PCF : au bord du gouffre ?

Le PCF va tenir son 37e congrès du 2 au 5 juin prochain. À quelques mois d’une redoutable année électorale, ce congrès risque de voir s’accentuer les clivages d’une organisation qui ne sait plus comment enrayer son déclin.

Un congrès communiste est désormais une mécanique complexe, dans un parti qui récuse officiellement l’existence des tendances depuis 1921. Quand se réunit un congrès, il ne peut discuter de plusieurs textes d’orientation. Toutefois, depuis quelques années, les adhérents choisissent au préalable la "base commune" qu’ils vont pouvoir amender. Le Conseil national (160 membres) propose donc son texte, mais des documents alternatifs peuvent être soumis, s’ils sont signés par trois cents cotisants venant d’au moins trente fédérations. Une fois le choix accompli (ce sera fait du 2 au 5 mai prochain), il n’y a plus qu’un texte en débat.

Jusqu’à ce jour, l’orientation initiale de la direction a été retenue à chaque congrès, en général de façon confortable : en 2013, par exemple, elle avait recueilli 73% des 35.000 votants (sur 64.000 cotisants officiellement recensés), les trois autres textes se partageant le quart des suffrages restants.

Un choix de direction contesté

Cette fois, les textes alternatifs sont au nombre de quatre. Trois d’entre eux, comme c’était le cas dans les précédents congrès, sont présentés par des sensibilités dites "traditionnelles" ou orthodoxes". Le premier est celui de la Riposte (Greg Oxley) et il est intitulé "Pour une politique communiste" (48 départements, notamment le Gard, le Nord, les Côtes d’Armor, l’Eure-et-Loir). Le second est celui du groupe Faire vivre le PCF ; ses signataires se répartissent dans 49 départements (surtout l’Hérault, le Pas-de-Calais et le Rhône) et il est titré "Unir les communistes". Parmi les signatures les plus notables, celles d’Hervé Poly du Pas-de-Calais, de Jean-Jacques Karman d’Aubervilliers et de Michèle Picard, la maire de Vénissieux. Le troisième, enfin, dont les signataires sont regroupés surtout dans une dizaine de départements sur 36 en tout (dont le Tarn, Paris, l’Aisne, la Haute-Garonne et l’Isère), est chapeauté par une partie des sortants minoritaires au Conseil national (dont le parisien Emmanuel Dang Tran).

Ceux-là critiquent régulièrement la direction pour ne pas valoriser suffisamment l’identité communiste et pour diluer l’organisation dans des rassemblements qu’ils jugent insuffisamment révolutionnaires, que ce soit avec le PS ou sans lui. Le fait nouveau est que concourt cette fois un texte d’une sensibilité toute différente. Si la région parisienne y a la part belle, ses signataires sont territorialement mieux répartis que les autres listes : 59 départements en tout, les dix premiers regroupant moins de la moitié du total (deux tiers à quatre cinquièmes pour les autres listes). Pour ces militants communistes, de responsabilités et de générations différentes, la critique ne porte pas sur une carence d’identité, mais sur la manière de la faire vivre ; elle ne concerne pas la recherche d’un rassemblement, mais ses contours. Les trois autres font grief à la direction de privilégier le rassemblement, y compris à la gauche du PS ; la quatrième préfère mettre en garde contre un abandon de fait du Front de gauche, au profit d’un autre rassemblement, qui serait à nouveau centré sur les socialistes, fussent-ils plus à gauche.

Un nombre important de ses signataires (plus de sept cents à ce jour) s’étaient déjà comptés au congrès précédent en proposant une "métamorphose" du PC, comme c’est le cas de Patrice Cohen-Seat qui vient de publier un intéressant livre de réflexion éclairant sa démarche [1]. On y trouve aussi de jeunes intellectuels et chercheurs (Yann Le Lann, Hugo Touzet, Frédérick Genevée) des élus et anciens élus (Patrice Leclerc, François Meyroune, Roland Muzeau, Muguette Jacquaint, Nicole Borvo, Brigitte Gonthier-Maurin) et même quelques figures "historiques" du parti (Roland Leroy, Michel Duffour, Jean Combasteil). Ceux-là ont en commun, avec les autres militants, de maintenir l’hypothèse d’une forme partisane autonome – un parti communiste. Mais ils se distinguent des autres par le refus d’une forme doctrinale et d’une conception rigide de l’organisation. Et ils se démarquent surtout par le double refus d’une fermeture du PC sur lui-même (d’où la référence à un Front de gauche "décartellisé") et d’une mise à la remorque d’une logique social-démocrate, quand bien même elle serait gauchie.

Les quatre listes s’accordent au moins sur un point : elles récusent le processus des primaires dans lequel s’est engagée la direction du parti. De quoi s’agit-il ? Quand le PCF s’est engagé dans la démarche de Front de gauche, en 2009, il espérait qu’elle allait lui permettre de conserver sa base territoriale d’implantation. Les communistes finirent donc par se résoudre à laisser Jean-Luc Mélenchon concourir à la présidentielle, mais ils s’attachèrent à confirmer leur préséance dans toutes les autres élections. Or leurs espoirs ont été déçus. Les législatives de 2012, malgré le bon score de Mélenchon, ne furent pas si mauvaises en pourcentages (6,9% contre 4,4% en 2017) mais le nombre de députés communistes est passé de 12 à 7. Le Front de gauche a amélioré les résultats communistes par le bas, mais il n’a pas interrompu l’érosion par le haut… Les élections suivantes ont été plus maussades encore. Aux municipales de 2014, le PCF a perdu plus d’un quart des communes de plus de 3 500 habitants qu’il gérait jusqu’alors. En 2015, il perd à nouveau plus du quart de ses conseillers généraux et, pire encore, il est privé des deux tiers de ses conseillers régionaux.

Quel que soit le type d’élections, le Front de gauche n’a pas enrayé le déclin électoral. Combien d’élus communistes et "républicains" ? Difficile à dire. En 2008, l’association des élus, l’ANECR, annonçait près de 9.500 élus (en 1977, le chiffre était de 28.000), mais certaines données internes laissaient supposer qu’ils étaient en fait moins de 7.000. À ce jour, il n’existe pas de statistiques officielles, mais après une séquence électorale 2014-2015 désastreuse pour la gauche, on peut penser que le recul se situe entre un tiers et la moitié du niveau d’avant 2009. Pendant quelques décennies, on pouvait observer un contraste net entre des scores présidentiels et législatifs modestes et des résultats locaux plus solides. Ce n’est plus le cas aujourd’hui (lire aussi "Municipales : PC, l’autre Bérézina" et "PCF en Seine-Saint-Denis : la chute").

Le dilemme

L’affaiblissement du tissu électif territorial met en cause la dynamique d’ensemble de l’organisation. Des années 1920 aux années 1970, le communisme français pouvait s’appuyer sur quatre socles : un tissu partisan nationalisé entre 1936 et 1978 ; une mouvance syndicale active, notamment autour de la CGT ; une galaxie associative active ; un tissu de représentation locale, avec notamment un "communisme municipal" original et bien rôdé. À partir des années 1980, la base militante s’érode, le syndicalisme d’influence communiste s’affaiblit et s’affranchit de toute tutelle, le monde associatif propice à l’action communiste s’affaiblit globalement et se trouve débordé par les modalités nouvelles de sociabilité. Restaient le communisme municipal et le matelas d’élus nationaux et locaux : les deux sont sévèrement atteints par la débâcle de 2014-2015.

Même rétracté, le vivier militant du PCF reste le plus dense de la gauche de gauche ; mais sans le socle des élus, le contact avec la société tout entière s’étiole… et les ressources financières se tarissent. Manifestement, la direction actuelle a été traumatisée par le dernier scrutin, celui des régionales de décembre dernier. Comment faire, en 2017, pour éviter la disparition de la scène institutionnelle nationale ?

Au début des années 1960, dans le cadre de l’union de la gauche naissante, le PCF avait fait du théâtre municipal le lieu par excellence de réalisation de l’union. L’union locale de la gauche, dès le premier tour, est alors devenue la norme. Mais les autres scrutins maintenaient la vieille logique républicaine : au premier tour on choisit, au second on élimine. En 1998, Robert Hue fit décider une entorse à la règle générale : la direction choisit pour la première fois la règle des listes communes de gauche au premier tour. Le PCF y gagna certes un contingent d’élus régionaux jusqu’alors inégalé ; mais il en paya aussi l’addition nationale, et lourdement. En choisissant la formule des primaires de toute la gauche (lire "Pierre Laurent : la primaire à quel prix ?"), Pierre Laurent risque ainsi de replacer les communistes dans la logique qui fut celle de la "gauche plurielle" (1997-2002), mais appliquée cette fois au scrutin législatif. Et il le fait à un moment d’affaiblissement accru du communisme politique.

Manifestement, ce choix bouscule la culture militante d’une manière jusqu’alors inconnue. Pierre Laurent a certes obtenu le quitus des cadres intermédiaires. Lors du Conseil national qui devait décider du projet de "base commune", le texte évoquant les questions de la tactique électorale a été adopté par les quatre cinquièmes des présents au moment du vote (mais les votants représentaient moins de la moitié des effectifs du Comité central). Le numéro un du PC peut théoriquement s’appuyer sur la majorité des responsables fédéraux, sur les maigres effectifs de Gauche unitaire – les amis de Christian Picquet, qui ont rejoint le PC en 2015 -, sur les anciens "marchaisiens" regroupés autour de la Section économique et sur la plus grande part des anciens "huistes". Mais les choses sont moins simples dans les échelons inférieurs.

Il faut maintenant attendre les résultats du vote interne du début mai. Officieusement, la direction affiche un optimisme qui lui laisse espérer une nette majorité absolue en faveur de son projet. Pourtant en 2012, le total des trois listes alternatives avait légèrement dépassé les 25%. Le quatrième texte aujourd’hui déposé a pour lui une implantation nationale un peu plus large et un grand nombre d’intervenants de la tribune de discussion interne, et notamment des secrétaires fédéraux, n’ont pas signé le texte mais s’expriment dans un sens voisin du sien. À cela s’ajoute le fait qu’un millier de militants (notamment Francis Parny et Brigitte Dionnet, une proche de Marie-George Buffet) ont signé un texte demandant un soutien du PC à la candidature de Jean-Luc Mélenchon. On peut légitimement penser qu’une part de ces militants, même sans l’avoir signé, votera un texte qui propose de faire du rassemblement du Front de gauche la seule base possible d’une construction politique en 2017.

La direction au pied du mur

Le vieux réflexe de légitimité jouera-t-il une fois de plus en faveur de la direction ? Son texte sera-t-il majoritaire ? Si majorité il y a, sera-t-elle absolue ou seulement relative ? Autant de points qui peuvent faire basculer le PCF dans une phase nouvelle. D’ores et déjà, on peut dire que la démarche engagée au sommet se heurte à une double difficulté. La première tient à ce que le dialogue avec les socialistes se mène à un moment où la politique de l’exécutif provoque un rejet massif, bien au-delà du seul PC et même de la gauche de gauche. Or la majorité socialiste soutient la politique de l’Élysée et de Matignon, et la timidité des frondeurs, tout comme leur trajectoire fluctuante depuis 2012, ne les rend pas très attractifs dans l’espace communiste militant.

Par ailleurs, le processus même des primaires bat sérieusement de l’aile, faute de projet commun possible et de personnalités capables d’agréger l’espace global de la gauche. Dany Cohn-Bendit lui-même a pris acte de l’impasse et se réfugie dans l’hypothèse a priori sympathique mais improbable d’une candidature Hulot. Noël Mamère, de son côté, n’a pas exclu de se proposer comme une alternative possible. Que fera donc le PCF dans cette situation ? Soutenir une des figures marquantes de l’exécutif ? Pierre Laurent l’a exclu a priori. Soutenir un frondeur plutôt que Mélenchon ? Quels que soient les contentieux entre le PC et le PG, un tel choix paraîtrait tout aussi moralement difficile qu’électoralement incertain : dans bien des cas, ce sont plutôt des personnalités de la "gauche" socialiste qui menacent localement les positions électorales des communistes. Présenter un candidat communiste, faute de mieux ? Ce serait aller vers un nouveau camouflet. Soutenir Mélenchon in fine ? Cela paraîtrait le plus raisonnable ; mais après avoir dit tant de choses désagréables sur lui, la décision ne manquera pas d’apparaître comme une reculade. En bref, pour reprendre une formule désormais à la mode, le PCF semble s’être engagé dans le processus des primaires sans le moindre plan B…

Une fois de plus, la direction communiste justifie sa démarche des primaires par le souci du « plus large rassemblement ». Autour de 10% comme en 2012, c’est trop peu… Dans un livre qui vient de sortir, Pierre Laurent met la barre plutôt haut : 99% [2]. À vrai dire, cela me rappelle… les années 1990. En ce temps-là, avec mes amis "refondateurs", je plaidais pour un "pôle de radicalité" rassemblant les forces critiques, partisanes ou non, pour rompre avec les logiques gestionnaires suivies depuis 1983. On me répondit alors, dans la direction communiste, que j’étais "petit bras", que je ne pensais qu’à la "petite gauche", qu’il fallait voir "grand angle" et viser de hauts scores électoraux. En vertu de quoi, le PCF s’engagea dans la gauche plurielle et Robert Hue atteignit le score grand angle de 3,4%. J’ai donc pris depuis longtemps l’habitude des discours d’ouverture qui, en pratique, annoncent de grands ralliements (au PS) ou de grands enfermements (sur le PC lui-même).

Qu’on le veuille ou non, l’enjeu de 2017 à gauche est assez simple à exprimer. Après tant d’années d’errements socialistes, la gauche est affaiblie structurellement. En l’état, elle ne peut battre la droite ; elle ne peut pas enrayer la montée de l’extrême droite. Car, faute de rupture assumée par tous, elle ne peut gouverner ensemble, elle ne peut que désespérer, nourrir le ressentiment et pousser vers le FN. Redonner force à une gauche bien à gauche reste de ce fait un enjeu crucial. Depuis 20 ans, cette gauche-là obtient des scores qui oscillent au total entrer 9% (présidentielle 2007) et 19% (présidentielle 2002). En 2012, avec environ 15% des exprimés, cette gauche de gauche ne fut pas dans ses plus hautes eaux. Mais, pour la première fois, autour du vote Mélenchon, elle est parvenue à une concentration significative, qui la replaçait dans le jeu électoral.

Aujourd’hui, le moins que l’on puisse dire est que cette gauche n’est pas au mieux de sa forme. Elle hésite sur son profil général, sur ses discours, sur son projet et sur ses méthodes. Au cœur d’une société qui doute, dans un état prolongé de crise politique, cela n’a rien de si étonnant. Mais quelles que soient les dissensions, quelles que soient les rancœurs, il serait impensable que l’autre gauche revienne à la situation d’avant 2012. Il est inenvisageable qu’elle ne soit pas présente au premier tour de l’élection présidentielle ; il est inconcevable qu’elle s’y montre désunie. Les bonnes raisons ne manquent jamais pour se tourner le dos. Mais si l’espace le plus à gauche se dispersait à nouveau en 2017, il contredirait ce qui fut en 2012 une espérance. Il ne serait donc pas à la hauteur des enjeux.

Même affaibli, le PCF pèsera dans un sens ou dans l’autre. Alignement sur un vote "utile", dispersion à la gauche de la gauche ou convergence alternative : les communistes tiennent en leur main une part de la réponse. Elle ne les concerne pas seuls ; elle met en jeu bien davantage que des intérêts partisans à courte vue. On doit espérer qu’ils ne l’oublieront pas dans les semaines à venir. Et que nul ne l’oublie, en dehors d’eux.

Questions autour d'un congrès...

Tournant le dos à son alliance avec Jean-Luc Mélenchon, la direction communiste veut justifier la démarche qui l’a conduite à accepter le jeu incertain d’une primaire à gauche. Son pari, cette fois, pourrait bien ne pas enthousiasmer les militants. En fait la période porte à des interrogations de long souffle.

1. Où en est le PCF ? Malgré une brève période de rémission, entre 1993 et 1998, il a connu un déclin électoral continu depuis la fin des années 1970. Il s’est amorcé d’abord dans les scrutins nationaux, puis dans les élections locales. Depuis 1973, la direction communiste s’interroge. Selon les moments, elle a nié la réalité du recul, puis elle a cherché des explications externes (l’anticommunisme, l’antisoviétisme), ou des raisons conjoncturelles (le vote utile), ou des causes organisationnelles (les militants n’ont pas assez bien appliqué la ligne politique).

En fait, elle n’a jamais vraiment su pourquoi le PC reculait car… elle n’a jamais compris pourquoi il avait autrefois progressé. Le parti communiste est devenu en France un parti de masse quand il a pu assumer trois fonctions en même temps : une fonction de représentation sociale (celle d’un groupe ouvrier en expansion qui a su se constituer en mouvement) ; une fonction utopique (l’incarnation au XXe Siècle d’une espérance, celle de la "République sociale", dont rêvaient les sans-culottes et les communards) ; une fonction politique (la désignation d’une forme propulsive de rassemblement, plus dynamique que la seule "concentration des gauches" chères aux radicaux d’autrefois).

Or ces trois fonctions ont été bousculées par l’évolution sociopolitique des années d’après 1945. Faute de pouvoir les reformuler, par crainte de voir diluer son "identité", le PCF a érodé sa propre fonctionnalité et donc les bases de son utilité perçue. On dit parfois que le PCF s’est servi des ouvriers et que les ouvriers se sont servis de lui : à partir des années 1970, ils en ont de moins en moins éprouvé le besoin.

Cela a affecté sa composition sociale, ou du moins ce que l’on pense en savoir. Il semble acquis que le PC reste un parti féminisé, vieilli, dont les adhérents sont d’origine très populaire (deux tiers d’ouvriers et d’employés), à l’image de la population active française. Mais son encadrement n’a plus la texture prolétarienne qui était la sienne. Les formations sociales supérieures, les enseignants, les cadres de la fonction territoriale occupent une place dominante dans la hiérarchie interne du parti. En revanche, les ouvriers et les employés ne comptent plus que pour un quart, alors qu’ils étaient majoritaires jusqu’au début des années 1990. Quant à l’organisation locale du PC dans l’espace du travail (la cellule d’entreprise), elle a progressé dans les années 1960, puis s’affaisse continument depuis 1975. Le recul et la déprolétarisation n’ont donc pas commencé avec la "mutation", mais à l’époque même de Georges Marchais. Même la phase de rétraction qui suit 1984, avec le retour partiel à une phraséologie plus "ouvriériste", n’a pas interrompu le mouvement

2. En nombre de cartes officiellement placées auprès des adhérents, le maximum pour toute l’histoire du PC a été atteint en 1978 (près de 570.000 adhérents recensés par les sources internes alors non publiées). Depuis cette date, les effectifs n’ont cessé de baisser. Depuis quelque temps, la direction annonce un effectif théorique de 120 à 130 000 cartes remises aux adhérents. Des sondages partiels, au niveau de quelques fédérations départementales, laissent entendre que la réalité est au-dessous de ce chiffre. Et de toute manière, il ne s’agit là que des cartes "placées". Les cotisants (qui ont un rapport à l’organisation plus soutenu que le simple adhérent) seraient moins de 65.000 (en attendant des chiffres plus récents) et la participation aux consultations nationales internes des dernières années a varié entre 60 et 34.000 (en 2012, avant le précédent congrès).

Incontestablement, cela suffit à faire du PC la principale force militante de la gauche de gauche. Dans les manifestations, il a encore les effectifs les plus fournis et les plus visibles des organisations politiques présentes. Mais l’efficacité politique du militantisme n’est plus la même. Bien sûr, une large part de ce tassement s’explique par le discrédit général des partis. Ils apparaissent comme trop institutionnels, trop axés sur des questions de pouvoir, trop refermés sur eux-mêmes et sur leurs propres intérêts partisans. Leurs fonctions majeures sont souvent assumées par d’autres : le communicant a pris le pas sur le propagandiste, l’éducation populaire passe par d’autres réseaux, la sélection des candidatures peut elle-même se faire par d’autres procédures, "primaires" ou "votations citoyennes". Globalement, les partis semblent ne pas accorder assez d’importance aux individus, en tout cas quand ceux-ci ne disposent pas des ressources personnelles pour se faire valoir.

En bref, une formule a le mérite de dire de façon ramassée le constat le plus répandu : la "forme parti" est obsolète. Cela ne signifie pas que l’organisation politique n’a plus de place ni de sens, mais que la forme verticale, hiérarchique et exclusive que l’histoire lui a donnée au départ ne correspond plus aux conditions modernes de l’élaboration, de la décision, de l’application et de l’évaluation des choix. Or force est de constater que le parti communiste a été le prototype par excellence du parti politique moderne. Un étudiant en science politique étudiant l’organisation des partis disposait naguère, comme modèle type idéal, de l’organigramme d’un parti communiste. Est-il dès lors étonnant que ce "modèle", si souvent décrié, parfois envié et toujours imité, ait pâti tout particulièrement de l’évolution des dernières décennies ?

3. Le discrédit du soviétisme a longtemps laissé entendre que, dans l’intitulé "parti communiste", le second terme, "communiste", était le plus discriminant. Il est vrai que les PC ont partout souffert de ce qu’ils ont trop longtemps établi un signe d’équivalence entre le soviétisme et le communisme. Mais, en sens inverse, nous sommes à un moment où le paradigme du "commun" revient sur le devant de la scène publique. Or cela ne suffit pas à relancer le terme historique ancien et à redynamiser ceux qui en font la base de leur identification.

On peut donc légitimement se demander si, contrairement aux apparences, le problème principal se trouve, moins dans le second terme ("communiste") que dans le premier ("parti"). En finissant par accorder plus d’importance au parti qu’au communisme, en s’auto-persuadant que le communisme ne voulait rien dire s’il ne se constituait pas en "parti politique", on s’est habitué peu à peu à confondre le communisme et le parti communiste. Ce faisant, on a oublié que, quand Marx et Engels écrivait leur Manifeste du parti communiste, ils ne se référaient pas à une« forme parti » qui… n’existait pas encore.

Quand se déploie la crise, non seulement du parti, mais de la politique en général, le temps est sans doute venu de dissocier plus radicalement la finalité et l’instrument, le communisme et le modèle classique de parti qui est censé le faire vivre dans l’espace politique, institutionnel et extra-institutionnel. Le communisme a besoin d’exister dans l’espace politique ; rien ne dit que pour cela il a aujourd’hui besoin de se constituer en parti politique séparé.

4. Il existe en France, depuis plus de deux siècles, un courant plébéien, démocratique et révolutionnaire. C’est principalement par son intermédiaire que les "catégories populaires" dispersées se sont hissées au rang de "peuple politique". Or le PCF en a été l’expression politique majeure pendant une grande part du XXe siècle. Que l’on s’en réjouisse ou qu’on le regrette, ce fut un fait. Mais, justement, nous n’en sommes plus là désormais. Le courant critique est aujourd’hui plus divers, plus complexe qu’autrefois. C’est une chance : qui dit diversité dit élargissement. C’est aussi une source de difficulté : qui dit diversité dit problème de cohérence.

Jean-Luc Mélenchon a assorti sa proposition de candidature de l’idée que la campagne électorale de 2017 pouvait être le point de départ d’un "mouvement". On peut discuter l’opportunité de son propos et la méthode retenue d’un processus que l’on ne doit pas au demeurant sous-estimer (plus de 90 000 soutiens, ce n’est pas rien…). Il reste que l’on aura du mal à discréditer l’intuition qui est à la base de son action : il y besoin de "mouvement" à la gauche de l’échiquier politique.

Réfléchissons bien sur le passé. Le communisme français d’hier était d’autant plus fort qu’il n’était pas qu’un parti politique. Il constituait une vaste galaxie raccordant de l’action partisane, syndicale, associative, culturelle et municipale. Il le faisait de manière souvent directive, en subordonnant l’ensemble des activités qu’il contrôlait au parti, selon un modèle qui fut aussi celui de la social-démocratie européenne. Mais, d’une certaine façon, il était lui-même un véritable "mouvement". Il ne l’est plus du tout aujourd’hui. Sans doute parce qu’aucun parti politique, quel qu’il soit, ne peut plus et ne doit plus aspirer à jouer ce rôle.

Et on ne règlera pas le problème en se disant que, peut-être, un ensemble de partis peut réaliser ce qu’un seul ne peut faire. Que fut dès son origine le Front de gauche ? Un cartel de partis. Or, s’il sut créer une belle dynamique, jusqu’en 2012, il n’est pas parvenu pour autant à être un mouvement.

En fait, il y a dans le cartel partisan un double handicap. Dès l’instant tout d’abord où le cartel relie des partis de dimension et d’impact différents, il ouvre vers des conflits d’hégémonie : qui dispose du plus grand nombre d’instruments et de signes du pouvoir et de l’influence ? Par ailleurs, en privilégiant la forme partisane, il présuppose qu’il est lieu principal où s’opèrent l’animation et la maîtrise absolue du champ politique. Dès lors, il est difficile d’empêcher qu’il ne finisse peu à peu, soit par s’enfermer dans la conviction qu’il a le monopole de l’action politique (les autres organisations, non partisanes, sont réduites au rang de forces d’appoint), soit qu’il en vienne à subordonner toutes les autres formes à ses capacités d’orientation politique. Le social, le culturel et le politique ne sont plus alors articulés : les deux premiers sont subordonnés au troisième. Or, très vite, la subordination nourrit le désir d’éloignement ; elle pousse de fait à la séparation. On a perdu en articulation du social et du politique ce que l’on a gagné en autonomie du social… C’est ce qui est advenu historiquement à la sphère française du communisme.

Auquel cas, le problème du parti communiste n’est pas seulement un problème de forme ou de statuts, mais un problème fonctionnel, dans une réalité où l’économique, le social, le culturel et le politique interfèrent les uns sur les autres comme jamais. Le libéralisme a réglé la façon à sa manière : le politique doit laisser la main à l’économique. Si l’on ne se résout pas à cette "fatalité", et si l’on ne veut pas substituer l’État au marché, que fait-on ? Si le parti politique ne peut plus avoir le monopole de l’organisation politique, comment parvenir à un "mouvement" qui ne soit pas un parti ou une simple coalition de partis ?

Il faut se convaincre de la nécessité d’un "mouvement" qui fasse, de toutes les démarches critiques déployées dans la société, une "force" politique. De ce point de vue, le cartel vaut certes toujours mieux que l’isolement ; mais il ne suffit pas. La régulation verticale (la hiérarchie) ne convient plus. La régulation horizontale (le réseau, le rhizome) ne veut pas dire grand-chose : dans le réseau, il y a des nœuds plus importants que d’autres et il peut y avoir des pilotes. Le monopole partisan et l’hégémonie d’un parti peuvent sortir par la porte et rentrer par la fenêtre. À partir du moment où chaque courant (communiste, socialiste, décroissant, écologiste, autogestionnaire, féministe…) se constitue en parti séparé, le risque est immense que s’installe une double évolution : chaque parti finit par se considérer en lui-même comme une fin et non comme un moyen ; il finit par tout faire pour assurer son hégémonie sur le "mouvement".

5. J’ai dès lors envie, moi qui me dis communiste, de poser deux questions à celles et ceux qui sont encore membres du PC. 
- On peut très bien considérer que le communisme politique reste d’actualité. C’est en tout cas mon cas. Dois-je pour autant penser qu’il ne peut fonctionner que s’il se constitue en organisation politique séparée, quitte à penser ensuite son alliance avec d’autres ? 
- On peut croire à la pertinence d’un projet et d’un parti pris de type communiste. On peut en même temps juger qu’ils seront plus utiles et plus expansifs dans un mouvement composite, qui ne serait ni communiste, ni socialiste, ni écologiste, ni… tout autre terme que l’on souhaitera y ajouter. D’une manière ou d’une autre, la crise atteint toutes les variantes sans exception de l’alternative et de la critique. Sous des formes multiples, elle touche à la fois le PC, les Verts et l’extrême gauche. N’est-ce pas l’indice qu’il y a, dans la séparation organisationnelle de ces courants, la source principale d’une obsolescence, que le courant en question soit récent (l’écologie politique) ou qu’il ait sur ses épaules le poids de deux siècles (les souches diverses du communisme) ?

S’imaginer qu’il faut fusionner toutes les sensibilités pour n’en faire qu’une seule n’est ni possible ni souhaitable. Est-ce une raison pour les enfermer dans des identités closes, dont le parti protège jalousement la clôture ? L’angoisse de la diversité perdue ne s’apaise-t-elle que dans la séparation ? L’originalité du mouvement contemporain de la critique sociale, du défilé de rue à la Nuit debout, rend plus urgent que jamais l’essai de réponse à ces questions.

Roger Martelli. Publié sur le site de Regards.

http://www.regards.fr/qui-veut-la-peau-de-roger-martelli/article/pcf-que...

[1] Patrice-Cohen Seat, Peuple ! Les luttes de classes au XXIe siècle, Éditions Démopolis, 2016, 20 euros.

[2] Pierre Laurent, 99 %, Cherche Midi, 9,80 euros.

 

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