Penser l'émancipation

Le réseau Penser l'émancipation, qui regroupe un certain nombre d'éditrices et d'éditeurs, de chercheuses et de chercheurs, d'enseignantes et d'enseignants, d'animatrices et d'animateurs de mouvements sociaux de Suisse, de Belgique, de France, du Canada et du Royaume-Uni, tente de développer, dans le monde francophone, un espace de réflexion et de discussions ouvertes et dans une perspective non dogmatique. Réfléchir aux élaborations théoriques et aux pratiques sociales qui mettent en jeu l'émancipation humaine en contribuant à discuter et à faire connaître toutes les pensées critiques, tel est l'objectif de ce réseau.

 

Le premier colloque international organisé par ce réseau avait eu lieu à Lausanne en octobre 2012. La seconde édition a eu lieu à l'université de Nanterre du 19 au 22 février 2014. Penser l'émancipation a accueilli plus de 1200 visiteurs sur quatre jours. Un public très jeune et plutôt mixte a pu assister à des ateliers extrêmement variés abordant les questions les plus classiques du mouvement ouvrier (on pourrait citer les ateliers « Parti et politique d'émancipation », « Émancipation et lutte des classes ») jusqu'aux débats les plus contemporains (tels que les ateliers « Les apports de la géographie urbaine critique et radicale », « Colonialité globale et oppression raciale », « Gauche et révolution dans le monde arabo-musulman »). Si tous les ateliers ont accueillis en moyenne entre 20 et 60 personnes, les ateliers portant sur les féminismes et les luttes LGBTQ ont affiché des audiences remarquables (jusqu'à 80 personnes).

Nous présentons ici un rapide bilan théorique – nécessairement partiel – des questions les plus fréquemment soulevées lors des ateliers et des séances plénières. Les transformations de l’exploitation du travail féminin à l’échelle mondiale, analysées par plusieurs intervenantes (notamment Sara Farris, « Féministes de tous les pays qui lave vos chaussettes »), invitent à reposer la question d'un agenda féministe et LGBTQ à partir d'une analyse de l'évolution des migrations des femmes.

Les politiques racistes et l'islamophobie grandissante ont fait l’objet (Houria Bouteldja, Gilbert Achcar, Richard Seymour) d'analyses renouvelées non seulement grâce à l'apport des théories post-coloniales ou décoloniales mais aussi grâce aux références classiques du marxisme de C.L.R. James ou de W.E.B du Bois. Elles ont ainsi témoigné de la nécessité de penser « la ligne de couleur » qui traverse les sociétés du centre capitaliste.

À l'asservissement croissant du travail par le capitalisme répondent des tentatives de réappropriation collective de l'activité et un retour de la critique du salariat (notamment analysé dans les interventions de Bernard Friot « Le salariat, construction d'une classe révolutionnaire », Emmanuel Barot « Figure de l’auto-organisation et conscience de classe » et Emmanuel Renault « L'utopie au-delà du travail »)

Enfin, autant les références fréquentes aux travaux classiques de Marx, de Lénine, de Gramsci et de Poulantzas que la présence de membre d'organisations syndicales et politiques (CGT, CNT, Solidaires, STRASS, PC, PG, NPA, ICH, PIR, GWS, Ensemble! etc.) permettent de réaffirmer la nécessité de penser la question stratégique de la transition et des formes d'organisation adaptées à celle-ci (voir notamment, l'intervention d'Alberto Toscano, « Transition et tragédie »). Le débat entre Eric Hazan (« Premières mesures révolutionnaires ») et Frédéric Lordon (« La révolution n'est pas un pique-nique. Analytique du dégrisement ») a ainsi été exemplaire de l'opposition entre des positions insurrectionnaliste et étatiste, défendant la nécessité de l’auto-organisation ou de l'État dans le processus de transition révolutionnaire.

Si l'analyse du capitalisme après la « seconde grande dépression » a conduit bien des intervenants à réaffirmer la détermination des différents niveaux de la réalité sociale par l'économie, la sociologie occupe une place importante dans les théories critiques. Le marxisme, minoritaire, a cependant été travaillé dans diverses perspectives, notamment par des travaux témoignant d'une hybridation avec d’autres théories (dont témoignent par exemple les interventions de Stefan Kipfer « Le marxisme urbain et la question post-coloniale » ou de Sadri Khiari, « Colonialité, oppression raciale et révolution arabe : le cas tunisien »).

Essayons de tirer quelques enseignements de ce colloque pour la construction d'Ensemble! Si, comme Gramsci aimait à le rappeler « tout rapport d'hégémonie est nécessairement un rapport pédagogique », la question principale est celle de la formation. Développer sa propre formation en constituant une culture révolutionnaire, tel est sans doute l'un des besoins centraux pour un mouvement comme Ensemble! Cet événement et le renouveau des pensées critiques dans lequel il s'inscrit témoignent de la nécessité de créer une « nouvelle culture intégrale » sans laquelle la construction d'une organisation autonome est impossible.;

Paul Guilibert.

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