Pour en finir avec l'universalisme

Dans un article publié par la revue Regards, repris sur le site d’Ensemble !, Guillaume Liégard propose de « Reprendre le fil de l'universalisme ». Il prend soin de préciser que « l'opportunité [de ce mot d’ordre] fait débat au sein même de la gauche radicale ». Il y a en effet de quoi. Je reproduis ci-après le paragraphe consacré à cette question dans mon livre Politique hors-champ (Kimé, 2012).

Mais auparavant, je voudrais remarquer qu’à la vérité, les arguments de l’article de Guillaume Liégard relèvent largement de la pétition de principe. Ainsi, son raisonnement est d’abord assis sur un exemple, sempiternellement mis en avant par les tenants, non pas de « l’universalisme », mais du mot « universalisme » : l’exemple des mutilations génitales féminines. « Prenons un seul exemple, écrit-il, l'intégrité du corps des femmes et le rejet absolu de toute forme de mutilation est-il pour nous universel ou doit-il être appréhendé et jaugé à l'aune de contextes géographiques ou culturels ? » Or, il s’agit là typiquement d’une fausse alternative : ce n’est pas au nom de « l’universel » que les militant-e-s des pays où ces pratiques sont traditionnelles luttent contre elles et obtiennent de belles victoires. Ce n’est pas sur l’injonction de la bonne conscience européenne. C’est sur la base de leurs propres engagements, précisément pris « à l'aune de [leurs] contextes géographiques ou culturels ». Le recours au thème de « l’universalisme » est donc inutile à ce combat.

Plus généralement, Guillaume Liégard met en cause la littérature « postmoderniste » (et autres « post »), comme si cette littérature était la seule à critiquer l’idéologie universaliste. Or, on trouve cette critique dans de tout autres secteurs intellectuels. C’est ainsi que Immanuel Wallerstein, historien et théoricien marxiste, lui a consacré un livre entier (L’Universalisme européen, Démopolis, 2006). De même l’anthropologue, éditorialiste au quotidien communiste italien Il Manifesto, Annamaria Rivera (Les Dérives de l’universalisme, La Découverte, 2010, qui n’est pas précisément tendre avec la pensée « postcoloniale »). Le philosophe marxiste André Tosel lui a également consacré quelques pages d’une grande acuité (en particulier dans Démocratie et libéralismes, Kimé, 1995). Le reste à l’avenant. J’en dis moi-même quelques mots dans mon livre Le Spectre du communautarisme (Amsterdam, 2005). Je ne cite ici que des auteurs peu suspects de vouloir, explicitement ou implicitement « [désarmer] les opprimés contre le rouleau compresseur néolibéral. »

Encore un mot. Guillaume Liégard dans son texte se réfère avec insistance à la pensée des « Lumières ». Mais comme on le sait bien (voir à ce sujet la somme magistrale de Jonathan Israël Les Lumières Radicales, Amsterdam, 2005), les Lumières sont très loin de constituer un tout homogène, et ont toujours connu un courant plus ou moins conservateur en face de leur courant radical. Elles ne constituent pas dans leur ensemble une pensée que l’on pourrait tout uniment considérer comme émancipatrice. Louis Althusser a par exemple montré toutes les ambigüités d’un auteur comme Montesquieu (Montesquieu, la politique et l’histoire, PUF, 1959). Au demeurant, les courants les plus « progressistes » des Lumières étaient tout sauf « universalistes », comme en témoignent par exemple les travaux d’un Diderot.

Quoi qu’il en soit, voici les quelques lignes que j’écrivais sur cette question dans Politique hors-champ, qui constituent d’une certaine façon une réponse par anticipation au mot d’ordre « Reprendre le fil de l’universalisme » :

Parce que l’idéologie marchande-libérale, ou « libériste », est devenue largement dominante – même si elle entre en crise en même temps que le système qui la porte –, parce qu’elle induit celle de la « fin de l’histoire », se présentant comme un absolu désormais indépassable, le thème de l’universalisme est, particulièrement en France, l’un des plus prégnants du débat public[1]. Il est le passage obligé de tous les discours, et comme une caution de leur humanisme. La Révolution française est présentée comme la victoire de l’universalisme français contre les provincialismes du reste du monde, et soulignerait la vocation universaliste de la France.

On pourrait à cet égard considérer l’exemple de ces propos de l’ancien ministre communiste Anicet Le Pors, bon représentant du républicanisme progressiste partagé par toute une partie de la gauche française. Le Pors tient à préciser qu’il est « universaliste, contre le communautarisme ». S’appuyant sur le philosophe Marcel Gauchet, qui soutient que le « but final » du sarkozysme serait ni plus ni moins que « la « banalisation » de la France », il insiste : « Notre responsabilité politique, non seulement pour nous-mêmes mais aussi pour les valeurs universelles que nous défendons, est de l’en empêcher. »[2] Ainsi, si la France ne doit pas être « banalisée »[3], c’est entre autres parce qu’elle serait porteuse d’une particularité, d’une spécificité la distinguant du reste du monde : son corpus de « valeurs universelles ». L’univers est en somme dans cette perspective un gigantesque hexagone, et la supériorité française serait, à l’encontre de ces peuples du monde à la désespérante et particulière banalité, dans son universalisme. C’est, autrement dit, en épousant les « valeurs françaises » que l’humanité pourrait accéder à l’universel. Que le caractère aporétique de tels propos ne saute pas aux yeux d’une personnalité aussi subtile et profonde qu’Anicet Le Pors, voilà qui en dit long sur la puissance des idées dominantes. En réalité, cet universalisme-là est toujours, pour le dire comme Immanuel Wallerstein, l’universalisme occidental ou européen[4]. André Tosel a bien montré comment il est intrinsèquement lié à l’idéologie libérale-libériste :

Le libéralisme spécifie son universalisme en le réservant à une élite et en rendant possible par la scission du concept universel de genre humain une dérive raciste et ethniciste nécessaire pour fonder le droit exclusif du nord à définir l’ordre naturel du marché comme l’ordre de son élection. Le libér(al)isme ne peut pas ne pas se nationaliser, se raciser, s’ethniciser.[5]

Pour reprendre une autre expression de cet auteur, l’idéologie libérale ne perd ainsi jamais le Nord. De même qu’en se définissant par un mot construit sur la racine du mot « liberté », le despotisme du marché s’efforce de tenir ses critiques à distance, l’impérialisme tant économique que politique et culturel qu’il engendre se drape, au prix d’un éblouissant coup de force rhétorique, derrière l’idée de l’universalité de l’espèce humaine. Il est vrai que lorsque l’on s’est déjà approprié la liberté, l’égalité et la fraternité, le plus dur est fait, et qu’il serait dès lors déraisonnable de ne pas pousser le bouchon encore un peu plus loin.

Mais si, s’agissant des mots d’ordre de la République, c’est au prix de leur transformation en alibi vide de sens, le cas du thème de l’universalisme est exactement inverse. Toute recherche d’un « véritable » universalisme, toute tentative de reprendre le drapeau de ce concept des mains des dominants est vouée à l’échec. Le fait qu’il n’existe qu’une espèce humaine ne confère rien d’universel à quelque civilisation – et moins encore à quelque « valeur » – prise à part. Il en irait d’ailleurs de même s’il y avait plus d’une espèce humaine, ce qui serait peut-être le cas si la nôtre n’avait génocidé celle des Néanderthaliens ; mais c’est une autre (pré)histoire. Quoi qu’il en soit, comme le note Norbert Rouland[6], « à un projet d’imposition universelle de la domination occidentale correspond la prétention à l’universalisme de ses valeurs. »

Pourtant, ce thème de l’universalisme est de ceux qui suscitent le moins de réticences, chez ceux-là mêmes qui font montre de la plus grande vigilance à débusquer le sens des évidences imposées. Si l’usage dominant en est critiqué, c’est presque toujours avec la volonté de sauver ce mot, d’en « relever le drapeau », comme les communistes prétendaient naguère « relever le drapeau » de la Nation. Construit comme une notion essentiellement positive, il fait ainsi l’objet d’une lutte d’appropriation. Tosel lui-même, dans l’extrait précité, laisse entendre qu’il pourrait y avoir un « autre » universalisme que celui de la pensée libérale dominante, et oppose ainsi implicitement à celui qu’il critique une version plus acceptable. On retrouve ce souci aussi bien chez Daniel Bensaïd que chez Christine Delphy, ou, à un moindre degré, chez Saïd Bouamama[7] – auteurs pourtant clairement hostiles, soit implicitement (Bensaïd), soit expressément (Delphy, Bouamama) au poids que fait peser l’idéologie universaliste sur les minorités culturelles (le mot « minorité » n’est pas ici à prendre en termes arithmétique : l’Occident ne constitue pas la majeure partie de l’humanité de même que les femmes n’en constituent pas une minorité !) Or, que signifie vraiment ce mot ? Trop, ou trop peu. Trop dans son usage dominant, trop peu dans l’usage que la pensée critique voudrait lui donner. Le combat est donc en l’espèce inégal. L’usage dominant, en effet, c’est à dire l’usage idéologique qui en l’absence de critique s’impose comme une évidence, tend à signifier que, quel que soit le « nous » qui parle, « nous » représentons l’universalité. Nos conceptions morales, nos réseaux d’évidences, sont par définition l’expression de ce qui est juste et vrai, si bien que tous les humains devraient pouvoir s’y reconnaître : ce n’est qu’une question de temps, et peut-être de bonne volonté. C’est ainsi que la conception occidentale, marchande, chrétienne, blanche du monde tend à se représenter comme celle qui est naturellement adéquate à l’humanité dans son ensemble.

La pensée critique aimerait parfois lui substituer un « universalisme en mouvement », ou un « véritable universalisme », ou encore un « universalisme critique », ou « concret », voire « relatif »[8] : mais que signifierait « concrètement » cette notion ? Tout au plus que l’humanité est universellement une en dignité ; on peut s’interroger sur l’opportunité d’aller chercher un mot si chargé de contenus au soutien de cette posture qui n’en a nul besoin, alors même que son usage conforte spontanément ce qu’il signifie dans la pensée dominante. La meilleure critique de l’universalisme (toujours) abstrait consiste dès lors sans doute à récuser (toujours) le mot « universalisme » lui-même.

Ce thème idéologique de l’universalisme est souvent formulé dans le débat public français comme on l’a vu faire à Le Pors sous forme de son opposition au « communautarisme ». De même que l’universalisme est par construction une figure positive, le communautarisme serait par construction négatif[9]. Mais derrière le vocable, jamais clairement défini, de « communautarisme » se cachent en réalité un certain nombre de sentiments et de pratiques, qui relèvent pour l’essentiel d’une certaine protestation contre les discriminations, d’un sentiment d’appartenance à un groupe dominé, et d’une volonté d’émancipation. L’opposition, fréquente à gauche, entre « communautarisme » et « lutte des classes » est donc largement surfaite.

Parler de lutte des classes, écrit ainsi Daniel Bensaïd, ça structure aussi la façon de penser et ça a son importance. Si on pense les conflits dans nos sociétés d’un point de vue de classes, il y a toujours un autre soi-même de l’autre côté de la frontière ou derrière l’autre clocher. Cela permet de traverser et de ne pas s’enfermer dans des conflits de nation, de tribu ou de religion, ce qui est une tendance aujourd’hui. Là où on renonce à formuler les rapports en termes de classe, on finit par les formuler en termes de luttes confessionnelles ou de races.[10]

Cet auteur revient suffisamment souvent sur cette question pour qu’on puisse considérer ces formulations comme représentatives d’un aspect important de sa pensée[11]. Elles rappellent l’insistance de Louis Althusser sur l’injonction de Lénine : « N’oubliez jamais la lutte des classes ! » Toutefois, l’idée que l’on aurait simplement le choix de formuler les rapports humains ou sociaux dans lesquels on est pris en termes de classe plutôt qu’en termes de religion ou de race apparaît comme étrangement abstraite : la manière dont on se représente ces rapports ne résulte le plus souvent pas d’un choix rationnel, mais se trouve dicté par des réalités concrètes, qui résultent certes de rapports de forces idéologiques, mais aussi du poids des apparences réelles que ces rapports expriment.

Au-delà de tout regret ou de toute condamnation, il importerait donc, à qui entend privilégier dans l’analyse de la société tel ou tel type de rapports, de comprendre pourquoi certains apparentements communautaires (ethniques, raciaux, linguistiques, religieux, de genre, d’orientation sexuelle, etc.) apparaissent à l’occasion plus évidents que d’autres (économiques, politiques…) Et aucune explication en termes de poids des idées ne suffit à expliquer pourquoi telles idées ont, dans un contexte donné, un poids socialement supérieur à telles autres.

Laurent Lévy.

[1] Voir Annamaria Rivera, Les Dérives de l’universalisme, [302].

[2] Anicet Le Pors, Solides racines et rêves ardents, entretien donné au magazine électronique Cerises, janvier 2011, [site Internet Cerises en ligne]

[3] Passons sur l’idée étrange que ce serait là le « but final » de Sarkozy…

[4] Voir Immanuel Wallerstein, L’Universalisme européen, [396].

[5] André Tosel, Démocratie et libéralismes, [361].

[6] Norbert Rouland, L’Anthropologie juridique, [314]

[7] Voir par exemple Daniel Bensaïd, Penser / Agir, [25], Christine Delphy, Classer, Dominer, [97], Saïd Bouamama, La France, [37]

[8] Voir Annamaria Rivera, Les Dérives de l’Universalisme, [302], qui emprunte cette dernière notion à Philippe Descola.

[9] Voir sur cette question Laurent Lévy, Le Spectre du communautarisme, [198]

[10] Daniel Bensaïd, Que mille Marx s’épanouissent, [i1].

[11] Voir ainsi Penser / Agir, [25], où cette préoccupation est exprimée à plusieurs reprises.

 

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