Penser l’émancipation

Le colloque Penser l’émancipation, qui faisait suite à une première session à l’Université de Lausanne en octobre 2012 et qui s’est tenu à l’Université de Paris-Nanterre du 19 au 22 février, a connu un succès important. ContreTemps était partenaire de cette initiative, et a pris en charge un session consacrée au thème « Emancipation et lutte des classes », avec des interventions de Jean-Numa Ducange, Isabelle Garo et Francis Sitel. Nous publions ci-dessous ces deux dernières interventions. Celle de Jean-Numa Ducange – « La révolution ne se conjugue-t-elle plus qu’au passé, parce que méconnaissable à nos yeux telle qu’elle se présente dans notre actualité ? » – prendra place dans notre prochain numéro, avec d’autres portant sur ce même thème de la révolution.

Nous avons demandé au comité de pilotage de bien vouloir tirer un premier bilan de ce colloque de Nanterre.

Entretien avec Félix Boggio Éwanjé-Épée, Vincent Chanson, Alexis Cukier, Paul Guillibert, Stella Magliani-Belkacem & Frédéric Monferrand.

Quelles ont été les principales motivations pour organiser l’événement PLE à l’université de Nanterre ?

Le réseau « Penser l’émancipation » est né de l’initiative de Sebastian Budgen et d’un certain nombre d’éditrices et d’éditeurs, de chercheuses et de chercheurs, de militantes et de militants. Il s’agissait initialement d’une tentative de développer, dans le monde francophone, un espace de réflexion et de discussion autour des pratiques de transformation sociale et des pensées critiques contemporaines. L’enjeu était donc d’emblée de dépasser les clivages académiques et politiques de la gauche radicale et de favoriser la construction d’un réseau stable permettant de réaliser des initiatives s’adressant à un large public.

Ce réseau a organisé un premier colloque, à Lausanne en octobre 2012 (http://www3.unil.ch/wpmu/ple/), coordonné par Jean Batou, Hadrien Buclin, Joseph Daher, Christakis Georgiou, Sébastien Guex, Isabelle Lucas, Silvia Mancini, Stéfanie Prezioso, Pierre Raboud, Janick-Marina Schaufelbuehl, en partenariat avec l’Institut d’histoire économique et sociale de l’université de Lausanne. Sa réussite a permis d’envisager une deuxième édition en France. Nous avons choisi l’Université de Nanterre parce qu’un certain nombre d’entre nous sont ou ont été étudiants, doctorants et enseignants à l’Université de Nanterre, et parce que le laboratoire Sophiapol (Sociologie, philosophie et anthropologie politiques, www.sophiapol.u-paris10.fr) – dont certaines des thématiques de recherche croisent celles du réseau Penser l’émancipation – a accepté d’être partenaire de l’événement et de participer à son organisation. De nombreux autres financeurs – l’ED139 de l’Université de Nanterre, l’IHES de l’Université de Lausanne, la Fondation Gabriel Péri, l’association Espaces Marx et la revue Actuel Marx – et partenaires – les revues Contretemps, Savoir/Agir, Regards, Cahiers d’Histoire. Revue d’histoire critique, La Revue des Livres (RdL), Vacarme, ainsi que la librairie Envie de Lire – ont ensuite été associés à cet événement.

Le colloque qui s’est déroulé à Nanterre a finalement réuni plus de 200 intervenants et intervenantes dans 70 ateliers et 4 plénières. Nous avons sollicité des contributions en faisant le choix d’interroger la pluralité des formes de critique sociale du capitalisme contemporain. C’était un pari pour donner une portée large et ouverte à notre appel auprès des personnes susceptibles d’y répondre. L’idée ressemblait à quelque chose comme : « que vous soyez féministe, antiraciste radical, militant d’une formation à gauche de la gauche, sociologue de l’éducation, écosocialiste, chercheur ou chercheuse en théologie, etc., votre contribution est la bienvenue à Penser l’émancipation. » C’était là le message que nous souhaitions porter. Nous voulions donner à voir un état de la recherche dans la gauche radicale, le plus large possible, reflétant son dynamisme et sa variété. Il fallait un espace sans autre exclusive qu’une inscription dans la politique d’émancipation, pour donner leur place à des renouveaux théoriques qui ne sont pas nécessairement assignables à des champs ou des traditions délimités (marxisme, post-structuralisme, théorie critique, écologie politique) et qui suivent des trajectoires d’hybridation, de réappropriation critique.

Cette édition à Nanterre se situe aussi dans le sillage des Congrès Marx International, organisés par la revue Actuel Marx. Pourquoi ne pas avoir conservé cette référence à Marx ?

L’organisation à l’Université de Nanterre depuis 1995 par la revue Actuel Marx, et notamment Jacques Bidet, Gérard Duménil, Franck Fischbach, Stéphane Haber et Emmanuel Renault, des Congrès Marx International – dont le partenaire universitaire principal depuis 2002 a été comme pour le colloque Penser l’émancipation le laboratoire Sophiapol – est une expérience riche, dont nous saluons la ténacité, l’importance et l’ampleur, et dont nous avons appris et continuons d’apprendre. Le projet Penser l’émancipation s’inscrit tout autant dans l’espace et le champ ouvert par d’autres initiatives importantes telles que les conférences du réseau Historical Materialism, ou le séminaire Marx au 21e siècle.

Le marxisme a évidemment une place particulière dans l’agencement qu’est le projet « Penser l’émancipation », car il s’agit de la forme de pensée théorique et stratégique qui a dominé le 20e siècle et l’histoire du mouvement ouvrier contemporain. Or, l’histoire du marxisme est aussi celle de sa propre réinvention, de ses hybridations avec des traditions philosophiques hétérogènes, des pensées politiques anticoloniales, de déplacements de problématiques vers la périphérie du mouvement ouvrier européen, de redécouvertes hétérodoxes du corpus marxien. Dans la conjoncture actuelle, il est difficile de bien cerner depuis quels secteurs et à partir de quels objets le marxisme est appelé à se renouveler. Si l’on se place d’un point de vue marxiste, c’est aussi ce qui peut motiver une mise à distance explicite de la référence à Marx : donner l’opportunité à des chemins théoriques sinueux, ambigus, contradictoires, dans lesquels le rapport à Marx n’est pas résolu, de se rencontrer, de s’affronter ou de dialoguer.

Ce dialogue est aussi l’un de moyens de donner toute sa place à la pertinence et la résilience des analyses marxistes. Cette exigence s’est d’ailleurs traduite par le choix de nos invités basés à l’étranger, qui ont pour la plupart d’entre eux et elles un ancrage fort dans la pensée marxiste. On pense notamment ici à Alberto Toscano, Sara Farris, Gilbert Achcar, Stefan Kipfer, Ian Birchall ou encore Richard Seymour.

Quel bilan pouvez-vous en tirer ?

La deuxième édition du colloque Penser l’émancipation qui s’est déroulée à Nanterre du 19 au 22 février a été un succès enthousiasmant et prometteur. Cette réussite a consisté d’abord à récolter plus de 300 propositions de communications suite à la circulation de notre appel à contribution. Ces propositions et leur grande variété étaient le signe d’un dynamisme et d’une réelle demande pour le type de colloque que devait représenter PLE. La principale difficulté rencontrée lors de la réception des propositions était la faible proportion de femmes qui ont répondu à l’appel à contribution. Cette faiblesse est le reflet d’une précarité matérielle et d’une fragilité de la position des chercheuses femmes dans le champ des sciences humaines et sociales critiques. Nous avons tenté de compenser cette inégale distribution en mettant à l’honneur des ateliers autour de thématiques féministes (environ cinq panels répondaient à cette exigence) et en consacrant une plénière aux enjeux féministes contemporains. Il va de soi que cette compensation ne suffit pas, mais elle est la marque de la volonté politique qui était la nôtre.

Lors de chacune des quatre journées du colloque, entre 250 et 500 personnes sont venues assister en continu aux discussions de cette rencontre. On peut dire que nous avons remporté un pari – et il était risqué car de nombreux ateliers se déroulaient en matinée, et tous les créneaux horaires comportaient entre quatre et cinq ateliers simultanés. On peut en outre insister sur le fait que le public ayant assisté en nombre à ces communications et débats était particulièrement jeune. Il s’agit là encore pour nous de la marque d’un pari remporté : on peut dire que ce renouvellement générationnel est le fruit d’une conjoncture, mais il se trouve aussi que la moyenne d’âge du comité de pilotage de cette deuxième édition du colloque Penser l’émancipation était particulièrement basse. Nous remercions à ce titre le réseau international « Penser l’émancipation » (notamment Jean Batou et Stéfanie Prezioso), ainsi que le laboratoire Sophiapol (en particulier Emmanuel Renault et Stéphane Haber), d’avoir fait confiance à une jeune équipe.

D’autres initiatives sont-elles prévues ?

Plusieurs interventions du colloque seront publiées dans des revues, tandis qu’un projet d’ouvrages réunissant certaines contributions est en cours d’élaboration.

Grâce au travail intense d’une demi-douzaine de cameramen et camerawomen pendant toute la durée du colloque, la quasi-totalité des communications seront bientôt disponibles en ligne sur notre site : http://penserlemancipation.net.

Plusieurs projets et retombées du colloque tenu à Nanterre sont donc à venir. La prochaine édition du colloque aura lieu à Bruxelles en janvier 2016, tandis qu’à Lausanne comme à Paris, le réseau Penser l’émancipation travaille à mettre en place des rencontres plus ponctuelles et localisées. D’autres projets pourraient se construire, notamment autour des Forums sociaux mondiaux, dans les prochaines années.

Ce colloque à Nanterre a suscité un large intérêt, et le réseau international Penser l’émancipation s’agrandit et se renforce, à notre grande satisfaction.

Publié dans Contretemps n°22.

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