Penser les migrations autrement [1]

Nous vivons dans un monde de plus en plus mobile, dans lequel les échanges se multiplient : les échanges commerciaux mais aussi les échanges entre les êtres humains.

Chaque année, plus d’un milliard de personnes se déplacent d’un pays à l’autre avec une augmentation annuelle, elle aussi, de 5 %, soit de 50 millions d’êtres humains, alors que ces déplacements internationaux concernaient seulement 25 millions de personnes en 1950 par an pour une planète qui comptait déjà 2,5 milliards d’habitants.

Certes, l’évolution des moyens de communication y est pour beaucoup et les causes de ces déplacements sont multiples. Le tourisme en est la cause principale (environ 50 %).

Il faut aussi toujours avoir à l’esprit que, pour se déplacer, il faut en avoir les moyens et que ces moyens ne sont pas seulement matériels même si cela compte beaucoup. C’est vrai dans les pays du Nord et, encore plus, dans les pays du Sud. Seul un habitant de la planète sur sept a la possibilité aujourd’hui de se rendre dans un autre pays.

C’est dans ce contexte de mobilité généralisée qu’il faut considérer la question des migrations en prenant garde aux chiffres et aux mots que l’on utilise.

De quoi parle-t-on quand on parle des migrants et plus précisément de migrants internationaux ? La question mérite d’être posée tant les ambiguïtés et les fantasmes se multiplient.

Selon l’ONU, ce sont des personnes qui ont changé durablement de lieu de résidence en franchissant une frontière internationale, et ce pour une durée relativement longue au moins supérieure à un an.

Le nombre de migrants internationaux est aujourd’hui de 244 millions à l’échelle de la planète. Les flux ont-ils explosé ces dernières années ? Non, surtout pas au regard de l’augmentation exponentielle des échanges de toute nature, mais il continue d’augmenter régulièrement. Les migrants constituent aujourd’hui 3,3 % de la population mondiale contre 2,9 % en 1990 et il est probable que cette proportion n’était guère différente il y a un siècle.

Des migrations internationales qui évoluent profondément

Tout d’abord, elles se sont mondialisées : quasiment tous les pays du globe sont aujourd’hui concernés. De plus en plus de pays sont à la fois pays d’origine, de transit et de destination des migrations.

Ces migrations se sont aussi largement régionalisées, c’est-à-dire qu’elles se font surtout à l’intérieur de chaque continent ou entre zones continentales proches (par exemple, de l’Afrique de l’Est vers le golfe Persique).

Contrairement aux idées reçues, les migrations internationales se font d’abord entre pays ayant un niveau de développement équivalent. Seul un tiers des migrants internationaux se sont déplacés d’un pays en développement vers un pays développé[2].

Ces migrations sont aussi de plus en plus féminines et concernent des populations de plus en plus diplômées.

Des mouvements migratoires qui ne sont pas uniquement du Sud vers le Nord

Si l’on compare les migrations à partir des pays d’origine et en fonction du pays d’installation, les mouvements Sud/Sud sont à peu près équivalents et même désormais légèrement supérieurs[3] à ceux qui ont eu lieu du Sud vers le Nord. En 2013, 81,9 millions des migrants vivant dans le Nord viennent du Sud, et 82,3 millions ont migré au sein des pays du Sud. Cela représente les deux tiers des migrants mondiaux, auxquels il faut ajouter 53,7 millions de migrations Nord/Nord et 14 millions Nord/Sud[4].

Selon l’OIT[5], les mouvements Sud/Sud ont constitué 57 % des mouvements migratoires entre 2000 et 2013. Alors que, durant des dizaines d’années, ce sont les migrations européennes qui dominaient totalement le paysage des migrations : il faut se souvenir que près de 50 millions d’Européens ont migré vers d’autres continents entre 1850 et la Première Guerre mondiale.

En 2015, c’est d’Asie que sont venus le plus grand nombre de migrants internationaux (104 millions) et ce continent a ajouté plus de migrants internationaux entre 2010 et 2015 (soit 25 millions) que tous les autres continents réunis. Et le 2ème continent concerné est l’Europe : 62 millions de migrants internationaux sont des Européens dont la moitié environ vit dans un autre État européen.

Les migrants africains ne sont qu’en 4ème position (34 millions de personnes) après ceux d’Amérique latine. Et surtout 87 % de ces migrations se font à l’intérieur du continent africain.

L’Union européenne est marquée par de forts contrastes entre ses différents pays. Ainsi, 77 % des migrants vivant dans l’Union européenne sont installés dans 5 pays : Allemagne, France, Royaume-Uni, Italie et Espagne, les pays les plus peuplés de l’UE mais aussi des pays qui ont tous eu, à des degrés divers, une histoire coloniale.

La France occupe une situation singulière

C’est la plus « vieille » terre d’immigration du continent européen. C’est le premier pays européen, du moins dans l’Histoire moderne, dont le solde migratoire est devenu positif au tournant des années 1880. Les immigrés venaient alors d’autres pays européens : Italiens d’abord, mais aussi Belges, Suisses ou Allemands, puis Polonais, Espagnols et Portugais.

Ce n’est qu’à partir de la Deuxième Guerre mondiale que l’immigration en France devient extra-européenne. La France fait largement appel à la main-d’œuvre de ses colonies, notamment aux travailleurs maghrébins, pour reconstruire le pays. C’est donc une immigration du travail, essentiellement masculine, qui sera stoppée dans les années 1970 au moment où le chômage commença à prendre de l’ampleur.

À la même époque, le regroupement familial est cependant facilité et l’immigration change de « nature ». Les travailleurs migrants s’installent de façon durable, fondent des familles, des enfants naissent sur le sol national et la très grande majorité d’entre eux sont français ou le deviennent.

Il est d’ailleurs impropre, voire scandaleux, de parler d’immigrés de la 2ème, 3ème… génération. Un immigré est, notamment dans son acception française[6], un étranger né à l’étranger, et ce statut ne se transmet pas d’une génération à l’autre. On peut lire dans ce qualificatif, qui n’est d’ailleurs utilisé que pour les immigrés venant du Sud et notamment ceux des anciennes colonies françaises, une marque de néocolonialisme. Nicolas Sarkozy, né en France de père hongrois, n’a pas droit à ce genre de qualificatif. Et les Français ne migrent pas, ils s’expatrient… même quand ils n’ont pas le statut du même nom. Ils sont d’ailleurs plus d’un million et demi à être installés hors de France et leur nombre augmente régulièrement.

La réalité française aujourd’hui

En 2013, 7,4 millions de personnes immigrées[7] étaient installées sur le territoire français (11,6 % de la population) dont 5,5 millions (8,3 %) nées hors de l’Union européenne.

La France se classe, en chiffres absolus, au septième rang mondial pour le nombre d’immigrés, derrière les États-Unis (45,8 millions), la Russie (11), l’Allemagne[8] (9,8), l’Arabie saoudite (9,1), les Émirats Arabes Unis (7,8), le Royaume-Uni (7,8). En proportion de sa population, la France se situe dans la moyenne européenne, en 15ème position dans l’UE.

Rien ne justifie donc la psychose qui semble s’être emparé de notre pays, lequel s’est même payé le luxe d’être un des seuls pays de l’UE où le nombre de demandeurs d’asile a diminué en 2014 alors qu’il explosait presque partout ailleurs. Qu’est-ce que 6 000 migrants à Calais au regard des 850 000 personnes arrivées en Grèce ? Aucun flux ne permet de « justifier » les mesures inacceptables, inhumaines prises à Calais.

Alors, que se passe-t-il ?

La planète est confrontée à une crise des réfugiés d’une ampleur jamais atteinte depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Il y a actuellement plus de 60 millions de réfugiés et de personnes déplacées dans le monde. Seulement 6 % d’entre elles sont installées sur le sol de l’Union européenne.

Selon l’OIM[9], 1 004 356 de personnes sont arrivées par la Méditerranée en 2015 en Europe, dont 153 800 en Italie et 850 000 en Grèce, l’équivalent de 0,2 % de la population de l’Union européenne contre 283 000 en 2014.

Pourquoi cet afflux soudain de population ?

La crise au Proche-Orient explique largement la situation. Les puissances dites occidentales, dont certains États européens, ont une large part de responsabilité dans la déstabilisation de cette région notamment via les guerres en Irak, en Afghanistan ou en Libye.

Dans la seule Syrie, pays de 23 millions d’habitants, plus de 11 millions de personnes ont dû fuir leur domicile. Au début du conflit syrien, la plupart voulaient rester en Syrie mais il y a désormais plus de 5, voire 6 millions de réfugiés syriens. Ils sont dans leur très grande majorité « installés » dans les pays limitrophes. En janvier 2016, le HCR estimait à 2,5 millions le nombre de Syriens en Turquie mais ils sont sans doute beaucoup plus nombreux, en particulier avec les évolutions du conflit. Au Liban, il y a plus d’un million de réfugiés syriens, auxquels il faut ajouter 500 000 Palestiniens dans un pays de 4,5 millions d’habitants, soit près d’un tiers de la population. En Jordanie, ils sont près d’1,5 million pour 6,5 millions d’habitants, soit près de 20 % de la population. Et les États de l’UE osent demander à ces pays d’en faire davantage encore et encore au risque de les voir se désintégrer !

La majorité de celles et ceux qui traversent la Méditerranée sont donc syriens[10] mais aussi irakiens, afghans ou encore érythréens, soudanais ou somaliens, pour ne citer que les principales nationalités recensées. Ce sont aussi de plus en plus des femmes et des enfants. Il y a un an, on comptait 70 % d’hommes parmi eux. Aujourd’hui, il y a 30 % d’enfants et 30 % de femmes. Depuis la mort du petit Aylan, plus de 300 enfants ont péri en Méditerranée dans une indifférence quasi générale.

Ce sont très majoritairement des demandeurs d’asile et donc des réfugiés potentiels[11], c’est-à-dire des migrants qui ont des droits particuliers et devraient être protégés par le droit international. Ils fuient des zones de guerre, de conflit interne ou des régimes autoritaires où leur vie est menacée. Ils sont bloqués aux portes de l’Europe, cette Europe forteresse, obsédée par la montée de l’extrême droite, qui oublie ses soi-disant valeurs en mettant en place des politiques de plus en plus basées sur le rejet de l’autre, notamment de celui qui vient du Sud ou qui est supposé en venir.

Depuis 2001, des frontières européennes de plus en plus hermétiques

Les voies légales[12] se referment au détriment même de l’intérêt de la majorité des États membres dont les populations sont vieillissantes et qui connaissent des taux de natalité très faibles n’assurant plus le renouvellement démographique, même la France qui fit longtemps figure d’exception commence à être concernée.

Pourtant toutes les tentatives d’évolution positive des politiques migratoires, à l’initiative de la Commission européenne ou sous l’impulsion du Parlement européen, se sont heurtées, et se heurtent de plus en plus, au blocage du Conseil européen, c’est-à-dire des États membres.

C’est ainsi qu’en 2005, ils ont refusé un statut unique des travailleurs migrants vivant dans l’UE proposé par la Commission dans le cadre du Programme d’action pour l’immigration légale. Il s’agissait d’établir une procédure de demande unique en vue de la délivrance d’un permis unique autorisant les ressortissants des pays tiers à résider et travailler sur le territoire d’un État membre avec un socle commun de droits pour tous les travailleurs ressortissants d’un pays non membre de l’UE. Ce n’était pas l’égalité de droits avec les travailleurs européens mais cela avait néanmoins des aspects positifs notamment par rapport à la diversité des statuts nationaux. Il a fallu 6 ans de négociations pour aboutir à une directive dite « Permis unique » qui n’a eu d’unique que le nom puisqu’elle a consacré la classification des migrants en cinq catégories : ceux qui entrent dans le champ de la directive, et quatre statuts particuliers : les travailleurs intra-groupe (pour les salariés des grandes entreprises !), les travailleurs hautement qualifiés, les étudiants, élèves et stagiaires et les travailleurs saisonniers qui ont un statut de salariés jetables puisque la durée de leur séjour est totalement liée à celle de leur contrat saisonnier et qu’ils n’ont pas même droit à un lieu de résidence sur le sol européen. Mais il est vrai qu’aujourd’hui, on en est à remettre en cause l’égalité des travailleurs européens, pourtant loin d’être parfaite, pour cause de Brexit.

Même chose avec le régime d’asile européen sur la table depuis 1999 avec une proposition de la Commission en 2008 axée sur « l’harmonisation des normes de protection, une coopération pratique et efficace, un renforcement de la solidarité et un partage équitable des responsabilités entre les États membres ». Au vu de ce qui se passe actuellement, nul n’est besoin de dire que le « régime commun » adopté en juin 2013 est assez loin de l’objectif initial. Il établit une harmonisation a minima et les États peinent à le transposer dans leur droit national. En fait, les États ont refusé de renoncer au droit d’octroyer ou non eux-mêmes le statut de réfugié, considérant ce droit comme une de leurs compétences régaliennes.

C’est aussi ce que l’on voit derrière les tergiversations inouïes des États pour ne pas mettre en place un mécanisme de répartition des réfugiés[13], qu’il soit d’urgence ou permanent. Et ce alors que les propositions sont loin d’être à la hauteur des enjeux et de la solidarité minimale dont devraient faire preuve, y compris entre eux, les États européens, notamment vis-à-vis de la Grèce qui est en première ligne face à l’afflux de réfugiés, premier pays entrant selon le droit européen et notamment le règlement dit « Dublin III ».

On fiche, on contrôle, on détecte, on expulse, on trie de plus en plus entre bons « réfugiés » et mauvais migrants dits « économiques » qu’il faut à tout prix refouler, comme si les frontières entre les uns et les autres étaient imperméables.

Obsédé par la lutte contre l’immigration dite irrégulière, on limite de manière croissante l’accès au territoire par une politique des visas de plus en plus restrictive pour certains pays quels que soient le motif de la demande et la durée du séjour demandée. Les politiques régressives en ce domaine sont de véritables « usines à sans-papiers ».

Quant à la lutte contre le terrorisme, elle devient la justification idéale de fuites en avant liberticides dont les migrants du Sud et notamment ceux du Proche-Orient sont les premières cibles.

On construit de plus en plus de murs : à Ceuta et Melilla (1993, 2001 et 2005), à Evros (2011), puis entre la Grèce et la Bulgarie (2013), et plus récemment entre la Bulgarie et la Turquie (2014) ou entre la Hongrie et la Serbie (2015), sans parler des barrières à Calais et des récents rétablissements des contrôles aux frontières à l’intérieur de l’espace Schengen.

Selon l’OIM, l’Europe est devenue le continent le plus mortifère du monde pour les migrants. Plus de 30 000 morts depuis 2000. 3 500 en 2014 et 3 770 l’année dernière, un record absolu…

Pourquoi cette hécatombe ? Parce que, face à ces politiques de fermeture et de rejet, les migrants, les réfugiés n’ont d’autres solutions que de se livrer pieds et poings liés aux passeurs et aux trafiquants, cela à des tarifs de plus en plus exorbitants. Ils prennent toujours plus de risques et ils le savent.

Une externalisation croissante de la gestion des frontières

Non contents de fermer leurs frontières, les États membres externalisent désormais largement leurs politiques migratoires. Des accords ont été conclus avec les pays frontaliers et ceux du pourtour méditerranéen (Maroc, Tunisie, Turquie, et même Libye avant la chute de Kadhafi) dans des cadres binationaux, puis dans un cadre européen que l’on appelle le processus de Rabat. Il faut coûte que coûte empêcher les migrants du Sud d’arriver sur le territoire de l’UE et les renvoyer hors de l’UE dès lors qu’ils y sont considérés comme étant en situation irrégulière. Ces pays, qui furent longtemps des pays d’origine, puis de transit, se transforment peu à peu en pays de destination. Et peu importe que les droits des migrants y soient bafoués, voire inexistants.

Et comme cela ne suffit pas, le Conseil européen, sous présidence italienne, fin 2014, a décidé de « travailler » avec les pays d’origine des migrants pour « lutter contre les causes profondes des migrations » : c’est le processus de Khartoum qui concerne essentiellement les pays de la Corne de l’Afrique où sévissent quelques-unes des pires dictatures du monde, tel le Soudan dont le président Omar el-Bechir est toujours sous l’emprise d’un mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale, et l’Érythrée, une prison à ciel ouvert, souvent appelée la Corée du Nord de l’Afrique.

Le Sommet de La Valette, à l’automne 2015, entre l’Union européenne et l’Union africaine a été une véritable caricature, une opération de communication politique par laquelle les États européens ont prétendu vouloir aider un certain nombre de pays d’Afrique (moyennant finances bien sûr) à « gérer leurs frontières »[14], à « lutter contre le trafic et la traite d’êtres humains » et à « mettre en place des campagnes d’information sur les risques encourus par les migrants » qui quittent leur pays pour tenter de rejoindre l’Union européenne. On se moque du monde…

Car même en acceptant la logique de la lutte contre les causes « profondes » des migrations, déjà contestable en soi, il faudrait que les politiques européennes aient un minimum de cohérence, qu’elles n’utilisent pas les fonds de l’aide au développement pour financer des régimes totalement corrompus et impliqués plus ou moins directement dans le trafic d’êtres humains.

Une aide au développement de plus en plus dévoyée et conditionnée

La question des migrants devient une sorte de variable intégrée de l’agenda du développement. Derrière la logique dite du « more for more », il y a, de plus en plus, le degré d’acceptation des réadmissions de migrants expulsés de l’Union européenne.

Plus cynique si c’est possible : il y a 45 ans, les pays « économiquement avancés » avaient décidé de consacrer 0,7 % de leur revenu national brut (RNB) au développement. Ils ont régulièrement rappelé cet objectif et l’ont même intégré dans les objectifs du Millénaire pour le développement. Il devait être atteint en 2015. Or, comme tel n’était pas le cas, on a renvoyé cela à plus tard, pour ne pas dire aux calendes grecques.

Fin 2014, la moyenne de l’engagement des États concernés n’était que de 0.29 % et celle des États de l’UE de 0,41 % de leur RNB. Seuls cinq pays au monde dont quatre de l’UE (Royaume Uni, Danemark, Suède, Luxembourg et Norvège) avaient respecté cet engagement.

La France fait à tout le moins figure de canard boiteux : elle qui figurait parmi les principaux « donateurs » mondiaux, non seulement n’a pas respecté cet objectif mais depuis 2011 son aide publique au développement ne cesse de diminuer (moins 877 millions depuis 2011) et se situe désormais à 0,36 % du RNB contre 0,5 % en 2010. Cette baisse devrait se poursuivre jusqu’en 2017. Et il y a pire : les aides se transforment de plus en plus en prêts qui bénéficient à des pays dits à revenu intermédiaire au détriment des pays les plus pauvres. Cela ne résout les problèmes ni des uns, ni des autres ; la Tunisie est l’un des meilleurs exemples de ces nouvelles politiques[15] et peu importe que cela soit au risque de sacrifier sa transition démocratique et l’espoir qu’elle continue de représenter.

Plus dramatiques encore, les accords de coopération et de développement se transforment de plus en plus en accords de libre-échange purs et durs. C’est le cas de l’ALECA (Accord de libre-échange complet et approfondi) en cours de négociation avec la Tunisie, ou des APE (Accords de Partenariat économique) avec les pays de l’Afrique subsaharienne, feignant de croire que ces pays pourraient négocier à égalité avec les pays européens. Il s’agit bien évidemment de préserver encore et encore les intérêts des grandes entreprises européennes, comme si celles-ci n’avaient déjà pas fait suffisamment de dégâts dans cette région du monde.

Comment s’étonner alors que les transferts monétaires des migrants vers leur pays d’origine soient trois fois supérieurs à l’aide publique au développement et s’élèvent à plus de 300 milliards d’euros ? Dans une vision d’apocalypse, on peut imaginer ce qui arriverait dans les pays les plus pauvres du monde si l’on renvoyait tous les migrants qui vivent sur le sol européen…

Tout ceci n’est plus supportable, il est temps de réagir

Il faut dire haut et fort que ces politiques ne sont pas acceptables, qu’elles sont mortifères au sens propre comme au sens figuré, qu’elles sont contraires aux intérêts des peuples du Nord comme du Sud.

Qu’en pillant les cerveaux et les ressources naturelles du Sud, on ne fait le bonheur d’aucun peuple, bien au contraire, sauf contribuer à alimenter la haine des uns contre les autres.

En prime, ces politiques inutiles coûtent cher. Selon des chercheurs suédois et britanniques, l’Europe forteresse a coûté plus de 13 milliards d’euros au seul contribuable européen (Frontex n’est qu’un petit morceau de l’iceberg).

Tout cela sans la moindre efficacité, même au regard des objectifs énoncés, ou plus exactement cela n’a servi et ne sert encore qu’à crédibiliser encore plus les thèses nationalistes et racistes. Il est vrai qu’en période de crise économique et sociale, il est plus facile de trouver des boucs émissaires que de reconnaître ses erreurs et surtout de dire la vérité notamment sur les chiffres. De ce point de vue, austérité et xénophobie sont bien les deux faces de la même médaille. Et au final, on s’étonne que les électeurs préfèrent l’original à la copie…

D’autres politiques sont possibles

D’autres politiques, c’est d’abord d’autres choix politiques, une autre redistribution des richesses, une autre utilisation des moyens que ceux sécuritaires et mortifères mobilisés par des politiques migratoires, moins d’investissements militaires. Comment ne pas être sidéré(e) de voir que les États membres de l’Union Européenne ont accepté de mettre entre parenthèses les contraintes du « Pacte budgétaire » pour permettre à la France, après les attentats de novembre 2015, de mener la guerre contre Daesh ! Alors que les mêmes l’ont décrété impossible pour aider la Grèce à sortir de la crise humanitaire dans laquelle les politiques austéritaires l’avaient plongée.

Il faut aussi ne pas se contenter de dénoncer, il faut porter un vrai projet alternatif, une autre vision politique en France et en Europe basée sur la solidarité, la justice sociale, la redistribution, le respect de l’autre.

Et face à l’urgence, il faut laisser agir les solidarités locales, leur donner des cadres de mobilisation si nécessaire, favoriser les convergences… Cela marche en Grèce, en Allemagne et au Portugal. En France, des collectivités locales sont prêtes à agir. Elles ont été mobilisées au plus haut niveau de l’État et rien ne s’est passé ou presque, quasiment aucun réfugié n’est arrivé[16].

Le respect du droit et notamment du droit international

Depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, la France comme tous les États de l’UE ont signé des conventions internationales qui sont une condition d’entrée dans l’UE.

Est-ce que toutes ces conventions qui ont, année après année, mis en œuvre de grandes parties de la Déclaration universelle des droits de l’Homme ne sont plus que des chiffons de papier qui servent juste à faire la leçon aux pays du Sud ?

Si oui, il faut le dire et les dénoncer. Si non, il faut les appliquer et notamment :

- Le droit à la vie via le droit international sur le sauvetage en mer, en s’en donnant les moyens et non en se contentant des 5 millions supplémentaires accordés au niveau européen en avril 2015. Somme ridicule quand la seule opération italienne « Mare Nostrum » a coûté plus de 90 millions d’euros en 2014.

- Le droit d’asile en respectant la convention de Genève, c’est-à-dire en laissant les demandeurs d’asile déposer leur demande sur le sol de l’Union européenne, et notamment dans le pays de leur choix, là où ils ont de la famille, des attaches, dont ils parlent la langue…

- Les droits de l’enfant et la Convention internationale du même nom notamment pour les mineurs isolés qui doivent être pris en charge dans les mêmes conditions que les mineurs nationaux.

- Le droit de vivre en famille en favorisant le regroupement familial et en cessant de multiplier les freins aux mariages mixtes.

- Le droit à l’éducation y compris pour les jeunes majeurs.

- Le droit à la santé pour celles et ceux qui ne peuvent pas se faire soigner dans leur pays ou qui ont commencé des soins en France ou ailleurs en Europe.

- Le droit au travail en cessant le petit jeu liant permis de séjour/permis de travail, qui rend impossible l’octroi de l’un et de l’autre et empêche la régularisation de nombre de travailleurs migrants qui sont sur nos territoires depuis des mois et même des années ; ce qui en fait une main-d’œuvre taillable et corvéable à merci. Mais aussi en ratifiant la Convention internationale sur les travailleurs migrants, laquelle n’a été signée par aucun membre de l’UE, ce qui démontre que le droit international n’est bon que lorsqu’il favorise les intérêts des pays du Nord.

Ouvrir des voies légales de migration et favoriser la migration circulaire

Il faut en finir avec ladite immigration choisie, qui ne l’est que par les pays du Nord alors qu’elle est subie par une très grande majorité de migrants venant du Sud. C’est l’organisation de la « fuite des cerveaux » déjà estimée à 59 millions de personnes en 2000. Les États-Unis, le Canada et l’Australie en sont les principaux bénéficiaires. C’est l’Asie, là encore, qui offre la plus grande part d’ « expatrié(e)s » hautement qualifié(e)s mais c’est l’Afrique qui paye le plus lourd tribut. Elle ne compte que 4 % de diplômés et 31 % d’entre eux migrent[17].

Il est temps de mettre en place des politiques qui favorisent les mouvements de circulation entre les pays. Il faut ouvrir des voies légales de migrations et des corridors humanitaires pour les réfugiés. Il faut limiter, voire supprimer les visas de court séjour. Ce qui est possible pour les pays du Nord ou ceux ayant des relations privilégiées avec l’Union européenne, tels la Colombie ou les Émirats Arabes Unis, doit être possible pour des pays ayant des relations historiques avec certains États européens dont la France. La « libéralisation » des visas permet une plus grande circulation des personnes alors que leur limitation les oblige à rester sur un territoire y compris en situation irrégulière par peur de ne pas obtenir un nouveau visa.

Certaines catégories comme les étudiants devraient particulièrement être favorisées. Les jeunes Maghrébins notamment partent de plus en plus faire leurs études aux États-Unis, au Canada et en Turquie, tant il devient difficile d’obtenir un visa en Europe et notamment en France. N’est-ce pas un signe négatif pour les jeunes générations ? L’Europe, la France ont longtemps été fières d’attirer la jeunesse, les intellectuels du monde entier. Pourquoi vouloir tourner le dos à tout cela ?

Il faut parier sur la confiance et sur l’avenir.

Le repli sur soi est un mauvais remède pour ne pas dire une illusion

L’Europe a peur. C’est un continent vieillissant qui a voulu dominer le monde pendant plus de 5 siècles. Aujourd’hui, ses dirigeants cherchent à préserver leurs intérêts, ou du moins ceux des multinationales qui ont leur siège social sur leurs territoires.

Et si la part des États de l’Union Européenne est de 25 % du commerce mondial, sa population (500 millions de personnes) ne représente qu’un peu plus de 7 % de celle de la planète contre près de 20 % en 1950.

Alors, il est temps d’inventer un nouveau monde, de nouvelles relations entre les pays de la planète basées non plus sur la domination et le rapport de forces mais sur le partenariat, le respect de l’autre et les besoins des populations. Et si l’Europe ne peut « accueillir toute la misère du monde », elle doit y prendre sa part au prorata de ses responsabilités historiques, de sa richesse et de sa population en laissant agir celle-ci avec générosité, humanisme et solidarité.

Nous avons besoin d’espoir et d’utopie car l’utopie d’aujourd’hui doit encore pouvoir être la réalité de demain. Aujourd’hui, parler d’humanité et de dignité serait faire preuve d’angélisme et ne rien comprendre, ni connaître des réalités d’aujourd’hui. Pourtant, les réalistes sont ceux qui regardent le monde tel qu’il est et non tel qu’ils le fantasment au travers de leurs haines.

« Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître, et dans ce clair-obscur surgissent les monstres »[18]. À nous de savoir les empêcher de surgir.

Marie-Christine Vergiat. Publié dans le n°29 de Contretemps.

Marie-Christine Vergiat est députée européenne du Front de gauche depuis 2009, rapporteure au Parlement européen sur « Migrations et droits de l’Homme dans les pays tiers ». Elle est notamment l’auteur de Pour une Europe de l’égalité et de la citoyenneté (éditions Arcane 17, avril 2014).

[1] [1] Pour compléter, lire « La Gauche et l’immigration : un défi majeur pour une autre vision de l’Union européenne » paru dans la Revue européenne Transform en décembre 2013. http://www.eurocitoyenne.fr/content/la-gauche-et-limmigration-un-defi-ma...

[2] Et pour sortir des fantasmes, il est très intéressant de regarder les mouvements migratoires pays par pays tant en ce qui concerne les pays de départ que les pays de destination. Le Mexique, par exemple, est un des pays d’où l’on migre le plus : 12 millions d’émigrés. Il est en 2ème position au niveau mondial après l’Inde et avant la Chine.

[3]C’est d’autant plus vrai qu’il est pour le moins difficile d’avoir des statistiques fiables dans beaucoup de pays du Sud.

[4][4] Il convient de noter que ces chiffres concernent toutes celles et tous ceux qui ont migré à un moment de leur vie, ce que l’on appelle les « stocks », et qu’il ne faut pas les confondre avec ceux des mouvements annuels, au demeurant assez difficiles à obtenir au niveau international.

[5]L’Organisation Internationale du Travail publie des statistiques en matière de migrations qu’il est intéressant de consulter.

[6]Selon l’ONU, est immigrée toute personne née dans un pays autre que celui où elle réside. La plupart des pays européens comptabilisent en conséquence parmi les migrants y compris leurs nationaux nés à l’étranger.

[7]Au sens des statistiques européennes : donc intégrant les Français nés à l’étranger.

[8]L’Allemagne est devenue le 2ème pays du monde après les États-Unis en termes d’accueil des migrants au prorata de sa population.

[9]Organisation Internationale des Migrations.

[10]60 % de celles et ceux qui sont arrivés en Grèce en 2015.

[11]Dans le sens où seuls les États peuvent octroyer le statut de réfugié dans des conditions qui varient de façon considérable d’un État à l’autre, y compris à l’intérieur de l’Union Européenne, notamment pour des raisons politiques et historiques.

[12]Le nombre de migrants arrivant annuellement de manière légale sur le sol de l’UE est passé de 1,7 à 1,4 million.

[13] Ce mécanisme dit de relocalisation concerne les réfugiés « potentiels » arrivés en Italie et en Grèce qui sont ressortissants d’un pays dont le taux d’acceptation des demandes d’asile est supérieur à 75 %, c’est-à-dire initialement les Syriens et les Érythréens. Il a été étendu aux Afghans et aux Irakiens. Mais la Hongrie, puis la Suède ont demandé, pour des raisons différentes, à être « bénéficiaires » du dispositif au même titre que l’Italie et la Grèce. La Hongrie s’est ensuite retirée complètement du dispositif.

[14]Financement de formation pour les garde-frontières par exemple.

[15]La dette tunisienne a ainsi été substantiellement alourdie depuis la Révolution de 2011 sans que ses problèmes les plus urgents et notamment les questions sociales ne reçoivent le moindre commencement de réponse.

[16]Il faut dire que sur les 160 000 réfugiés qui devaient bénéficier du mécanisme de répartition annoncé à l’automne, seuls 500 avaient pu être « relocalisés » en janvier 2016 sur l’ensemble du territoire de l’Union.

[17] Il faut ajouter que tous les travaux des chercheurs démontrent qu’au moins dans un premier temps, le développement favorise les migrations et notamment celle des jeunes diplômé(e)s.

[18] Antonio Gramsci.

 

 

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