Pisa, pis que ça

L’enquête Pisa de l’OCDE, qui veut comparer les compétences des élèves de 15 ans dans plusieurs pays, a fait l’effet d’une douche froide. Péril en la demeure de l’école française qui s’effondre, au moins en mathématiques.

Faut-il s’alarmer ? Oui, beaucoup. Sur cela ? Pas du tout !

Déjà les commentaires se développent à partir d’une évolution parfaitement dérisoire. En ce qui concerne les mathématiques, pour la France, une baisse de 3.6%. Rapportés à une note sur 20, ça nous fait passer de 15 (par exemple) à 14.46. Pas de quoi crier panique à bord ! Inversement on annonce une montée équivalente en français. De quoi annoncer qu’enfin l’horizon s’éclaircit ? Pas plus évidemment.

On perd ou gagne 3 places ? Est-ce important ? Pas du tout. L’essentiel des pays se tiennent dans un écart de 10%. En mathématiques, l’écart entre la France et ce qui est présenté comme la rolls éducative, la Finlande, est justement de cet ordre. Rapporté toujours à une note sur 20, c’est du 13.5 comparé à 15, écart qui comprend donc la quasi-totalité des pays comparables à la France. Les différences ne deviennent vraiment remarquables que pour les plus faibles ou les plus performants (asiatiques en général). Le « niveau moyen » n'a pas grand intérêt quand de plus il y a très peu d'écarts entre les pays, sauf aux deux bouts. Surtout en maths et mesuré par Pisa. Lequel, pour pouvoir comparer, élimine la rédaction des problèmes (la justification du résultat, hypothèse, théorème, calcul, résultat) qui dès la 5ème, et surtout la 4ème est au cœur de notre enseignement en France. Mais pas du tout ailleurs, et donc pas comparé. D'autres études, plus spécifiques aux maths et plus globales ne donnent pas les mêmes résultats que Pisa en ce qui concerne les moyennes.

Voici pourtant que les déclinistes sont confortés. Mais à force de parler de « baisse de niveau », on passe à côté des éléments vraiment nouveaux. Depuis que « le niveau baisse » (je renvoie à Platon et à Cicéron), encore heureux qu'il y en ait un, de niveau. Sauf que... Un élève de CM2 (tous, mêmes les pas très performants) sont « plus forts » que Cicéron en mathématiques. Simplement parce que le Romain ne disposait pas de la numération de position, à base 10 qui plus est. Et pas plus du zéro.  Il est impossible de « poser une addition » (même 12 plus 21) avec des chiffres « romains ».

Il faut donc comparer ce qui est comparable. L’analphabétisme « profond » est stable depuis plus d'un siècle (on a, pour les garçons français, une longue série venue des tests du service militaire, puis des études massives de l'Insee) et, récemment de plus, touche surtout des populations qui n'ont pas été scolarisées en France métropolitaine (lesquelles se renouvellent régulièrement par l'immigration). Les compétences en orthographe sont en forte baisse, régulière, depuis la fin de la guerre (avec une stabilisation, et même une petite remontée très récemment). Tout simplement parce que le temps qui y est consacré a fortement diminué, sauf justement récemment. Mais, comme pour Cicéron, c'est remplacé par autre chose. Dans le domaine du « français », pendant longtemps, le primaire fut l'ordre « de la dictée », le secondaire celui « de la rédaction ». Cette coupure a disparu, et nos élèves du primaire s'expriment par écrit. Donc une moitié de la population qui ne le faisait pas avant (on n’a  jamais eu plus de 50% de réussite au Certif en France) le fait désormais. Certes avec des fautes d'orthographe massives. Mais assez pour surfer sur Internet et y produire : vous voyez Cicéron faire ça? Et comment Goethe écrivait-il, l'orthographe allemande n'ayant été stabilisée que tardivement (en 1880) ? Sans rentrer dans les détails, la panoplie de ce qui est demandé en mathématiques a été bouleversée. En particulier quand on a laissé tomber les exercices « par modèle » (un exercice de « marchand de vins » pour les mélanges, où la technique n'était jamais justifiée, mais apprise automatiquement ; l'intérêt de ceci a de toute manières disparu avec les calculettes et internet, qui font ça bien mieux). Et qu'on a décidé qu'il fallait « comprendre ».

Les exigences ont donc profondément augmenté, quelle que soit la discipline. Les moyens de soutenir cette augmentation n'ont pas suivi, en particulier dans la croyance (assez répandue dans les milieux de gauche, c’est vrai) qu'aucun outillage n'était nécessaire pour une telle « créativité » (une erreur dramatique, c'est ce que démontrent nombre de travaux). Mais tout de même. Jusqu'au milieu des années 90, en tenant compte de tous les facteurs, on pouvait raisonnablement défendre que « le niveau continuait à monter », en particulier par un effet automatique de masse. Par la poussée des filles et la généralisation de la scolarisation jusqu'à très tard (85% d'une génération est aujourd’hui scolarisée à 18 ans). Avec des inégalités maintenues : la croissance chez les plus forts excédait de beaucoup celle chez les plus faibles. Mais elle avait lieu aussi chez ceux-ci. L'élément nouveau, dramatique, est que ceci est terminé. Et là Pisa est sans concessions. Aucun artefact dans ce que montrent les résultats. A méthode d'enquête égale (et d'ailleurs réellement améliorée) Pisa montre une dégradation spécifique pour les plus faibles en France. Sommes-nous vraiment les pires des pays comparables en ce domaine, comme le dit l’OCDE, je ne sais pas. Mais très mauvais c’est certain. Pour la première fois dans l'histoire éducative du pays, les catégories les plus faibles baissent sur maintenant deux générations. Ce n'est jamais arrivé en 3 siècles.

Au lieu de la longue déploration sur « le niveau » en général, c'est ceci, un scandale angoissant, qui doit polariser les énergies. Comprendre pourquoi. De la cassure du pacte éducatif (je travaille à l'école, j'ai du boulot), de la faiblesse de l'aide aux parents et de l'aide aux élèves, de l’élévation du nombre d'élèves par classe, de la destruction de l'enseignement avec l'entrée « par les compétences », des délires pédagogiques où on va « résoudre des problèmes » avec le moins de bases préalables possibles, à la réflexion sur les programmes eux-mêmes. La question sociale submerge certes la question pédagogique. Mais celle-ci produit ses propres effets. Je sais, par expérience, à quel point nous sommes divisés là-dessus, même (surtout ?) dans la gauche de la gauche. Et bien, débattons. Accepter une telle situation est inadmissible pour la gauche, un crève-cœur. Pis que Pisa, bien pire.

Samy Johsua

 

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