Podemos se penche sur son avenir

En s’abstenant le 29 octobre 2016, le PSOE a ouvert la voie à un nouveau gouvernement conservateur présidé par Mariano Rajoy. Ce vote constitue une nette rupture dans la vie politique traditionnelle espagnole dominée par l’alternance entre les deux principaux partis, le PSOE et le PP. Toutefois, il est le résultat logique d’une social-démocratie en perte de projet politique et de bases sociales. Si la situation politique se stabilise temporairement, ce revirement ouvre un espace pour Podemos et la gauche non-convertie au néolibéralisme.

L’abstention du PSOE ou l’épilogue d’un feuilleton long de 10 mois

L’Espagne sera donc restée 10 mois sans gouvernement - du 20 décembre 2015 au 29 octobre 2016 pour être exact. Sans majorité suffisante au Congrès1 le PP a finalement obtenu fin octobre le feu vert du PSOE2 pour se maintenir à la tête du pays. Il faut dire que la pression a été forte de la part des milieux patronaux, des grands groupes de presse et des instances européennes pour que le PSOE assure à l’Espagne une stabilité relative.

Ce reniement sans précédent ne s’est pas fait sans mal, loin s’en faut. À la suite du résultat en demi-teinte des élections législatives du 26 juin3, Pedro Sánchez, l’ancien secrétaire général du PSOE a tenté de garder son poste et sa légitimité en refusant d’apporter son soutien à un éventuel gouvernement de Rajoy ; tout en explorant, sans grande conviction, la possibilité d’un gouvernement avec Unidos Podemos4. Mais les barons locaux du PSOE, avec le soutien actif d’El Pais, ont eu peur de l’impasse dans laquelle les emmenait Sánchez. Contre une partie importante de la base du parti, ils ont organisé un « coup d’État » en poussant Sánchez à la démission le 2 octobre.

Débarrassé de l’obstacle Sánchez, la gestora, le comité de gestion provisoire du PSOE, et la très probablement future secrétaire générale du PSOE et actuelle présidente de la région andalouse, Susana Diaz, ont finalement apporté leur soutien au PP. Ce choix est la suite logique d’une glissade continue du PSOE vers les politiques austéritaires. Il faut rappeler que c’est le PSOE qui avait fait voté en 2011 la réforme de l’article 135 de la Constitution espagnole qui fait passer le payement de la dette devant toute autre dépense. En cela, le PSOE ne sort pas vraiment du chemin tracé par les autres partis sociaux-démocrates européens. Toutefois, ce choix a une valeur symbolique considérable et une portée politique majeure. En remettant en selle le PP, le PSOE se prive du peu de légitimité qui lui restait en matière de défense des intérêts de ceux qui souffrent de la crise. Et ce d’autant plus dans une période où le PP est particulièrement mis en cause dans des scandales de corruption, notamment dans le procès Gürtel. À plus long terme, le PSOE valide l’idée d’une « grande coalition » - composée du PP, du PSOE et de Ciudadanos - défendant le régime issue de la transition. Ce que Tariq Ali décrit comme l’ « extrême centre ».

D’une guerre de mouvement à une guerre de position

La mise sur les rails du gouvernement de Mariano Rajoy met temporairement un terme à l’instabilité institutionnelle. Elle marque aussi, dans le prolongement des résultats électoraux du 20 décembre 2015 et du 26 juin 2016, une certaine fermeture du cycle politique. Podemos rêvait de transformer l’essai du cycle de mobilisations ouvert par le mouvement des indignés en 2011 en «prenant le ciel d’assaut » - prendre le pouvoir aux élections législatives de décembre 2015. Même si Unidos Podemos a consolidé son ancrage électoral autour de 21% des suffrages5, l’objectif initial n’a pas été atteint, forçant Podemos et ses alliés à repenser sa stratégie.

D’une guerre de mouvement tournée vers la conquête rapide du pouvoir, Podemos se dirige maintenant vers une guerre de position en vue d’assoir son ancrage territorial et de renforcer ses liens avec les mouvements sociaux. Le constat est partagé que la « machine de guerre électorale » n’a pas atteint le but fixé. Au contraire la centralisation excessive du parti a dévitalisé les cercles, les structures de base du parti. Il s’agit maintenant de redonner du souffle aux différentes composantes du mouvement social afin de construire un bloc hégémonique pour reprendre l’expression d’Antonio Gramsci chère aux dirigeants de Podemos.

Repenser le modèle organisationnel, la stratégie et les relations aux autres forces du « changement »

Le constat est partagé que le modèle et les orientations arrêtés lors du congrès de fondation de Podemos en octobre 20146 ne sont plus adaptés à la situation. De plus, les dernières évolutions politiques, en particulier la constitution d’un gouvernement conservateur minoritaire appuyé par le PSOE, impliquent de redéfinir un certain nombre de questions stratégiques. Ces questions seront débattues en février 2017 lors de Vistalegre II, le congrès de Podemos. Dans les grandes lignes, les trois courants du parti7 s’accordent sur le fait que le modèle organisationnel n’est plus adapté. Il faut redonner du pouvoir aux cercles, décentralisé et féminisé le parti et permettre une représentation plus démocratique des différents courants.

Concernant la stratégie, les options divergent. Sans rentrer dans le détail, les Anticapitalistas et le courant de Pablo Iglesias considèrent que la conquête du pouvoir ne viendra pas d’une bataille parlementaire8 acharnée mais plutôt de l’articulation entre luttes sociales et institutionnelles. Le parti doit se reconnecter avec les réalités sociales et construire le « pouvoir populaire ». La stratégie pourrait se résumer ainsi : « un pied dans les institutions et mille dans la rue ». Cette option stratégique se voit renforcée par la conjoncture politique. La formation d’une « grande coalition » - même si le PSOE tente de se démarquer le plus possible du PP -, place Unidos Podemos comme les seuls opposants au gouvernement. Marquer clairement sa différence avec les partis politiques traditionnels, ne pas se laisser enfermer par le jeu parlementaire, tout en mettant le PSOE devant ses contradictions, et construire l’opposition depuis la rue, sont les principaux axes défendus.

Anticapitalistas va plus loin en mettant l’accent sur l’importance de conscientiser et d’impliquer la population - le « pouvoir populaire ». Un autre aspect important est la mise en avant de mesures radicales à même de créer un rapport de force favorable avec les institutions européennes en cas de prise du pouvoir : nationalisation des banques, non-paiement de la dette, etc. En ce sens, l’expérience grecque a servi de contre-exemple9. De son côté, le courant d’Errejón défend une stratégie plus floue, insistant sur l’ouverture de Podemos vers les secteurs qui n’ont pas encore succombé aux sirènes du parti violet, notamment les anciens électeurs socialistes. Cela a pu amener Errejón à prendre une position parfois conciliante avec le PSOE.

Le troisième thème de débat du prochain congrès de Vistalegre sera la relation de Podemos avec les autres forces du « changement ». Les candidatures pour les élections municipales10 et la constitution d’Unidos Podemos ont ouvert la voie à la constitution d’un front large regroupant toutes les forces politiques à la gauche du PSOE. Toutefois cela ne s’est pas fait sans crispations. Le courant populiste d’Errejón et dans une moindre mesure Iglesias ont eu peur que cela replace Podemos à la gauche de l’échiquier, tandis qu’Anticapitalistas a mis en avant l’importance de l’unité de forces progressistes. Si des jalons importants ont été posés dans cette direction, il reste à déterminer le degré d’intégration de ces nouveaux mouvements hybrides11. Un autre élément du débat est la place et l’autonomie laissées aux mouvements présents dans les nations historiques. Que ce soit en Catalogne avec En Comun Podem ou en Galice avec En Marea, le droit à l’autodétermination et donc l’indépendance des forces politiques qui le portent vis-à-vis des forces étatiques est une question centrale.

Polarisations européennes

Les débats qui traversent Podemos et ses alliés ne sont pas propres à l’État espagnol. Dans la plupart des pays européens, l’espace politique de la social-démocratie se voit réduit par les politiques austéritaires. Le rouleau compresseur ordolibéral ne laisse pas de marge de manœuvre ne serait-ce qu’à une timide politique de relance keynésienne. Les partis sociaux-démocrates perdent aux yeux des couches populaires leur principale fonction qui était de faire miroiter une redistribution partielle des richesses. À cela s’ajoute un rapprochement avec les forces politiques de droite. En Allemagne, le SPD gouverne avec la CDU/CSU d’Angela Merkel, au Parlement européen le groupe conservateur se partage le gâteau avec le groupe socialiste et en Espagne, le PSOE a apporté son soutien au PP.

Dans un contexte d’approfondissement de la crise, cela entraine une polarisation du champ politique. Les partis « hors-système » ou se présentant comme tel, engrange les soutiens. En Italie, le mouvement hybride des cinq étoiles est donné favori pour les prochaines législatives, en Allemagne, le parti de droite extrême AfD a obtenu de très bons scores lors des dernières élections locales et UKIP au Royaume-Uni est le principal artisan de la victoire du Brexit. Mais ce mouvement n’est pas à sens unique : au Portugal le Bloco de Esquerda à réaliser aux dernières législatives son meilleur score, en Belgique francophone le PTB n’a jamais été aussi haut dans les sondages et pour finir Unidos Podemos est devenu un acteur incontournable de la politique espagnole.

Dans ce panorama mouvant et périlleux, les forces progressistes se doivent, à l’instar de Podemos, de repenser leurs stratégies et leurs positionnements. L’espace laissé vacant pas la social-démocratie ouvre des perspectives porteuses d’espoir. Mais pour ne pas être canalisé par les forces conservatrices et apparaitre comme hors-jeu, la gauche au sens large se doit de renouveler son discours, tout en portant des pratiques radicalement démocratiques et vectrice de transformation sociale.

Pierre Marion

1 Le Congrès des députés est l’équivalent de l’Assemblée nationale. Le PP et son allié libéral Ciudadanos ne bénéficient pas d’une majorité pour investir un gouvernement.

2 La Constitution espagnole permet que lors du deuxième tour du vote sur l’investiture du gouvernement il ne faille pas une majorité de votes positifs mais plus de votes positifs que négatifs. Ce qui permet à un parti, dans ce cas le PSOE de ne pas voter pour mais de s’abstenir, tout en, de fait, donnant son accord à l’investiture de Rajoy.

3 Le PSOE a obtenu 22,67% des voix, le pire résultat de son histoire mais il a réussi à freiner la progression de Unidos Podemos en se maintenant à la seconde place.

4 Unidos Podemos est la coalition électorale constituée de Podemos, Izquierda Unida, Compromis, En Comun, las Mareas, Equo. Elle a obtenu 21,10% des voix le 26 juin 2016.

5 Toutefois entre le 20 décembre 2015 (Podemos + Izquierda Unida) et le 26 juin 2016 (Unidos Podemos), la coalition a perdu 1 million de suffrages.

6 Podemos a vu le jour en janvier 2014 mais ne s’est constitué en tant que parti qu’en octobre 2014 lors de l’Assemblée citoyenne de Vistalegre.

7 Trois courants forment Podemos : le courant populiste autour d’Iñigo Errejón adepte de la transversalité et d’une ligne parfois conciliante avec le PSOE, le courant structuré autour de Pablo Iglesias, de tradition euro-communiste et enfin le courant marxiste révolutionnaire autour de Anticapitalistas.

8 Le groupe Unidos Podemos est constitué de 79 députés.

9 Anticapitalistas, par l’intermédaire de Miguel Urbán est partie prenante des différents sommets du Plan B.

10 Les principales villes du pays (Madrid, Barcelone, Saragosse, La Corogne, Cadiz, etc) sont gouvernées par des coalitions soutenues par Podemos. Elles se sont communément appelées les villes du « changement ».

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11 En Andalousie, Podemos, sous la houlette de Teresa Rodriguez, a posé la question de la création d’un parti commun avec Izquierda Unida. 

 

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