Podemos : débats internes et stratégies....

L’esprit du mouvement des Indignés a fortement inspiré les fondateurs de Podemos : démocratie radicale et horizontale, pratiques politiques novatrices accompagnées d’un usage assumé et décomplexé des médias et des réseaux sociaux. Cet esprit a prévalu de janvier 2014, date de lancement du mouvement jusqu’à octobre de la même année, date officielle de la création du parti lors de l’Assemblée citoyenne de Vista Alegre. Portée par le succès surprise des élections européennes - 8% des voix le 25 mai 2014 - et les sondages qui plaçaient le nouveau parti en tête des intentions de vote, la direction de Podemos a décidé, lors de cette assemblée de fondation, de faire l’impasse sur la démocratie interne pour convertir le parti en « machine de guerre électorale » dans l’objectif de gagner les prochaines élections législatives. Le pouvoir s’est ainsi retrouvé concentrer dans les mains du secrétaire général Pablo Iglesias et du Conseil de coordination. Dans la foulée, les cercles, les structures de bases de Podemos, ont élu leurs conseils citoyens locaux, ce qui a amené à une certaine bureaucratisation du parti, au niveau local comme au niveau national.

Un parti pour trois courants

Depuis lors, Podemos est globalement structuré autour de trois courants. Deux courants, celui de Pablo Iglesias et celui de Iñigo Errejón, numéro deux du parti, constitue la direction. Le troisième, souvent appelé « le secteur critique », organisé autour d’Anticapitalistas – ancienne Izquierda Anticapitalista, section espagnole de la Quatrième internationale – constitue l’aile gauche du parti. Pablo Iglesias, qui fut un temps conseiller politique d’Izquierda Unida (IU) est partisan d’un eurocommunisme revisité, qui s’il essaye de sortir du positionnement classique gauche/droite n’est pas non plus opposé à faire appel à des combats et des valeurs traditionnels de la gauche. Iñigo Errejón, quant à lui est partisan d’un populisme assumé : mise en avant du thème de la patrie, de la démocratie ou de la souveraineté en donnant le minimum de contenu à ces concepts pour ne pas fâcher des électeurs potentiels – les signifiants vides d’Ernest Laclau. La volonté affichée d’arriver au pouvoir se conjugue avec des pratiques qui font parfois penser que les moyens importent peu par rapport au but à atteindre, y compris entre les deux composantes qui constitue l’équipe dirigeante. Même si cela ressort très peu, la lutte est féroce entre le courant d’Iglesias et celui d’Errejón, notamment concernant la désignation des postes internes et la constitution des listes électorales. Chacun essayant de placer des personnes de confiance aux postes clés – Errejón réussissant mieux à ce jeu-là qu’Iglesias.

Bénéficiant de peu d’appuis au sein des organes dirigeants de l’organisation, le « secteur critique » s’est retrouvé relativement marginalisé après l’Assemblé de Vista Alegre. Défendant une organisation interne plus horizontale, des alliances avec les autres forces de gauche et des positions politiques plus radicales – Anticapitalistas a soutenu Unité Populaire en Grèce quand la direction de Podemos a appelé a voté Syriza – le « secteur critique » a eu peu d’influence sur la définition de la stratégie et la composition des listes pour les élections législatives du 20 décembre dernier. Le groupe de 69 députés issus de Podemos et des listes de « confluence » (En Comun Podem, En Mareas, Compromis) est assez homogène et fidèle à la direction. Toutefois l’aile gauche garde un poids important auprès des secteurs les plus militants et sert souvent d’aiguillon.

Si elle n’est membre de Podemos, Ada Colau, la mairesse de Barcelone, a obligé la direction à faire une défense intransigeante de droit à l’autodétermination. Portée par son aura, elle est apparue comme un contrepoids face à Iglesias au niveau national. Parfois plus radicale dans ses positions que la direction, elle incarne l’activisme au pouvoir.

La question européenne au centre

La situation d’attente dans laquelle est plongée l’Etat espagnol depuis fin décembre n’a que peu fait évoluer les lignes internes à Podemos, à l’exception des positionnements sur la question européenne. L’aile gauche a repris à son compte l’idée de Plan B, popularisée en France par Mélenchon pour organiser une conférence européenne fin février à Madrid, en présence des principaux représentants de la gauche radicale européenne. Le succès populaire et politique de l’initiative a marqué l’agenda européen et a obligé la direction à intervenir sur un thème qu’elle ne juge pas prioritaire, parce que non payant au plan électoral. Les questions qui fâchent, notamment celle de l’euro (mais pas seulement) ont été débattu et il en est ressortie une critique radicale de l’Union européenne et du fonctionnement de ses institutions.

La possibilité de nouvelles élections peut être l’occasion de rebattre les cartes internes à Podemos, même s’il est fort à parier que la direction chercha à garder au maximum le contrôle sur le parti et la stratégie. Les deux principaux points de débats et de crispation seront sans doute les alliances avec les autres forces de gauche – la direction mettant en avant la défense de la « marque » Podemos quand le « secteur critique » prône l’alliance populaire entre les différentes organisations progressistes – et la désignation des candidats – la direction essayera surement de garder la main, quitte à reconduire les mêmes candidats quand l’aile gauche défendra des primaires ouvertes et pluralistes.

Pierre Marion

 

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