Portugal, un nouveau cycle politique

Le 26 novembre 2015, le gouvernement PS soutenu au Parlement par le Bloco, le PCP et les Verts[i], a été investi. Pour la première fois de son histoire le Bloco (Bloco de Esquerda/Bloc de Gauche), était présent à une cérémonie d’investiture. Pour le PCP c’était aussi une première depuis 40 ans. Certainement un symptôme du changement de l’air du temps.

Interviewée pour la chaîne 1 de la TV publique le 11 novembre (donc après la conclusion de l’accord entre le Bloco et le PS), en « prime time » et durant 15minutes, la porte-parole nationale du Bloco, Catarina Martins, expliquait de façon très simple et très claire pour des millions de spectateurs pourquoi le Bloco soutenait ce gouvernement mais avait choisi de ne pas y participer[ii]. « Le Bloco ne peut pas faire partie d’un gouvernement qui défend des engagements avec lesquels on n’est pas d’accord, et en outre pour lesquels le peuple n’a pas été écouté et qui ne permettent pas de rompre complètement avec l’austérité », a-t-elle commenté en mentionnant le Traité budgétaire et aussi le refus du PS d’inclure dans son nouveau programme de gouvernement la restructuration de la dette. Néanmoins cela ne veut pas dire une dévalorisation de la signification de l’accord : « Cet accord ne garantit pas la transformation dont le pays a besoin. Mais il représente un tournant, la fin d’un cycle où la pauvreté n’a cessé d’augmenter en même temps que les salaires et les retraites n’ont pas arrêté de diminuer. Le grand défi commence maintenant. Cet accord et la défaite de la droite sont un bon point de départ ».

En fait il ne s’agit pas exactement d’un accord de gouvernement. D’abord, il y a eu trois différents accords bilatéraux entre le PS et les partis à sa gauche, le PCP n’ayant en aucun cas voulu participer à un accord plus partagé. Ensuite, ce que le Bloco a négocié avec le PS a été de voter favorablement le programme de gouvernement du PS (et le budget) si le PS était prêt à inclure les mesures urgentes exigées par le Bloco : l’augmentation du salaire minimum, le refus du gel des pensions, l’abandon de la proposition de libéraliser les licenciements et de baisser la contribution patronale pour la Sécurité sociale, la remise à niveau des salaires par rapport à ce qu’ils étaient avant les coupes considérables opérées précédemment dans la Fonction publique, le refus de nouvelles privatisations, la fin des saisies des logements de ceux qui n’arrivent plus à payer le versement de l’hypothèque [voir l’encadré pour tous les détails de l’accord]. L’acceptation de ces mesures par le PS a été la condition préalable pour permettre l’existence de ce gouvernement. Certaines d’entre elles devraient avoir une application immédiate, d’autres par étapes jusqu’à 2019. Mais le noyau de l’accord était le rattrapage des salaires, des pensions et des allocations au moins au niveau pré-mémorandum.

Un pays ravagé par 4 ans de gouvernement de droite

Il faut rappeler que la coalition de droite gouvernait depuis juin 2011. Cette année-là le gouvernement du PS conduit par José Sócrates était tombé à la suite du rejet par le Parlement du PSC IV (Pacte pour la stabilité et la croissance). La droite avait voté avec le PS tous les PSC précédents, mais cette fois elle avait choisi de voter contre pour faire tomber le gouvernement et ouvrir le chemin à de nouvelles élections pour juin. C’est le gouvernement PS qui a demandé l’aide de la troïka dans la période d’intérim avant les élections de juin. Et l’accord du mémorandum fut signé par le PS et les deux partis de la droite, qui finirent par gagner les élections à la majorité absolue.

Les quatre dernières années ont été marquées par une offensive brutale contre les travailleurs, les chômeurs, les retraités, les jeunes, soit par des coupes dans les salaires, les pensions et les allocations, soit par le biais des attaques aux services publics, des augmentations d’impôts, et aussi de la poursuite de la privatisation de secteurs stratégiques, entamée par le gouvernement PS précédent. Dans le même temps, les changements dans les lois du travail ont permis que le nombre de travailleurs couverts par des contrats collectifs de travail chute de 1,3 million en 2011 à 300 000 en 2014 (soit 6 % du salariat). En fait le gouvernement de la droite a pris des mesures allant bien au-delà de celles exigées au départ par la troïka. L’appauvrissement et l’absence d’avenir ont conduit à une émigration sans précédent depuis les années 1960 : un demi-million d’hommes et de femmes ont quitté le pays entre 2011 et 2014. Pour une bonne partie, il s’agit de jeunes gens très qualifiés pour qui trouver du travail au pays est devenu impossible. D’autres sont des chômeurs de longue durée qui à l’âge de 45 ou 50 ans se voient obligés de quitter le pays. La majorité n’a même pas pu voter à cause des procédures administratives qui rendent très difficile la participation au vote des Portugais vivant à l’étranger.

Malgré les mobilisations syndicales et les grandes mobilisations populaires de 2012 et 2013 (les plus grandes depuis 1974-1975), les années 2011-2015 n’ont pas abouti à un changement du rapport de forces (malgré le fait que sa force potentielle reste réelle aujourd’hui). Vu que le mémorandum avait été signé par les partis dits de « l’arc du gouvernement », l’idée de l’inévitabilité de l’austérité s’était installée. Le sentiment de défaite, d’impuissance et de désespoir prenait le dessus.

C’est sur cette toile de fond que s’est déroulée la campagne électorale. Tout au long de la dernière année, le gouvernement de droite a fait une campagne justifiant ses mesures les plus graves : les sacrifices imposés avaient certes été très forts, mais cela avait valu la peine, puisque la troïka était formellement partie en mai 2014 en fonction d’une évaluation positive des réformes faites. Leur gouvernement avait sauvé le pays d’un deuxième renflouement et l’on était sur la bonne voie. En outre, il a déguisé les chiffres du chômage par la politique de stages non payés que les travailleurs/euses étaient obligés d’accepter (faute de quoi ils risquaient de perdre l’allocation chômage) et qui a servi à faire croire que le chômage avait baissé. Pendant la campagne, la coalition de droite en a dit le moins possible sur les mesures qu’elle devrait adopter ou proposer si elle gagnait les élections. Elle a essayé de cacher ses intention d’une coupe supplémentaire de 600 millions d’euros dans les retraites (promesse faite à Bruxelles et Berlin). Elle avait aussi fait croire que les coffres de l’État étaient archi pleins et qu’un futur gouvernement de droite serait en mesure de procéder au remboursement de l’impôt extraordinaire créé par cette même droite. Cette propagande mensongère et ces silences pendant les élections ont permis à la droite de freiner sa chute et de demeurer la première force électorale, même après avoir perdu plus de 700 000 voix par rapport à 2011.

De son côté, le PS entrait en campagne dans une situation particulière : son ancien premier ministre (José Sócrates) était en prison depuis novembre 2014 sous l’accusation de corruption. En outre sa campagne fut maladroite : il a collé des affiches avec des photos et des déclarations de plusieurs personnes à propos du chômage créé par le gouvernement de droite, sans leur avoir demandé l’autorisation. Les protestations des concernés ont abouti au retrait des affiches. Le Bloco a répondu en affichant des photos de vrais gens. « Gente de verdade » est un jeu de mots qui veut dire à la fois des gens réels et des gens qui tiennent leur parole. Au-delà d’une campagne très fade, il apparaissait clairement que le PS n’était pas porteur de propositions vraiment alternatives, mais seulement d’une austérité plus « douce ».

La force de la campagne du Bloco

Même si publiquement le Bloco disait que les objectifs électoraux étaient de maintenir le même nombre de député.es, il avait choisi de faire une campagne électorale très audacieuse. Pour commencer, sa porte-parole fut la seule dirigeante de gauche qui a accepté de débattre à la télévision non seulement avec les secrétaires généraux du PS et du PCP, mais aussi bien avec le Premier ministre Passos Coelho (PSD) et avec le Vice-Premier ministre Paulo Portas (CDS), ce que Jerónimo de Sousa (secrétaire général du PCP) avait refusé. Une attitude qui a compté. Mais surtout sa capacité à discuter, à trouver les arguments pertinents, à faire en sorte que le débat se centre sur l’emploi et la Sécurité sociale a fait qu’elle fut la révélation de la campagne. Le débat avec António Costa le 14 septembre fut crucial, il a créé une dynamique qui a permis, plus tard, les négociations.

Ce fut le débat le plus difficile, qui a exigé une préparation soigneuse. Dans la première partie du débat, Catarina Martins a critiqué le programme électoral du PS, non seulement son refus de renégocier la dette mais aussi les mesures proposées, comme le gel des pensions pendant quatre ans qui se traduirait par une coupe de 1 660 millions d’euros, ce qui, jusqu’à ce débat-là, n’avait pas été bien pris en compte par les médias. Elle n’a pas lâché, exigeant des explications. Pourtant, à la fin du débat, elle lui lança un défi : « Si le PS est prêt à laisser tomber l’idée de couper 1 600 millions dans les pensions, à abandonner les coupes dans la contribution patronale pour la Sécurité Sociale et aussi la proposition de licenciements par simple accord entre travailleur et patron, le 5 octobre, je serai disponible pour parler d’un gouvernement qui puisse sauver le pays. Si vous dites oui, ou que vous allez y réfléchir, cette rencontre aura valu la peine. Si vous dites non, les Portugais.es auront compris que vous allez téléphoner à Rui Rio ou Paulo Portas et que les retraités vont encore perdre de l’argent. » Pris par surprise, António Costa n’a pas réagi.

Au long de la campagne, elle a présenté des propositions concrètes sur l’emploi, les salaires, la Sécurité sociale et la restructuration de la dette, c’est-à-dire une politique alternative répondant à la crise économique et sociale. Elle a bien montré que le Bloco était une alternative politique crédible,  et elle est devenue la personnalité de gauche la plus populaire du pays.

Ce fut surtout une campagne militante de contact permanent avec la population. Le Bloco fut présent dans toutes les luttes qui se déroulèrent pendant cette période, que ce soit pour exiger que le gouvernement accueille les réfugiés, les grèves, la lutte contre la concession des transports publics, les premières manifestations des SDF, etc.

La campagne du Bloco, très dynamique, prit beaucoup d’ampleur. Avec, surtout la dernière semaine, plusieurs milliers de participants dans les meetings publics : des gens tout à fait nouveaux et de tout âge, et aussi quelques-uns qui s’étaient éloignés ou qui avaient ralenti leur activité militante. Dans la rue, s’exprimaient des encouragements. On sentait monter la confiance dans le Bloco et l’espoir. Oui, on s’attendait à une montée des scores, mais pas à ce qui est arrivé. [iii]

Les résultats du 4 octobre et le nouveau scénario

Le résultat des élections du 4 octobre a créé une situation politique nouvelle et inattendue.

La coalition de droite est arrivée en tête, mais sans majorité absolue (39 %, 107 députés), ayant perdu 700 000 voix par rapport à 2011. Le PS venant en deuxième position, avec 32,4 % (86 députés) et ne gagnant que 200 000 voix par rapport à 2011. Le Bloco arrive en troisième position avec 10,3 %, 549 000 voix (presque le double par rapport à 2011) et 19 élu.e.s (8 en 2011). Le PCP a seulement gagné 3 400 voix et un député (8,3 %, 15 élus, + 2 des Verts). Il y a donc eu plus d’un million de voix à la gauche du Centre qui ont voté contre la politique de la droite mais qui dans le même temps n’ont pas fait confiance au PS au point de lui donner la majorité absolue des voix. Le nouveau vote pour le Bloco exprime le mécontentement de plusieurs secteurs : des déçus du PS, des gens qui normalement s’abstiennent, et même des gens qui avaient voté à droite en 2011. Dans les périphéries des grandes villes, le Bloco a obtenu des scores de 13 à 16 %.

Le fait inédit est que la droite n’ayant pas de majorité absolue, le PS pouvait, malgré son mauvais résultat, constituer une majorité au Parlement avec tous les partis à sa gauche (le Bloco ou le PCP seuls ne suffisaient pas).

Au cours de la soirée électorale, le Bloco devançait les autres partis de gauche dans le commentaire des résultats. Catarina Martins fut très claire : « Le Bloc de gauche fera tout pour empêcher la coalition de droite de former un gouvernement. Nous attendons maintenant la réponse des autres partis ». Le Bloco, qui venait d’obtenir le troisième rang, fut ainsi la première force à déclarer que la droite ne devrait pas gouverner étant donné qu’il y avait une majorité à gauche au Parlement.

Elle a mis au défi le PS et le PCP de faire de même. Le PCP a réagi le soir même en disant que, lui non plus, ne reconnaîtrait pas un gouvernement de droite. Le PS a d’abord commencé par être très évasif, expliquant qu’il ne s’engagerait pas dans une « coalition négative ». Mais en même temps il disait que la droite n’avait plus de majorité et que le PS serait en mesure de rejeter le gouvernement de droite au Parlement dès lors qu’il y aurait une alternative claire et viable. Trois jours plus tard, le PS prit l’initiative d’une rencontre avec le PCP qui l’assura de son soutien parlementaire à un gouvernement PS. Ensuite, le PS rencontra la coalition de droite, mais la réunion a mal tourné. En fait, António Costa a haussé le ton en vue de commencer à préparer une négociation intense avec les partis à sa gauche.

Le PS a été obligé, par le rapport de forces concret, de choisir entre laisser passer au Parlement, par son abstention, le gouvernement de droite que la grande majorité des Portugais venait de rejeter, ou de négocier avec le Bloco, le PCP et les Verts un accord parlementaire. Par peur de perdre toute importance, le PS a choisi la seconde branche de l’alternative. Le président de la République a d’abord investi le gouvernement de la droite, qui a été rejeté au Parlement le 11 novembre ; il a donc été obligé d’investir António Costa en vue de former un gouvernement. Rappelons que la Constitution portugaise ne permet pas la dissolution du Parlement durant les six mois qui suivent les élections.

Un gouvernement anti-austérité ? Bilan et limites du gouvernement PS

Il faut être clair. Même si l’accord se situe bien au-delà des conditions que Catarina Martins avait énoncées en septembre lors du débat avec António Costa, même si le « peuple de gauche » est heureux qu’on ait empêché la droite de gouverner, même si on a le sentiment de mieux respirer, ce gouvernement s’inscrit strictement dans le cadre du respect des traités et des engagements que le Portugal a pris auprès des institutions européennes. Ce n’est pas un gouvernement de gauche, mais un gouvernement du centre qui dispose de l’appui parlementaire du Bloco, du PCP et des Verts, cela tant que le PS respectera les accords.

Accords qui jusqu’à présent ont permis de renverser les mesures les plus graves du gouvernement de la droite, dans le domaine des salaires et pensions, avec aussi l’abrogation des changements à la loi sur l’IVG introduits par la droite, l’approbation au final de l’adoption par des couples de même sexe. Ou l’abrogation des mesures de privatisation des transports publics (métro et autobus) à Lisbonne ou à Porto. Ou remettre les quatre jours de congés qui avaient été volés.

Mais ce gouvernement se heurte au mur des règles européennes et à ses propres limites. En décembre on a connu la faillite d’une petite banque, Banif : un processus qui traînait depuis quelques années. Le Bloco a proposé que cette banque soit intégrée à la banque publique CGD (Caixa Geral de Depósitos). Le gouvernement a dû négocier avec Bruxelles qui a « imposé » que le Banif soit vendu au groupe Santander (pour 150 millions d’euros), après que l’État y eut injecté 3 milliards. Le gouvernement a fait savoir qu’il n’avait pas le choix. Mais quand il a présenté au Parlement, en décembre, un budget rectificatif pour pouvoir réaliser cette opération, le Bloco a voté contre, de même que le PCP et les Verts. Le PS a dû être appuyé par les partis à sa droite, ceux-là mêmes qui criaient au moment de l’investiture du gouvernement que jamais ils ne viendraient au secours du PS. Il est donc très clair que le Bloco ne soutiendra pas ce gouvernement chaque fois qu’il s’agit de sauver les banques, sans accepter l’excuse qu’il n’y aurait pas d’autre choix.

Plutôt que de faire de la propagande abstraite (qui n’est vraiment pas dans sa culture), le Bloco pousse au maximum les accords avec le PS pour améliorer immédiatement la vie des gens. Et ceux-ci commencent à se rendre compte que même les mesures les plus timides se heurtent aux diktats de Bruxelles et de Berlin. Plutôt que d’expliquer de A à Z le contenu du traité budgétaire ou des pactes de croissance, il est important que les masses soient confrontées concrètement au fait que l’UE et ses règles sont un vrai obstacle à la reprise économique et à la création d’emplois. Sans renégocier la dette, il est impossible de rompre vraiment avec l’austérité. Sans renégocier la dette, il sera impossible non seulement d’investir dans la création d’emplois, mais même de pourvoir aux besoins des 385 000 chômeurs ne disposant d’aucune allocation.

Il y a donc une situation de tension dans la « majorité parlementaire ». Cette tension va la traverser chaque jour de chaque mois à venir. Ainsi, actuellement, on met en avant les acquis dans le budget que le nouveau rapport de forces a permis, tout en soulignant en même temps le fait que le projet de budget envoyé à Bruxelles est revenu avec des coupes de 300 millions sur les pensions, et en affirmant qu’on n’accepte pas que ce soit Bruxelles qui décide de notre budget. De la même manière, on n’accepte pas la destruction de notre système financier. Ce qui a été imposé pour l’Union bancaire est un des traits plus marquants du colonialisme financier des institutions européennes dirigées par A. Merkel. Parmi les sept grandes banques qui opèrent au Portugal, il n’y a que Santander qui n’ait pas reçu directement de l’argent public mais qui à présent reçoit en cadeau le Banif (cadeau payé par les contribuables).

La vente du Novo Banco n’aura le soutien ni du Bloco ni du PCP. Le PS devra choisir entre avoir le soutien de la droite ou ajourner le projet. Il n’est pas impossible que la pression de l’UE pour la vente s’intensifie avant l’été, ce qui peut polariser l’issue. En plus de notre opposition, il faudra un mouvement pour l’empêcher, ce qui est un grand défi en temps de stagnation des mouvements sociaux.

Le budget de 2016, un premier test pour les accords

L’accord avec le PS a, bien sûr, une incidence immédiate sur le budget, car la plupart des mesures accordées dépendaient d’une traduction budgétaire pour pouvoir être concrétisées. Au moment des discussions avec le PS en octobre-novembre, dont le contenu a toujours été transparent et public, nous avons dit que l’abandon de la part du PS de la baisse de la contribution patronale était une « recette » équivalente à la « dépense » de l’actualisation des pensions.

La ligne générale a été approuvée par le Parlement le 23 février et se trouve en ce moment en discussion par secteurs[iv]. C’est un budget de minima sociaux qui permettront un rattrapage pour les pensions, une augmentation du salaire minimum, l’abrogation des coupes dans les salaires des fonctionnaires, une augmentation des allocations pour les chômeurs ou les retraités. Ces mesures vont bénéficier à ceux et celles qui ont été plus appauvris par la violence sociale de la troïka et du gouvernement de droite. Mais même avec les changements introduits dans le budget, le revenu moyen est encore de 5 % inférieur à celui de 2011, ce qui peut donner la mesure de la violence sociale subie.

Dans la discussion par secteur, le Bloco a présenté des propositions additionnelles à celles qui étaient déjà incluses dans celles du PS. La plus emblématique est la mesure sur la pauvreté énergétique[v]. Elle propose un mécanisme d’accès automatique au tarif social d’énergie pour tous les foyers qui en auraient le droit au regard de la loi déjà existante, mais qui en sont privés par la bureaucratie qui exige que cet accès se fasse sur demande, en attestant des revenus preuves à l’appui. L’accès automatique permettra que le tarif social s’étende à entre 100 000 à 1 million de personnes.

Le PS a déjà dit qu’il acceptera cette proposition. Mais la grande opposition vient des compagnies d’électricité qui pourtant ont réalisé d’énormes profits l’année dernière. C’est bien une revendication transitoire, qui va se heurter au pouvoir des entreprises privatisées.

Le leçons de la Grèce : la centralité de la restructuration de la dette et de la confrontation avec l’UE

Le Bloco a eu une relation étroite avec Syriza surtout depuis 2010. Beaucoup de nos dirigeant.e.s ont participé comme orateurs aux campagnes électorales de Syriza en 2012 et en janvier 2015. Une forte délégation du Bloco s’est rendue à Athènes pour la soirée du 25 janvier. Tsipras lui-même a été invité par le Bloco en 2013 et 2014. Pour nous il fallait en même temps montrer notre solidarité avec la première expérience de rupture avec l’austérité et faire le lien avec ce qui se passait au Portugal.

Après l’échec de juillet 2015, le Bloco a été très clair, disant qu’il ne soutenait pas l’accord du 13 juillet ni le nouveau mémorandum, et que c’était une défaite de Syriza lourde de conséquences, non seulement pour la Grèce mais pour l’ensemble des pays périphériques de l’UE qui, comme le Portugal, sont plus fragiles au chantage de l’eurogroupe. Le Bloco a surtout insisté sur le fait que la direction de Syriza avait à tort fait confiance à la possibilité d’un soutien de Hollande et Renzi qui, finalement, ont été « du côté des bourreaux».[vi]
 Au cours du débat avec Catarina Martins pendant la campagne électorale, António Costa a voulu identifier le Bloco et Syriza, en expliquant que finalement l’histoire avait mal tourné. Mais Catarina a été très claire dans les critiques à Syriza et les leçons qu’on en avait retirées : pour en finir avec le cauchemar de l’austérité, il faut résoudre la question de la dette. Un gouvernement de gauche doit donc envisager et avoir le mandat en vue d’une rupture avec la monnaie unique en cas d’échec des négociations sur la dette. Une sortie qui ne peut pas s’inventer du jour au lendemain, il faut vraiment la préparer, politiquement et « techniquement ».

 Ce n’était pas la première fois que le Bloco défendait ce point de vue. Déjà lors des congrès de 2012 et 2014, et aussi pendant la campagne des européennes en 2014, nous avons dit clairement que nous refusions de sacrifices pour l’euro. Les grandes mobilisations de 2012-2013 du mouvement « Que se lixe a troïka » (Que la Troïka aille se faire foutre) étaient porteuses de ce point de vue. Le manifeste des 74 économistes sur la dette, en 2014, a aussi élargi le camp de ceux qui n’acceptent pas l’inévitabilité des contraintes de la dette. L´échec de la Grèce fait bien apparaître que la question de la restructuration de la dette est centrale pour une politique de gauche, même si on n’a pas (encore) un rapport de forces ni politique ni social qui permette de l’imposer au PS. Il en est de même en ce qui concerne le système financier. Mais nous n’abandonnons pas la lutte en vue de changer ce rapport de forces.

L´élection présidentielle confirme la force et la confiance dans le Bloco

Les élections présidentielles ont eu lieu le 24 janvier, juste deux mois après l’investiture du nouveau gouvernement. Marcelo Rebelo de Sousa a été élu au premier tour avec 52 % des voix. Il a été parmi les fondateurs du PSD et son président entre 1996 et 1999. Mais les dix dernières années, il a été un commentateur politique hebdomadaire d’une chaine de TV de grande audience. Il a été perçu et vu comme un candidat atypique. En outre, pendant la campagne, il n’a cessé de rassurer, se prononçant pour une coopération institutionnelle avec le nouveau gouvernement d’António Costa. Le Parti socialiste n’a pas participé officiellement à la présidentielle, bien qu’une bonne partie de ses dirigeants et pas mal de ministres aient soutenu ouvertement Sampaio da Nóvoa arrivé en deuxième position avec 22,9 %  des voix. Le PCP a connu son le résultat le plus bas : 3,95 %.

Marisa Matias, la candidate du Bloco (et seule représentante au Parlement européen) s’est trouvée en troisième position, avec un résultat historique de 10,12 %, confirmant ainsi l’élargissement de l’espace politique du Bloco. La campagne a été très dynamique. Marisa a reçu le soutien d’un nombre non négligeable de syndicalistes et de militants des mouvements sociaux, aussi bien que de plusieurs intellectuels et aussi de plusieurs ex-dirigeants du PS. Parmi ses électeurs il y a sûrement beaucoup de gens qui n’avaient jamais voté et à qui la candidature de Marisa a apporté de l’espoir.

Comment le Bloco se prépare pour les confrontations ?

J’ai décrit dans ContreTemps n° 25 les conditions concrètes de la formation du Bloco en 1999. Nous l’avons dit mille fois et nous le répétons encore : nous voulons partager notre expérience, mais nous nous nous abstenons de donner des leçons. La construction de partis anticapitalistes larges tient beaucoup à l’histoire concrète des organisations politiques ainsi que du mouvement ouvrier et social de chaque pays. Pour le Bloco, la décision a été de fonder une nouvelle organisation politique, où l’affiliation se ferait individuellement, au lieu de faire une coalition électorale ou un front de partis. Cela a permis de créer une nouvelle direction politique qui n’était pas un cartel des directions des courants fondateurs.

 Si je reviens sur ce sujet maintenant c’est pour relever l’importance d’avoir une direction capable de faire une synthèse politique, de fonctionner collectivement et de se faire confiance. Je n’ai pas une vision idéalisée du Bloco, je connais bien ses difficultés passées et présentes. Il n’a pas été facile de réaliser un renouvellement de la direction lorsque, en 2012, Francisco Louçã a cessé d’être le coordinateur du Bloco. Au Congrès de 2014 la direction historique s’est présentée divisée avec deux plateformes différentes. Il a fallu du temps pour retrouver la confiance et reconstruire une direction quotidienne réunifiée qui ne soit plus composée par la génération qui a initié le Bloco mais par celle qui a quarante ans ou moins. La situation politique portugaise nous a donné une énorme responsabilité qui implique, encore davantage que par le passé, des réponses au quotidien où il faut combiner une stratégie commune avec la finesse de la tactique, c’est-à-dire savoir répondre de la manière la plus efficace et qui puisse être comprise par le plus grande nombre de gens, pour permette de hausser la barre du conflit politique.

La Mesa Nacional du Bloco (80 membres) a approuvé à l’unanimité, le 18 octobre, un document bilan des élections législatives et contenant le mandat (transféré à la Commission Politique) pour les négociations avec le PS.

Depuis longtemps la stratégie du Bloco est de disputer au PS l’hégémonie sur la gauche. Le soutien parlementaire à un gouvernement du PS n’est en rien contradictoire avec cette stratégie, tout au contraire. La nouvelle situation politique demande plus que jamais que le Bloco soit capable de faire que les rapports de forces politiques puissent aboutir à un changement du rapport de forces social qui n’existe pas encore. Les tensions avec le gouvernement et le choc avec l’UE seront sans doute beaucoup plus grands en 2017 qu’en 2016.

Le Bloco agit toujours dans la totale transparence. Le PS connaît bien nos lignes rouges. Les travailleurs et les couches populaires aussi.

Alda Sousa. Publié dans le n°29 de Contretemps.

Alda Sousa est co-fondatrice du Bloc de Gauche, membre de sa direction et a été députée européenne de 2012 à 2014.

[i]  Les Verts portugais n’ont rien à voir avec les Verts européens. C’est une création du PCP qui, depuis de dizaines d’années, fait une coalition avec le PC aux elections.

[ii]  (http://www.esquerda.net/en/artigo/people-are-looking-forward-what-we-are-going-change/39791 (cette vidéo, sous-titré en anglais, explique bien la position du Bloco)

[iii]  Pour plus d’information, lire : http://www.contretemps.eu/interviews/nouvelle-situation-politique-portug...ça)

[iv]   On peut voir sur les liens http://www.esquerda.net/en/artigo/infographic-state-budget-2016/41159 et http://www.esquerda.net/dossier/infografia-devolucao-de-rendimentos-e-impacto-do-acordo-esquerda/41449 les principaux acquis de ce budget, et les propositions du Bloco.

[v]    http://www.esquerda.net/dossier/tarifa-social-de-energia-proposta-do-bloco/41456

[vi] La direction nationale du Bloco a adopté une résolution le 26 juillet : (https://www.ensemble-fdg.org/content/bloc-de-gauche-portugal-la-democratie-contre-le-capitalisme-financier).

 

 

 

Article