Pour un renouveau syndical : syndicollectif et Copernic appellent à débattre

A la veille du 1er Mai 2019, la fondation Copernic et le blog: www.syndicollectif.fr proposent d’initier un débat public sur le syndicalisme et les mouvements sociaux. Car un « renouveau » de la réflexion s’impose! Ce serait le mardi 4 juin 2019, à la Bourse du travail à Paris, 67 rue Turbigo, à 19h. Des syndicalistes et des sociologues des mouvements sociaux (Gilets jaunes notamment) pourraient y être intervenants. Qu’on se le dise !

  Ci-dessous deux contributions pour amorcer le débat. Nous publierons vos réactions que nous encourageons.

Un renouveau syndical est urgent

Jean-Claude Branchereau, Patrick Brody, Jean-Claude Mamet

Tous les syndicalistes ne peuvent que le constater : le mouvement des Gilets jaunes interpelle vivement le mouvement syndical dans toutes ses composantes. Ce mouvement représente ce que le syndicalisme n’a pas su résoudre depuis des décennies : mettre en action des travailleur-euses, salarié-es ou non, dans les petites entreprises, dans les déserts syndicaux, parmi les couches populaires éloignées de tout lien avec la tradition d’organisation.

Tous les syndicalistes le savaient : comme de nombreuses journées d’études syndicales ou des recherches universitaires le pointaient : des pans entiers du salariat ne sont pas touchés par leur action, ignorent même souvent leurs propositions, leur activité, leurs difficultés à agir et même leurs résultats peu visibles à large échelle. Les paroles de Gilets jaunes montrent même les informations erronées ou déformées qui circulent sur le syndicalisme, sur son inefficacité, ses routines, voire parfois des critiques extrêmement sévères portées à son encontre.  Ces discours ne sont certes pas très nouveaux, ils sont entendus sur les lieux de travail. Mais cette fois, un « mouvement social du salariat invisible », ou « une insurrection du travail non reconnu », a fait irruption sur la place occupée normalement par le syndicalisme. Avec une forte féminisation, une hardiesse étonnante, une énergie puissante sur un temps long. Sa popularité très grande lui a donné une puissance politique propre à déstabiliser le pouvoir exécutif comme rarement vu, le forçant à reculer, même sans rien céder à ce stade sur le fond.  Enfin, fait rarissime dans les luttes : le mouvement ose poser des exigences sur les questions démocratiques et politiques, donc sur la vie de la Cité.

Ces caractéristiques ne doivent bien sûr pas faire oublier les ambiguïtés de la situation, les limites du rapport des forces, et aussi les dérapages inquiétants constatés à plusieurs reprises (expressions ou actes racistes, homophobes) et qui disent avant tout la vérité des reculs subis sur nos valeurs collectives dans les couches populaires.  Les équipes du syndicalisme empêchent ou contrôlent plus ou moins bien ses paroles dans l’espace syndical organisé. Là, elles ne sont pas limitées.

Un très grand défi est donc posé au syndicalisme dans son ensemble, attaché à mettre en cause l’exploitation capitaliste et les dominations nombreuses exercées sur les couches populaires. Depuis 2016, nous avions déjà pu observer (par exemple avec les cortèges de têtes, ou avec Nuit Debout) des attentes nouvelles auxquelles il aurait fallu répondre. Aujourd’hui, le temps presse.

Ce défi touche (entre-autre) les questions suivantes :

– comment faire de ce mouvement « para-syndical » une chance pour renouveler le syndicalisme ? Comment transformer les acteurs-actrices du mouvement en constructeurs-trices possibles d’un « syndicalisme du mouvement social » ?

– Ne faut-il pas mieux écouter ce que tous les travailleurs-euses ont à dire sur leur vécu et co-construire ensemble une reformulation des revendications ?

– comment lier exigences sociales et écologistes ? Droits sociaux et droits égaux pour toutes et tous, quelle que soit le sexe, la couleur de peau ?

– le paysage syndical peut-il rester le même ? N’est-il pas temps de présenter un projet audacieux qui dise : Nous sommes en retard sur la situation, nous proposons une refondation unitaire de nos forces organisées.

N’est-il pas temps de dépasser les routines et de proposer un « renouveau » syndical ?

Contribution Annick Coupé (parue dans le Fil du Commun)

« On est dans une situation que je n’ai jamais connue avec, dans le même moment, un mouvement durable et déterminé pour plus de justice sociale,  la montée d’un mouvement large contre le réchauffement climatique et un espace politique dans une crise immense. Le capitalisme n’a jamais été à ce point délégitimé et la gauche, dans son ensemble, est en décomposition sur pied.

Le mouvement syndical est enferré dans sa propre crise. Ça fait des années qu’il est traversé de profondes divergences entre ses deux pôles, le syndicalisme d’accompagnement et le syndicalisme de transformation.

L’ appel tardif lancé par la CGT à une journée de grève et de mobilisation interprofessionnelle le 5 février relève de ces difficultés. Il est un signe donné pour dire que le mouvement des Gilets jaunes peut se raccorder à un syndicalisme de lutte. Mais il est lancé alors même que les analyses au sujet de ce mouvement sont très clivées, y compris au sein de la CGT. Une partie des syndicalistes continue de voir ce mouvement comme une contestation réactionnaire. Et tou.te.s, favorables ou non à ce mouvement, sont confronté.e.s à la critique que leur renvoie les Gilets jaunes. Sur les ronds-points, il y a beaucoup de salarié.es qui soit sont précaires ou chômeuses et chômeurs, soit sont dans des secteurs où le syndicalisme est absent. Ils et elles ont rarement fait l’expérience d’un syndicalisme utile à leur coté et nourrissent donc une défiance à son endroit. Ce mouvement est donc aussi une remise en cause du syndicalisme tel qu’il existe aujourd’hui, c’est-à-dire concentré dans les grandes boites, dans certains secteurs et dans le service public. Nous nous le prenons en pleine figure. Cette situation n’est pas un choix du mouvement syndical, qui depuis des années cherche à se désenclaver, mais cela crée une réelle difficulté.

Je ne vois pas d’autres solutions que de se confronter à cette situation, en entrant autant que possible dans le mouvement. Ce n’est évidemment pas simple car les forces du syndicalisme sont précisément dans les territoires où le mouvement des Gilets jaunes s’est moins développé, comme en région parisienne. Dans les petites et moyennes villes, la situation peut être différente. Là, des syndicalistes, connu.es comme tels, sont présent.es sur des ronds-points et le plus souvent il n’y a pas de difficulté si ils/elles  acceptent d’être un.e parmi d’autres. Mais il y a aussi des endroits où c’est plus compliqué…

Ce mouvement révèle un monde du travail encore plus éclaté que nous ne le disons. Il n’y a pas seulement des différences entre salarié.es en CDI, précaires et chômeurs/chômeuses. Il y a aussi des différences entre les lieux de résidence. Les salarié.es des grandes villes, où il y a encore de l’activité, se sentent surement un peu plus à l’abri … Mais il y a un sentiment largement partagé par toutes et tous que, globalement, cela ne va pas. D’où le soutien au mouvement que révèlent les sondages. Inversement, ce mouvement des Gilets jaunes ne se développe pas  forcément dans les territoires où  syndicats et associations de luttes sont bien présents ; et pourtant nous retrouvons certaines de nos  idées et revendications dans les exigences des Gilets jaunes. Il y a de la circulation d’idées et des communautés de questions.

Il nous faut mieux comprendre les contradictions qui existent dans notre société entre les différentes formes de domination. Cette exigence ne concerne pas que les syndicats, elle concerne l’ensemble des mouvements sociaux. Et il nous faut retravailler sur les chemins de l’unification des opprimé.e.s. Cela ne se fera pas par le haut, par des appels  généraux à la convergence des luttes, déconnectée de des contradictions et des réalités diverses vécues par les un.es et les autres.

Je pense que la réponse est celle de droits égaux pour toutes et tous. Cela permet de ne pas laisser de terrains à l’extrême droite qui investit le champs du social avec ses idées racistes et d’exclusion dans ses bagages. Cela permet de poser, à coté de la question de la répartition des richesses, des sujets plus transversaux  comme par exemple le service public, mais aussi les questions d’égalité femmes/hommes, des discriminations racistes ou le droit à un environnement sain…

Je crois aussi qu’il nous faut user avec précaution de la notion de convergence. Assa Traoré, comme d’autres militant.es des luttes des quartiers populaires,  le dit souvent et fermement : la convergence se fait souvent sur le terrain des plus forts, c’est-à-dire des salarié.es les plus stables et le plus organisé.es. Si on veut faire cause commune avec les habitant.es des banlieues et ceux des villes petites et moyennes ou des zones rurales, il faut construire ensemble ces terrains de luttes et pas chercher une convergence en forme de ralliement. Il faut prendre la mesure des réalités qui sont parfois contradictoires.

Ce chemin n’est pas facile. J’ai aussi constaté depuis pas mal d’années qu’il est parfois difficile pour les militant.es de faire le travail de convictions dans les entreprises quand les idées d’extrême droite progressent. L’entreprise n’est plus le lieu de « socialisation » qu’elle a pu être dans d’autres périodes. La diversité des statuts au sein d’un même lieu de travail, les pressions sur les conditions de travail… tout cela ne facilite pas le travail militant sur le terrain… . D’où parfois cette oscillation entre des appels parfois incantatoires à la grève générale et les difficultés de concrétiser les mobilisations le terrain.

Tous les mouvements sociaux doivent  surement tous repenser leurs actions, leurs stratégies, leurs réflexions sur une perspective d’émancipation au XXIe siècle. Mais il n’y a pas de lieux pour cela aujourd’hui où pourraient se retrouver syndicalistes, militant.es associatifs, intellectuel.les… C’est une vraie difficulté.

Annick Coupé, ancienne porte-parole de l’Union syndicale Solidaires et actuellement engagée dans Attac.

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