Pour une agriculture paysanne...

Dominique Henry est institutrice et paysanne en retraite. Elle est syndicaliste et habite dans le Haut Doubs près de la frontière suisse. Inculpée avec 8 autres militantEs pour le « démontage de la ferme des 1000 vaches » en Picardie, elle a été condamnée à 4 mois de prison avec sursis. N’appartenant pas à une organisation politique, elle a accepté notre proposition d’être candidate sur la liste unitaire « L’alternative à gauche » aux élections régionales en Bourgogne Franche Comté, liste présentée avec la participation et le soutien du PCF, du PG de Bourgogne, d’Ensemble !, du MRC, de la Nouvelle Gauche Socialiste et de citoyenNEs dont certainEs engagéEs dans le Front de Gauche. Dominique s’est impliquée activement dans la campagne, préparant et participant à un débat sur l’agriculture bio, prenant en charge la visite de Nathalie Vermorel, tête de liste régionale, dans une ferme d’élevage laitier en bio et dans une fruitière (fromagerie coopérative) à Comté. Lors de 2 meetings de campagne à Dijon et à Besançon, elle a pris la parole pour témoigner de son engagement en faveur d’une agriculture paysanne.

J’étais paysanne dans le Haut-Doubs, avec 25 vaches, et je suis en retraite depuis deux ans. J’ai été inculpée dans l’affaire du démontage de la ferme des 1000 vaches.

Nous, on a réussi à dégager un revenu correct sur une petite ferme parce qu’on était en lait à Comté ; mais aujourd’hui vivre de sa terre, ce n’est plus possible pour beaucoup de paysans ; Pourquoi ?

Il faut comprendre comment fonctionne la PAC (Politique Agricole Commune), et pour cela revenir à l’histoire. Après la guerre, il fallait nourrir tout le monde, et la PAC a d’abord garanti un prix aux paysans en appliquant des barrières douanières. On a assisté à la naissance de l’agriculture productiviste, avec l’arrivée des tracteurs, des engrais, des pesticides dans les campagnes. Avec un prix plus élevé que sur le marché mondial, on est arrivé à des surproductions. Et c’est là que les marchés et l’agro-industrie se sont invités.

En 1992 , sous la pression des lobbies , la PAC a livré l’agriculture à la libéralisation des marchés, avec comme objectif de fournir des matières premières à bas prix pour l’industrie agro-alimentaire ( plats cuisinés, « malbouffe », etc.). Vu que les paysans étaient obligés de vendre à très bas prix, c’est là qu’on commencé les aides directes de la PAC. Mais cette PAC elle est injuste : plus vous avez d’hectares, plus vous avez de bêtes, plus vous touchez ! Elle favorise donc les plus gros : 80% des aides vont aux 20% les plus gros. Il existe des disparités énormes entre les paysans et les territoires.

Résultat, c’est l’hécatombe de la petite et de la moyenne paysannerie :

-       En 1970 il y avait 2 400 000 paysans en France

-       En 1988 1 500 000

-       Aujourd’hui 500 000 ….. (3% de la population active)

En Europe, une ferme met la clé sous la porte toutes les 3 minutes. Dans le Doubs il y avait 10 000 paysans dans les années 70, il y en a 3000 aujourd’hui. C’est une casse sociale pire que dans l’industrie. Les gouvernements successifs et la FNSEA en portent toute la responsabilité.

Aujourd’hui l’Europe et le gouvernement livrent une nouvelle fois l’agriculture aux multinationales et aux financiers. Mais on passe à une autre échelle, et ce sera pire avec le TAFTA. La FNSEA a mis Xavier Beulin à sa tête, patron d’un énorme empire de l’agro-business = Sofiproteol-Avril ; 7 milliards de chiffre d’affaires, holding de 150 sociétés, qui vont de l’alimentation animale  aux abattoirs, à l’énergie renouvelable, aux semences, aux biotechnologies, à la presse, la chimie, la finance. Ils ont des actions dans les ferme-usines

Nous on a réagi et on a décidé de passer à l’action par un démontage symbolique de l’usine des 1000 vaches. C’était une action non violente, on a démonté et non cassé, notre but était d’alerter l’opinion.

C’est quoi cette usine ?

-       C’est la financiarisation qui rentre dans le monde agricole. Le propriétaire, Ramery, est entrepreneur en BTP, 400ème fortune de France, copain de Xavier Beulin. Ces financiers construisent des bâtiments, rachètent des terres, ont des parts dans les firmes agro-alimentaires en amont et en aval.

-       C’est gigantesque : 3000 hectares (= 12 arrondissements de Paris) alors que nous on avait 38 ha-

-       C’est la captation des primes agricoles par ces projets énormes.

-       En fait le véritable projet est un méthaniseur, et pour l’alimenter il a besoin de la bouse des vaches, le lait sera un sous-produit du lisier, du lait low-cost vendu à 230 Euros/tonne (500 euros en zone Comté, 300 pour le lait conventionnel) . Les paysans ne pourront pas s’aligner.

On ne peut pas laisser monter en France des usines où :

-       Les vaches ne verront jamais la lumière du jour.

-       Les hommes et les animaux seront considérés comme des machines à produire et des variables d’ajustement. Une dizaine d’employés qui feront leur travail dans des conditions de mal-être, de productivité comme en usine (on a des témoignages). De plus la moyenne en France c’est 50 vaches/ferme, pour 2 actifs, ce qui fait 40 paysans pour 1000 vaches, contre 10 employés dans cette usine.

On ne veut pas travailler pour des firmes, on veut travailler pour nourrir le monde, produire de la nourriture saine dans des campagnes vivantes. Ils disent qu’ils veulent nourrir le monde, ils mentent ; 70% de la nourriture est produite par des petits paysans dans le monde. Tant pis si j’ai passé deux jours en garde à vue, menottée et mise au cachot, et si Ramery nous réclame 300 000 Euros.

La lutte va continuer. On a répertorié plus de 30 ferme-usines en projet ou quasi-finies en France, on est face à des requins qui avancent très vite. Citadins ou ruraux, employés ou paysans, on est tous dans le même combat face aux financiers qui veulent nous dévorer, et veulent encore nous donner un dernier coup avec le TAFTA. C’est tous ensemble qu’on doit refuser de brader nos vies. Notre qualité de vie, elle n’est pas négociable.

Dominique Henry

Pour aller plus loin :
Voir le site Reporterre : http://www.reporterre.net/
Voir le site de la Confédération Paysanne : http://www.confederationpaysanne.fr/
ou celui des Amis de la Conf : http://www.lesamisdelaconf.org/

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