Podemos. Fin de cycle et interrogations sur l’avenir

À la veille des élections en Galice et au Pays basque, qui se tiendront le 25 septembre, et dans un contexte de profonde division au sein du PSOE autour de la recherche d’une solution à la crise de « gouvernabilité » après l’échec de l’investiture de Rajoy, laquelle aboutirait en tout état de cause à un gouvernement minoritaire face à un parlement très fragmenté (qui devra, il ne faut pas l’oublier, délibérer sur les budgets pour 2017, avec à la clé des réductions de dépenses de 150 milliards d’euros s’il veut se conformer aux exigences de la troïka), Podemos est entré dans une nouvelle phase qui l’oblige à tirer un bilan de deux années et demie d’une existence intense.

En effet, même si on ne peut pas exclure de nouvelles élections générales en décembre, cette formation est arrivée au terme d’un cycle électoral et du projet politique mis en place par la direction actuelle lors de l’Assemblée de Vistalegre, son congrès fondateur en automne 2014. Ce projet avait pour objectif essentiel de transformer Podemos en une « machine électorale » au service d’une « guerre éclair » qui permettrait de « gagner » et d’accéder au pouvoir central. C’est également la fin d’une période politique d’un an et demi marquée fondamentalement par des rendez-vous électoraux : élections des parlements autonomes en Andalousie et en Catalogne, élections municipales et législatives dans treize communautés autonomes et, finalement, deux élections générales.

Pendant l’essentiel de cette période, la « question sociale » – pourtant au cœur de la crise et de la permanence des politiques d’austérité qui font de la société espagnole une des plus inégalitaires de l’Union Européenne – a été mise en sourdine, avec seulement quelques minimes conflits sociaux, une paralysie complète du mouvement syndical – à l’exception de la Marche de la dignité le 22 mars 2014 et de quelques luttes et mobilisations ponctuelles – et sans aucune confrontation sociale qui ait laissé une empreinte sur la scène politique. Le seul conflit d’importance qui s’est développé et persiste concerne le mouvement en faveur d’un processus souverain en Catalogne – avec la lutte de différentes composantes politiques pour en prendre la direction – qui pourrait conduire à une confrontation ouverte avec l’État central dans les prochaines années, mais qui manque encore de la solidarité nécessaire pour réussir dans ce conflit.

C’est dans ce contexte que nous devons dresser un premier bilan de la trajectoire suivie par Podemos, avec comme point de départ la profonde transformation du panorama de la gauche dans l’État espagnol qu’a signifiée son irruption sur la scène politique. Non seulement le PSOE se trouve à son niveau électoral le plus bas, même s’il reste loin d’un effondrement semblable à celui du Pasok en Grèce : avec 22,66 % des voix aux dernières élections, il dispose de 85 députés au Parlement. Mais il est également soumis à des tensions internes qui s’aiguisent entre le secteur qui prétend donner la priorité au « sens de l’État », avec à sa tête Felipe González et la présidente de la Junte d’Andalousie, Susana Díaz, et le secteur – dont le poids se fait surtout sentir dans la périphérie méditerranéenne –, qui veut renforcer le PSOE dans son rôle d’opposant au Parti populaire (PP) face à la crainte d’un possible débordement de Podemos. Izquierda Unida a également dû infléchir sa ligne politique et revenir sur son projet d’auto-affirmation « à la gauche » de Podemos pour finalement s’allier à cette formation en position subordonnée, alors que le panorama s’est également profondément modifié dans trois « nationalités historiques » : la Catalogne avec l’apparition de En Comù, produit de la victoire de listes telles que Barcelona En Comù ; la Galice avec les Mareas et aujourd’hui En Marea (dans laquelle s’est fondu Podemos, forcé de renoncer à son schéma de coalition) ; et le Pays basque où EH Bildu a perdu son hégémonie à gauche. Le Pays valencien connaît une situation particulière avec la formation plurielle Compromís – fusion d’un secteur nationaliste modéré et d’une scission d’Izquierda Unida – qui s’est alliée avec Podemos mais agira de façon indépendante au Parlement central.

Il faut sans doute préciser, avant d’aller plus loin, en particulier pour les lectrices et les lecteurs français, que la coalition Unidos Podemos, résultat de l’accord entre Podemos et Izquierda Unida, ne peut pas être assimilée au Front de gauche en France, ni par ses origines, ni par sa composition, ni par sa perspective stratégique, pas plus que la politique d’Izquierda Unida ne peut l’être à celle du PCF. Écartant les clichés préétablis, il faut analyser ces forces politiques en prenant en compte la crise du régime, les lignes de fracture et les dynamiques contradictoires et ouvertes qui se manifestent dans chacune des composantes de cette coalition. Cela seul permet de comprendre, par exemple, la position finalement adoptée par Podemos lors du premier processus d’investiture après les élections du 20 décembre dernier.

Ni « sorpasso », ni « assaut du ciel »

Dans l’article « Le défi de Podemos. Du refus de la ‘caste’ à la rupture avec le régime et ‘l’austéritarisme’ » (ContreTemps n° 25, avril 2015), je précisais en conclusion, face aux expectatives de la direction de Podemos, qu’il n’était pas évident que cette formation puisse remporter les élections générales et procéder à la formation d’un gouvernement, vu les obstacles croissants qui allaient se dresser sur son chemin. Pour autant j’affirmais que Podemos pouvait « jouer un rôle clé pour mettre fin à l’actuel système bipartite dominant, en ouvrant un nouveau cycle politique où s’impose définitivement comme enjeu central la question de la réforme ou de la rupture avec le régime et l’austéritarisme ».

Les élections générales du 20 décembre 2015 (20D) et du 26 juillet 2016 (26J) ont mis en évidence l’échec de Podemos dans son projet de se transformer en une force capable de gagner et de former un gouvernement, et ne lui ont pas même permis de dépasser le PSOE dans un « sorpasso » espéré. Il ne faut pourtant pas sous-estimer les résultats obtenus en coalition avec d’autres formations au niveau de l’État – comme Izquierda Unida – ou au niveau des nationalités et des régions autonomes – les « confluences » – en deux ans et demi seulement d’existence. En témoignent les 5 millions de suffrages et les 71 députés élus au Parlement central, mais aussi la représentation notable acquise dans les nationalités et régions autonomes tout comme dans les municipalités à l’échelle du pays, entre autres la victoire remportée aux élections municipales à Barcelone et à Madrid dans le cadre, il est vrai, de formations plus larges (« partidos instrumentales »).

Nous ne considérons donc pas que Podemos ait « échoué » ni que nous devions assister à sa fin prochainement, même s’il faut reconnaître qu’il n’a pas répondu aux attentes qu’avait suscitées sa direction dans de larges secteurs de son électorat. Il faut plutôt insister sur l’importance de ce qui a été acquis et sur le fait que si d’autres objectifs n’ont pas été atteints c’est principalement dû aux limites électorales de Podemos et du projet soutenu par sa direction dans un contexte de faible mobilisation sociale où la polarisation politique qui a marqué les dernières élections – qui va gouverner ? – a finalement bénéficié au PP, au détriment de Ciudadanos et du PSOE, même si, comme en témoigne l’actualité, c’est avec une marge de manœuvre très limitée pour assurer la « gouvernabilité » du pays dans cette nouvelle conjoncture.

Mettre en évidence ces éléments doit permettre d’éviter tout pronostic précipité, plus encore quand il est patent que la crise du régime reste béante dans un contexte de crise de légitimité croissante des politiques d’austérité dictées par l’Union européenne, elle-même déboussolée par les effets du Brexit et l’impact interne de la « crise des réfugiés ». La question est maintenant de savoir si Podemos va pouvoir tirer les leçons des limites de son projet populiste et du « modèle » de parti dont il s’est doté jusqu’ici – la « machine de guerre électorale » construite sur une organisation hiérarchique et centralisée – s’il veut réellement continuer à vouloir incarner une formation décidée à imposer dans l’agenda politique le débat sur « réforme ou rupture » et ne pas s’accommoder de son plafonnement, qui n’est pas seulement électoral, dans son projet de force de « changement ».

Beaucoup a été écrit sur les facteurs internes et externes qui permettent d’expliquer comment, malgré l’accord conclu avec Izquierda Unida et les prévisions de la grande majorité des instituts de sondage, le score réalisé par Unidos Podemos le 26J est inférieur de près d’un million de voix à la somme des suffrages qu’avaient recueillis séparément les deux formations le 20D. Dans ce précédent scrutin la somme des votes recueillis par Podemos et les coalitions auxquelles il participait d’une part, et Izquierda Unida d’autre part, s’était élevée à 6 139 494 voix, soit 24,28 % des suffrages, alors que le 26J Unidos Podemos a recueilli 5 049 734 voix, soit 21,1 % des suffrages, en gardant néanmoins les 71 sièges acquis. Il est discutable de l’attribuer à une image de « radicalité » qu’aurait pu donner l’accord Podemos-Izquierda Unida, comme certains l’ont avancé : les données disponibles et les sondages réalisés semblent confirmer que la perte de voix a davantage touché l’électorat de Podemos que celui d’Izquierda Unida mais, par ailleurs, c’est au Pays basque et en Catalogne que l’érosion a été la plus faible.

Les raisons avancées pour expliquer cette perte d’électeurs qui se seraient majoritairement réfugiés dans l’abstention, et dans une moindre mesure reportés sur d’autres formations, sont nombreuses et variées. La première met en avant la désorientation provoquée par le choix de Podemos d’engager des négociations avec le PSOE en vue de former un gouvernement de coalition après le 20D, certains y voyant une trop grande modération, d’autres exactement le contraire, alors que les enquêtes et le référendum interne réalisé par Podemos ont mis en évidence le rejet très nettement majoritaire d’un soutien au pacte PSOE-Ciudadanos.

Une deuxième explication porte sur le déroulement de la campagne électorale où le choix comme axe central de l’affrontement avec le PP a davantage bénéficié à celui-ci, avec le soutien des médias publics et de la majorité des moyens de communication privés : le PP a développé un discours de la « peur », avec comme thèmes de prédilection le Venezuela et la Grèce, alors que Podemos s’en est tenu à un discours du « sourire » qui éludait les débats de fond sur la crise, l’austérité, la dette ou les leçons à tirer de l’expérience grecque en prétextant qu’il fallait avant tout « tendre la main » au PSOE en vue de la formation d’un futur gouvernement.

Il faut également prendre en compte les changements erratiques dans le discours dominant de Podemos. Pablo Iglesias a pu ainsi se définir comme « social-démocrate » et qualifier Rodríguez Zapatero, l’ancien dirigeant du PSOE, de « meilleur président du gouvernement » depuis 1977, alors qu’il est à l’origine du premier virage austéritaire en mai 2010 et qu’il a dû faire face à l’irruption dans la rue du mouvement des Indignés le 15 mai 2011. C’est le même Pablo Iglesias qui a revendiqué l’héritage de Julio Anguita, l’ancien dirigeant d’Izquierda Unida, adversaire résolu du PSOE. C’est lui encore qui a fait figurer sur les listes de Podemos des personnalités aussi disparates qu’un ancien chef d’état-major des armées, Julio Rodríguez, et Diego Cañamero, un dirigeant syndical paysan à la longue trajectoire militante.

En fin de compte, le « front anti-Podemos » – qui a surtout bénéficié au PP – a davantage pesé que la recherche de crédibilité de la part des dirigeants d’Unidos Podemos pour apparaître comme une « alternative de gouvernement » aux yeux d’une partie de son électorat potentiel. Cette tentative a contribué à diluer finalement son programme dans la vacuité d’un discours qui a pu éloigner de cette coalition des électeurs qui avaient voté précédemment aussi bien pour Podemos que pour Izquierda Unida (1).

Quoi qu’il en soit, au-delà de ce qui est discutable quant aux résultats des dernières élections générales, il est évident que s’est redessiné progressivement le discours originel de Podemos tout au long de la période écoulée – ceux d’en bas opposés à ceux d’en haut, rupture face à la « régénération » du régime, le peuple face à la « caste » – et, par là même, une prise de distance croissante avec ce qui a été défini, quoique de manière vague, comme « l’esprit du 15M ». Cela concerne également le pari de « faire de la politique autrement », pari dont Podemos s’est éloigné depuis longtemps avec sa conversion en un parti « attrape-tout » et un processus de bureaucratisation croissante.

À ce sujet, précisément, le constat que le « modèle » de « machine de guerre électorale » ne servait plus pour l’étape qui s’ouvre à présent a été accepté de façon croissante, y compris par la direction de Podemos – avec l’argument, il est vrai, que ce modèle n’avait été envisagé que jusqu’à la fin du cycle électoral. Il y a donc un consensus général sur la nécessité de repenser le type de parti à construire en commençant par la réactivation des cercles de base, la « décentralisation territoriale » et la recherche de solutions aux très nombreux conflits internes apparus depuis l’Assemblée fondatrice de Vistalegre. C’est ce processus avec ses aspects contradictoires, ses premiers résultats (tels le renoncement aux « listes bloquées » pour l’élection des conseils citoyens, comme en Catalogne, avec la victoire de la candidature soutenue par le secteur critique dont fait partie Revolta-Esquerra Anticapistalista), et ses erreurs (telle l’ingérence de la direction centrale dans le processus interne des primaires pour la composition des listes de En Marea en Galice), qu’aspire à promouvoir le nouveau Secrétaire à l’organisation, Pablo Echenique, nommé après la défenestration bureaucratique par Pablo Iglesias de son prédécesseur Sergio Pascual.

L’hypothèse populiste remise en cause

Pour poursuivre cette analyse, il faut sans aucun doute prendre acte que le projet populiste a montré ses limites et ses contradictions croissantes pendant la dernière période. En premier lieu, la désignation de la « caste » comme « ennemi principal » a cédé progressivement la place à la qualification du PP et de Ciudadanos comme partis de droite, et celle du PSOE comme composante « progressiste ». Voulant s’affirmer comme force de gouvernement et au vu des résultats électoraux qui se sont succédé au niveau des municipalités, des régions et des nationalités autonomes et de l’État, la direction de Podemos a fini par se rallier à l’opposition traditionnelle « gauche-droite » au détriment de sa position originelle opposant « le peuple à la caste » et « ceux d’en bas à ceux d’en haut ». Ce n’est, curieusement, que lorsque est apparue la discussion sur l’alliance avec Izquierda Unida que le secteur le plus populiste de Podemos, incarné par Íñigo Errejón, a fait part de ses réticences en arguant qu’avec ce type d’accord on courait le risque de perdre en « transversalité ». Cette « transversalité », en réalité, ne concernait que les rapports avec le PSOE, face auquel, à l’inverse, la direction d’Izquierda Unida a maintenu sur le plan programmatique une plus grande distance que la direction de Podemos, au moins jusqu’à présent. La distinction opérée dans « la caste » entre le PSOE et le PP, l’objectif fondamental étant d’accéder au pouvoir avec le premier, a conduit à diluer de fait une des conditions intrinsèques du populisme – l’établissement d’une frontière interne antagonique entre « le peuple » et « les partis du régime » – et à lui substituer d’autres formules opposant les « progressistes » aux réactionnaires, aux néolibéraux ou, simplement, à la droite.

Cette tendance à se situer implicitement dans la gauche conventionnelle, au lieu d’affirmer la nécessaire re-signification de la gauche, comme Chantal Mouffe elle-même l’a défendue (2), a eu un coût croissant sur le plan programmatique, dans la mesure où elle a conduit à se situer uniquement sur le terrain des rapports de forces électoraux pour continuer à rendre viable la volonté de « gouverner ». C’est ainsi que, malgré une proposition initiale, au lendemain du 20D, plus avancée dans certains aspects que le programme électoral lui-même, les propositions ultérieures de programme de coalition adressées au PSOE se sont accompagnées de reculs programmatiques, auxquels s’est ajouté « l’oubli » presque total de la revendication « destituante-constituante » qui avait signé l’acte de naissance de Podemos.

Cela ne veut pas dire qu’il n’aurait en aucune façon été possible d’appuyer l’investiture d’un gouvernement du PSOE si celui-ci n’avait pas conclu un accord programmatique avec Ciudadanos. C’est ce choix, en réalité, qu’a fait Podemos face à la formation de gouvernements du PSOE dans quelques Communautés autonomes, tout en refusant d’en faire partie (3).

Par ailleurs, l’insistance mise sur un discours simple, construit sur l’articulation d’une série de revendications populaires, en écartant ce qui ne s’inscrirait pas, selon les dirigeants de Podemos, dans un projet « national-populiste », a également été invalidée par la réalité de la vie politique et des fractures qu’elle a provoquées pendant cette période. Deux questions fondamentales en témoignent.

La première concerne le conflit catalan-espagnol où, après son échec lors des élections catalanes du 27 septembre 2015, la direction de Podemos a dû inclure en toute clarté dans son discours – levant par là même les ambiguïtés qu’elle avait entretenues jusqu’alors – la reconnaissance de la plurinationalité et du « droit de décider » du peuple catalan – y compris celui de choisir l’indépendance – en affirmant toutefois que si un référendum sur l’indépendance était organisé elle appellerait à voter Non. Il s’agit d’une rectification sans doute partielle mais importante qui a permis que lors des élections du 20D et, de façon plus inégale, du 26J, de meilleurs résultats aient été obtenus en Catalogne (dans le cadre, il faut le préciser, d’une alliance avec le courant dont la figure centrale est la maire de Barcelone, Ana Colau, qui en a pris la tête), au Pays basque, en Navarre et en Galice.

La deuxième concerne le refus par la direction de Podemos de tirer les leçons de l’expérience grecque, comme nous l’avons déjà mentionné, suite à la capitulation du gouvernement dirigé par Tsipras face aux diktats de l’austérité « ordo-libérale » en juillet 2015 : le silence observé depuis – avantageusement mis à profit par ses adversaires pour disqualifier Podemos en tant qu’alternative de gouvernement – n’a pas empêché le secteur critique de Podemos de développer un autre discours. C’est ainsi qu’ont été promues des initiatives comme les Journées organisées à Madrid en novembre dernier pour affirmer la nécessité d’un « plan B » pour l’Europe tout comme d’autres manifestations qui ont permis que des questions telles que la nécessaire réforme de l’article 135 de la Constitution (qui impose l’obligation de payer la dette publique) ou le refus du Pacte fiscal ne passent pas au second plan. Il faut cependant relever que les propositions présentées par Podemos dans les négociations avec le PSOE en matière de programme économique, qui relèvent de ce qu’on peut appeler un néokeynésianisme, ne remettent pas en cause le dogme de la « croissance économique » et sont très loin d’intégrer une vision critique écologiste et féministe.

En troisième lieu, l’idée de « construire le peuple », au singulier, a également été mise en cause dans sa version populiste au fur et à mesure que se sont concrétisées différentes « confluences » dans des Communautés autonomes. L’aspiration à la souveraineté de diverses formations et composantes avec lesquelles Podemos a convergé, à l’image de ce qui se passe aujourd’hui en Galice, oblige à reformuler une vision « plurinationale » en termes d’égalité entre les différents sujets sociopolitiques qui se construisent dans leurs espaces respectifs, même si ce changement de position reste ambigu dans le discours officiel qui se réclame toujours d’un « patriotisme espagnol » difficile à redéfinir pour qu’il se démarque clairement du sens que lui donne la culture politique dominante.

Dans cette idée de « peuple » déclinée dans de nombreux discours sous les vocables de « les gens », « la patrie » (4) ou « les citoyens », la référence aux classes inférieures de la société et à la classe ouvrière, en particulier les secteurs sans emploi et précarisés, n’est pas explicitement assumée, alors que ce sont précisément les secteurs sociaux auxquels Podemos devrait s’adresser prioritairement pour avancer dans son projet de construction d’un bloc social et politique hégémonique alternatif.

Dernier élément, le rôle central attribué à un leader charismatique dans ce projet – rôle déjà relativisé dès l’origine par un système électoral qui, contrairement à l’Amérique latine, n’est pas présidentialiste – a lui aussi perdu de son impact dans la dernière période auprès d’une partie significative de ses partisans, plus particulièrement après la dernière campagne électorale et ses résultats. Jusqu’au 20D l’idée que « plus ses adversaires démonisent un leader populiste, plus se renforce l’identification du “peuple” à sa personne » semblait pertinente, mais ce n’est plus le cas aujourd’hui. Il est d’autant plus nécessaire de dépasser un type de parti basé sur une démocratie plébiscitaire autour d’un leader, dont les principales ressources sont les apparitions médiatiques – en déclin – et les réseaux sociaux, insuffisants pour faire contrepoids à l’hostilité croissante des grands moyens de communication.

Pourtant, face à ce constat sans appel des limites et des contradictions du projet populiste dans sa version espagnole, aucune volonté de réviser la stratégie mise en œuvre jusqu’ici ne se manifeste dans la direction de Podemos. Il est au contraire question de miser maintenant sur une mutation dont l’objectif obsessionnel est de « muter... pour gouverner » (5), autrement dit de persister dans la recherche d’un accord de gouvernement avec le PSOE face à l’alliance PP-Ciudadanos, en escomptant réussir le « sorpasso » qui mettrait le PSOE en position subordonnée (6). Ce scénario, même s’il est peu probable qu’il se réalise dans la période nouvelle, signifierait la victoire définitive de la logique électoraliste sur la logique de la représentation politique de « celles et ceux d’en bas » face à « ceux d’en haut ». Cette représentation politique doit être comprise dans sa dimension sociopolitique et programmatique : elle exige de mettre en œuvre tous les mécanismes nécessaires pour « commander en obéissant », à l’opposé de l’autonomie croissante du « représentant » qui caractérise les démocraties libérales.

Quel avenir pour Podemos et les « confluences » ?

L’essentiel, en fin de compte, est que le débat sur l’avenir de Podemos ne peut plus être dissocié de celui qu’il va falloir mener dans ses propres rangs et avec les « confluences », sans lesquelles le poids électoral de Podemos se verrait substantiellement réduit. À l’occasion de la préparation de la prochaine Assemblée citoyenne de Podemos (l’équivalent d’un congrès) qui devrait se tenir au printemps de l’année prochaine, il faut donc s’attendre à ce que des positions radicalement différentes de celles exprimées par le secteur que représente Íñigo Errejón ou celles que pourront développer Pablo Iglesias et ses partisans, recueillent une influence significative. Cette Assemblée devra également traiter du type de rapports à entretenir avec les différentes formations avec lesquelles a conflué Podemos, y compris Izquierda Unida, afin de construire des instruments politiques à la fois démocratiques et efficaces, conscients qu’il n’y a aucun modèle à imiter mais qu’il faudra au contraire « avancer en se questionnant » au cours du processus même de leur construction.

Le défi auquel fait face Podemos a été clairement défini dans un article d’un sociologue reconnu, Manuel Castells : « Podemos doit choisir entre les alliances parlementaires pour accéder à des instances de pouvoir en position subordonnée et l’utilisation démocratique des institutions pour y représenter une société mobilisée contre un système injuste. Osciller entre ces deux stratégies conduirait à sa désintégration. Il n’a pas, en réalité, véritablement de choix dans la mesure où il n’est pas crédible pour le système dans le rôle d’un parti domestiqué après avoir renoncé à ses prétentions juvéniles. L’avenir de Podemos est inscrit dans son passé en tant qu’expression autonome du mouvement social. » (7)

Je suis allé dans le même sens dans un article récent : « Dans cette nouvelle période, il ne s’agit pas de renoncer à vouloir être une alternative de gouvernement mais bien de prendre conscience que les rapports de forces actuels ne le permettent pas, et pas seulement au plan électoral. Ce serait donc une erreur de continuer à se laisser porter par la logique électoraliste qui a prévalu dans l’équipe dirigeante et que certains de ses membres voudraient renforcer aujourd’hui en affirmant que Podemos “doit changer... pour gouverner”. Cette orientation semble ignorer que, comme en témoignent le 20D et le 26J, ce jeune parti n’a pas encore d’électorat fidélisé et court à nouveau le risque, à vouloir appliquer une transversalité sans “lignes rouges” et d’une “ambiguïté calculée” permanente, d’apparaître comme un parti de plus dans le cadre de la “vieille politique”. Il s’agit finalement d’une orientation où le programme continuerait à s’adapter à un discours variant au gré de la pression médiatique et des sondages, ce qui conduirait probablement à perdre ses soutiens dans différents secteurs de son électorat potentiel.

Podemos doit changer mais pour se refonder dans un parti non conventionnel (en abandonnant, de ce fait, le “modèle” de Vistalegre) qui ait la capacité d’avancer dans un processus de “construction collaborative” d’alternatives crédibles, viables et réalistes qui, à leur tour, ne se limitent pas à proposer des programmes de pure gestion du “réel existant”. C’est un risque déjà présent au niveau municipal, que l’on doit s’efforcer de maîtriser, en évitant qu’il s’étende au niveau des régions et nationalités autonomes où nous devons nous refuser à participer à des gouvernements dirigés par le PSOE.

Il ne s’agit donc pas de construire un nouveau projet “social-démocrate” (8) : le bloc historique contre-hégémonique ne peut être ni conçu ni construit à l’étape actuelle de “guerre de position” dans la dépendance de relations avec le PSOE ou la prétendue social-démocratie européenne. Il doit se construire dans un travail au sein de la société civile et au niveau des institutions dans la recherche d’une relance des mouvements sociaux, de la mise en œuvre et l’élargissement de formes de syndicalisme social, à l’image de la PAH et des “marées”, en contribuant par là même à l’émergence de nouvelles actrices et de nouveaux acteurs sociaux, politiques et culturels partisans du “changement” ».(9)

En réalité, comme nous l’enseignent diverses expériences historiques, l’avenir de Podemos ne dépendra pas seulement de la possibilité de trouver un modèle idéal de parti et une stratégie de rupture. Il dépendra avant tout du contexte politique et social où il va évoluer et de sa capacité à mettre en œuvre cette stratégie en soutenant et en stimulant un nouveau cycle de mobilisation sociale et d’affirmation du pouvoir du peuple, nécessaire pour retrouver l’espoir et la confiance dans un « changement » porteur d’une démocratisation radicale dans tous les domaines possibles.

En conclusion, le moment que connaît actuellement Podemos ne permet pas de formuler des pronostics hâtifs, ni dans un sens ni dans l’autre, tant la réalité est diverse, et plus encore si nous y incluons les différentes « confluences » dont Podemos est partie prenante. Il convient aujourd’hui de partir des potentialités mais aussi des limites très réelles de Podemos pour nous efforcer de le transformer de sorte qu’il continue à incarner une force de rupture, en refusant de vouloir se limiter à réformer le régime actuel dans la soumission aux diktats de la troïka.

Jaime Pastor, le 8 septembre 2016. Traduit du castillan par Robert March. Publié dans le numéro 31 de Contretemps.

Jaime Pastor est politologue, directeur de la revue Viento Sur, membre d’Anticapitalistas et de Podemos

P. S. : je tiens à remercier Josu Egireun pour ses commentaires à la lecture d’une première version de cet article.

Notes

(1) Pour une analyse sur ce point et d’autres voir l’article de Josep María Antentas, « Le désarroi d’une nuit d’été », Inprecor, 629-630, juillet-août 2016, p. 29-32.

(2) Dialoguant avec Íñigo Errejón, C. Mouffe prône un « populisme de gauche » en considérant qu’il ne « suffit pas d’opposer le peuple à la caste », mais de se démarquer aussi, à titre d’exemple, d’un populisme de type Le Pen. Elle insiste par là même sur le fait que la lutte pour redonner sens à la gauche « est une partie importante de la lutte hégémonique de désarticulation-réarticulation » ( Íñigo Errejón, Chantal Mouffe, Construir pueblo, Barcelona, Icaria, 2015, p. 108 et 131.

(3) Sur l’analyse des erreurs de la proposition adressée au PSOE par Podemos en vue de former un gouvernement je renvoie à l’article d’Atentas (art. cit.). Aujourd’hui, face au blocage de la possibilité de former au niveau central un gouvernement avec le PSOE, on peut craindre que Podemos fasse pression pour participer à des gouvernements présidés par le PSOE dans les régions et nationalités autonomes, comme cela est en train de se produire déjà dans le Pays valencien où Compromís participe à l’exécutif.

(4) L’insistance mise sur l’usage des termes « patrie » et « patriotisme », en le réservant en outre à la nation espagnole, a d’autres implications, comme la difficulté à recourir à une symbolique – elle-même essentielle comme outil capable de générer une identification émotionnelle – qui n’ait à voir ni avec l’héritage du franquisme ni, pour ne pas « effrayer » une partie de l’électorat, avec celui de la république. Il faut néanmoins relever que, ces derniers temps, sous la pression croissante du mouvement citoyen des « municipalités du changement » auxquelles participe Podemos, des initiatives voient le jour – parfois au prix de profondes contradictions comme c’est le cas à Madrid – pour recouvrer la mémoire démocratique et antifranquiste en débaptisant de nombreuses rues qui portent encore le nom de hauts responsables du génocide franquiste.

(5) Voir l’interview de Íñigo Errejón en juillet dernier où il affirme que « Podemos a la vocation et bénéficie de conditions magnifiques pour gouverner en Espagne. Mais je pense que, pour cela, il doit changer, se transformer » (« Le Congrès donne l’opportunité d’avancer avec le PSOE », El País, 24 juillet 2016).

(6) Pour le populisme « le point d’appui est la maîtrise du pouvoir exécutif », comme l’observe pertinemment José Luis Villacañas (Populismo, La Huerta Grande, Madrid, p. 89), et cela reste une des obsessions d’un secteur de Podemos, liée à une conception qui ne voit l’État que comme un simple « espace en dispute ».

(7) « El futuro de Podemos », La Vanguardia, 30 juillet 2016.

(8) Un tel projet, dans un contexte aussi éloigné de celui des « Trente glorieuses », où la seule lutte pour des réformes substantielles conduit à un affrontement avec la logique capitaliste, ne peut que conduire sur une voie de garage ou à répéter en farce la tragédie de la « troisième voie ».

(9) « L’ingouvernabilité s’installe…sous la tutelle de l’UE. Et la Catalogne ? », À l’Encontre, 2 août 2016.

 

 

 

 

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