien fondé d’une orientation qui engendre de tels résultats. Voire à envisager un tournant ou, au moins une inflexion. Et bien, non ! Et c’est là le second constat. Hollande, comme Valls, n’ont eu de cesse de l’affirmer : surtout… on ne change rien !

À charge pour la direction du Parti socialiste, animée par Jean-Christophe Cambadélis, de « vendre » aux militants cette orientation à proprement parler suicidaire. C’est donc la fonction du prochain congrès. Pour y parvenir, Cambadélis a commencé à développer une thématique qui se concentre en deux propositions. D’abord, air connu, il n’y a pas d’alternative au Parti socialiste. Sinon, c’est le retour de la Droite, voire la menace du Front national. Pour éviter cela, il n’y a qu’une seule possibilité : il faut que la gauche se rassemble. Autour du PS bien évidemment.

Aucune illusion à entretenir : pendant deux ans, le PS va sortir ses gros sabots et alimenter le « remords » du 21 avril 2002. On va nous resservir jusqu’à plus soif la fausse explication de cette déroute par la multiplicité des candidatures à gauche, qu’il faudrait donc à tout prix éviter de rééditer. Comme si, privés de pouvoir voter pour leur candidat ou de leur candidate, les électeurs de Mamère, Taubira, Chevènement, Hue, Laguillier ou Besancenot  se seraient quand même rendus aux urnes et auraient automatiquement voté pour Jospin ! Comme si le faible score de Jospin n’avait pas un petit rapport avec les désillusions semées par la politique menée par son gouvernement entre 1997 et 2002 !

Mais, naturellement, il y a un préalable à l’exigence d’un rassemblement autour du PS et de son ex futur candidat : il faut que le PS soit lui-même rassemblé derrière le Président et le gouvernement. Eradiquer toute velléité d’alternative politique au sein même du PS, marginaliser les « frondeurs » et afficher un soutien sans faille au Président et au gouvernement :  tel est le challenge de la motion Cambadelis. C’est pourquoi aucun effort n’a été négligé pour rassembler un maximum de dirigeants et de dirigeantes socialistes derrière un même texte d’orientation. Au risque, quand même, d’entamer un peu la crédibilité de l’opération. Si l’on prend au sérieux – mais peut-être est-ce incongru… - leurs interventions depuis deux ans, on voit mal la cohérence commune entre Gérard Colomb, attaché à liquider la moindre référence au socialisme et même à la gauche, et Martine Aubry. Car, bien sûr, l’événement de cette première phase du congrès socialiste est le ralliement de Martine Aubry à la motion Cambadélis et, par là même, la mise en sourdine de ses critiques par rapport à Hollande et Valls. Si ce ralliement a dû chagriner certains de ses supporters, il ne constitue pas vraiment une surprise : M. Aubry nous a depuis longtemps habitués à d’abord murmurer contre le social-libéralisme, puis à hausser le ton et à laisser entendre qu’elle va se décider à incarner une orientation « vraiment social-démocrate ». Afin de se décider… à ne rien en faire ! Cambadélis peut donc la remercier et lui décerner un brevet de bonne conduite : « Martine Aubry n’a jamais été à la tête de frondeurs. Jamais. Elle ne les a pas inspirés (…) Elle a toujours voulu se situer au centre du Parti socialiste (…) Elle a cherché l’intérêt général du Parti socialiste, de la gauche et du gouvernement». Effectivement.

Même avec beaucoup de bonne volonté, on peine à voir ce qui dans la motion majoritaire pourrait bien justifier de rentrer ainsi dans le rang. Ce texte recèle bien une ou deux grosses astuces : ainsi, il ressuscite le fameux projet de réforme fiscale, censé incarner une « véritable réforme de gauche ». Un jeu de rôle qui durera ce que dure la préparation du congrès, avant de retomber aux oubliettes. Et qui, de toute façon, n’engage en rien le gouvernement !

Car rien, absolument rien, dans les décisions et les discours gouvernementaux n’indique la moindre inflexion de la politique menée. Président et Premier Ministre mettent l’accent sur l’investissement, mais la première loi Macron n’a pas encore achevé son parcours parlementaire que, déjà, l’on nous en promet une seconde destinée à liquider les vestiges restants des acquis sociaux déjà fort réduits. Dans le même mouvement, sous prétexte sécuritaire, le gouvernement accroît encore les pouvoirs liberticides dont bénéficient services de renseignement et autres bandes de barbouzes, n’hésitant pas à franchir de nouveaux pas dans la criminalisation des mouvements sociaux.

Il semble bien que le seul signal que le gouvernement envisage d’adresser à sa base sociale soit un remaniement ministériel. Après une année marquée par un rétrécissement continu du périmètre politique gouvernemental – départ des ministres EELV, puis d’Arnaud Montebourg, Benoît Hamon et Aurélie Filippetti – un nouveau gouvernement serait censé illustrer le rassemblement de la gauche en faisant une place symbolique à quelques élus EELV qui piaffent d’impatience depuis des mois ainsi, éventuellement, qu’aux partisans de Martine Aubry. apparemment, Jean-Marc Germain, l’un de ses plus proches collaborateurs, est déjà sur les rangs. Encore « frondeur » il y a quelques semaines, il a lui aussi signé la motion de Cambadélis. Il est vrai qu’il ne faisait pas partie des critiques les plus virulents. Paru en janvier dernier, son ouvrage est significativement titré : « Tout avait si bien commencé »… Ce qui est une appréciation assez incongrue des premiers mois de la présidence Hollande !

Dans ce contexte, au-delà même des limites bien réelles de leurs propres propositions, la bataille menée par les « frondeurs » et les différents courants de gauche du PS, rassemblés derrière la motion dont Christian Paul (d’obédience aubryiste) est le premier signataire semble bien mal engagée. Leur principale faiblesse est la même depuis le début de leur aventure : considérer leurs désaccords avec le gouvernement et la direction du PS comme une affaire de degré, de « curseur » mal placé. Leur credo selon lequel il faut, par une inflexion de l’orientation gouvernementale (notamment en matière économique et sociale) et utiliser les deux années qui restent avant 2017 pour « réussir le quinquennat » manque singulièrement de… crédibilité. Ne serait-ce que parce que le parti gouvernemental, le PS, n’en manifeste pas la moindre volonté. Le plus probable - parce que le plus logique… - est donc que les « frondeurs » et, plus généralement, les opposants ou les voix critiques, connaissent en juin prochain une défaite politique sans doute sévère. Mais pas inopinée : elle sanctionnera un nouveau cran dans une évolution du PS qui dure maintenant depuis plusieurs décennies et qui a connu une accélération récente avec l’élection de F. Hollande. Cela donne une indication sur les rapports que la gauche radicale anti-austérité peut entretenir avec les frondeurs ou les courants de gauche internes au PS : saisir toute occasion, même modeste, d’agir avec eux lorsqu’ils s’opposent à une mesure gouvernementale ou manifestent un soutien même modéré au peuple grec. Mais sans jamais renoncer à la confrontation politique : penser que l’on puisse redresser, même un peu, le Parti socialiste est une illusion mortelle pour la gauche.

On se souvient que, lors des primaires socialistes, Manuel Valls – pourfendeur des 35 heures et partisan entre autres joyeusetés d’enlever la référence au socialisme du nom du parti - avait réalisé un score particulièrement médiocre auprès des militants et sympathisants socialistes. Mais ça, c’était avant ! Depuis, Valls est devenu Premier Ministre et conduit la politique du gouvernement. Pour le prochain congrès du Parti socialiste, ses proches se sont fondus dans la motion majoritaire (motion Cambadélis) et n’auront donc pas l’occasion de se compter. Pourquoi le feraient-ils alors que c’est leur ligne qui est mise en pratique ?

François Coustal

 

 

 

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