Pour une écologie humaine complète

Entretien avec Georges Guille-Escuret

Directeur de recherche au CNRS, docteur en biologie et en anthropologie, Georges Guille-Escuret utilise sa double formation pour étudier les conditions de coopération durable entre « sciences dures » et « sciences molles », écologie et sciences sociales. Il a publié à la fin de l’année dernière L’Écologie kidnappée (PUF, 346 pages), essai à la fois théorique, historique et critique sur les difficultés intrinsèques à l’écologie et les fourvoiements des divers écologismes présents et passés qui s’en prévalent pour en détourner les travaux ou en compromettre le travail proprement scientifique. À suivre la métaphore suggérée par le titre, l’écologie n’est toujours pas une science adulte, maintenue sous tutelle de « minorité prolongée » par celles et ceux qui ont intérêt à réduire ses résultats à des considérations morales, politiques, religieuses, voire à des peurs et à toutes sortes d’émotions n’ayant rien de scientifique quant à elles. En analysant l’histoire de cette discipline aujourd’hui mal reconnue dans l’enseignement et la recherche de ce pays, l’auteur soutient la nécessité d’une écologie à la fois « matérialiste » et « humaine », qui intègre l’anthropologie, la sociologie et le regard historique comme autant de « sciences de la vie », pour enfin devenir « complète ». Il a bien voulu répondre aux questions de ContreTemps.

ContreTemps : Pourquoi faut-il partir de Darwin pour saisir la véritable naissance de l’écologie ?

Georges Guille-Escuret : D’abord, parce qu’il fut le premier à concevoir la nature à travers des systèmes organisés, plus ou moins vastes et durables. Ensuite et surtout, parce que la façon dont il appréhenda ces systèmes, loin de représenter une ébauche surannée, demeure difficile à assimiler, y compris pour les biologistes actuels.

CT : Comment les apports de Darwin ont-ils été dévoyés ou occultés, pour quels effets encore sensibles aujourd’hui ?

GGE : Cela peut se résumer simplement : Darwin se concentra sur des interactions, bien avant la naissance du mot. Mais cette authentique révolution méthodologique a suscité une forte résistance, et beaucoup de ses prétendus disciples, ou admirateurs, se sont évertués à remplacer indûment les interactions par des relations classiques de cause à effet, idéologiquement plus tentantes et plus manipulables.

CT : Quel exemple simple peut-on donner d’interaction réduite à une telle lecture simpliste et manipulable idéologiquement ?

GGE : La « lutte pour l’existence », selon Darwin, désignait tous les types de rapports avec le milieu : parasites, prédateurs et même climat. Elle a été rapetissée par le « darwinisme social » à la compétition entre les individus de la même espèce. Le concept écologique a été défiguré en une vision psychosociologique propre à servir le libéralisme.

CT : Comment expliquer que, dans les « sciences de la vie », la génétique ait pris le pas sur l’écologie ? Est-ce scientifiquement « légitime » ?

GGE : Il existe, dans les sciences comme dans les sociétés qui les entourent, des concurrences permanentes mais fluctuantes entre des genres de connaissance différents. L’une des plus sensibles, aujourd’hui, est la rivalité entre les savoirs techniques et théoriques. En bref, la théorie, décriée comme critique et négative, se trouve dans une position de faiblesse extrême devant les aptitudes, estimées innovantes et positives, des techniciens. La génétique, science expérimentale en pleine effervescence, profite de cette situation au détriment d’une écologie qui privilégie le rapport entre observation et théorie. Et elle tend ainsi à opposer sans inconvénient une fin de non-recevoir aux avertissements méthodologiques relevant de l’écologie.

Certes, l’outrecuidance des technocrates affronte par ailleurs des contestations virulentes dans la société, à commencer par celles de l’écologisme, sauf que cette opposition émane de la philosophie et de la morale : hors de la science, donc. L’examen des interactions, des solidarités et des contradictions se trouve alors étouffée par un antagonisme entre les apprentis sorciers et les sages. C’est la consistance particulière de la recherche scientifique que ce duel imbécile évapore et, pour le coup, il y a tout lieu d’en être angoissé.

CT : En quoi les « sciences de l’environnement », qui tiennent elles aussi le haut du pavé, ne sont-elles pas vraiment des sciences du point de vue de l’écologie ?

GGE : La multiplication des « sciences de l’environnement », en fait une série de secteurs gestionnaires, puis leur reconnaissance effective en tant qu’ensemble présumé pertinent, reposent sur la volonté inconsciente de construire des études du milieu hors des méthodes par trop contraignantes de l’écologie. Nous assistons à la formation d’une mosaïque de savoirs empiriques qui ne sont reliés entre eux que par de bonnes intentions, comme si celles-ci pouvaient évacuer la nécessité d’un programme.

CT : On a vu récemment (Libération, 27 février) le biologiste Gilles Bœuf, président du Musée national d’histoire naturelle, prôner le « biomimétisme » comme voie pour une « écologie humaine ». Qu’en pensez-vous ?

GGE : Cela ne saurait être une « voie » à proprement parler : tout au plus un outil agissant sur un secteur limité. Les biologistes proposent parfois des astuces techniques en guise de « fil rouge » scientifique. Chacun peut rêver à des « baguettes magiques », mais le pari sur une panacée représente un risque. Cela dit, j’ignore tout de l’ampleur et de la portée que Gilles Bœuf entend donner à sa proposition : a priori, la crédibilité de celle-ci sur des horizons imaginaires déterminera néanmoins sa capacité à séduire.

CT : Quelle place exacte devrait avoir selon vous l’écologie dans l’enseignement et la recherche en France, si elle était enfin considérée comme une science adulte ?

GGE : À moyen terme, il convient d’espérer que l’organisation de la nature scrutée par l’écologie et l’organisation du monde humain intéressant les sciences sociales soient abordées précocement et conjointement dans nos programmes d’éducation : progressivement, s’entend. Il y a là un enjeu majeur : apprendre aux élèves à discerner d’autres phénomènes que la sacro-sainte relation de cause à effet. Mine de rien, cette préparation pourrait aider les professeurs à lever bien des verrous sur des questions brûlantes, la plus évidente étant la causalité divine opposée à la théorie de l’évolution. Mais il conviendrait pour cela que l’on ait assaini la situation dans la recherche où, comme au XIXe siècle, des spécialistes du comportement, ou de la biologie moléculaire, continuent à vouloir inféoder l’écologie à des causes ultimes, tel le « gène égoïste » des sociobiologistes, postulant que les actes altruistes des organismes révèlent en réalité des stratégies des gènes eux-mêmes pour se répandre sur les générations suivantes. Le sacrifice d’un individu peut permettre à un gène X d’augmenter sa représentation dans le futur. Pour démentir la fantasmagorie, il faudrait trouver une espèce suicidaire, mais son absence ne confirme nullement cette causalité.

De par sa construction, l’écologie est la seule discipline du vivant à pouvoir entretenir un dialogue direct avec les sciences sociales, qui, symptomatiquement, attirent des tentatives « réductionnistes » homologues. Il manque la volonté politique, au sens le plus large, de garantir la permanence de ce dialogue, face à la volonté flagrante de l’empêcher : les enjeux sont immenses, mais ils menacent, entre autres choses, le confort de la technocratie. Les questions relatives à l’énergie, à l’alimentation, ou à l’agronomie sont abordées sans la société. Inversement, les crises politiques sont regardées hors des tensions écologiques.

CT : Dans les divers écologismes, vous pointez le recours abusif aux émotions, et surtout à « la peur, mauvaise conseillère », et vous rappelez que l’humanité, domestiquant plantes et animaux, n’a cessé de créer des OGM. Entretenir la phobie des OGM, serait-ce pour les écologistes une façon de ne pas s’en prendre frontalement à l’agriculture industrielle, et au-delà, au capitalisme ?

GGE : Indubitablement. Que la motivation soit consciente ou non, le résultat se résume bien à cette esquive. La crainte est respectable si elle stimule un effort de raison, mais elle devient parasitaire quand elle entend réduire le champ des réflexions à mener. Les OGM figurent une catégorie supplémentaire de moyens techniques susceptibles de modifier génétiquement les organismes s’ajoutant à celles qui existaient déjà depuis des millénaires : n’oublions pas que Darwin a pensé la sélection naturelle en s’interrogeant sur la sélection artificielle opérée par les éleveurs et les cultivateurs.

Aucune technique n’est louable ou condamnable en elle-même : tout dépend de la façon dont la société se l’approprie. La transgenèse, sous le double contrôle de la recherche publique et de l’écologie (surveillance politique, d’un côté, et méthodologique, de l’autre), peut apporter des solutions à des problèmes contemporains parmi les plus graves. Pourquoi, alors, les militants parlent-ils si peu des dispositifs juridiques qui ont autorisé sa confiscation par des intérêts privés ? Je pense notamment à certaines décisions prises sans coup férir à l’ONU, voici une quarantaine d’années sur l’appropriation d’entités biologiques.

CT : Parmi diverses sources d’erreur dans les « sciences de la vie », vous pointez l’exclusion de la dimension diachronique. S’agirait-il de faire oublier la vieille maxime sceptique selon laquelle il ne saurait y avoir d’« expérience reproductible » sur les êtres vivants ?

GGE : Le problème ne réside pas dans une exclusion du diachronique, mais plutôt dans une négligence du nécessaire va-et-vient entre diachronique et synchronique. On en revient au génie de Darwin (homologue à celui de Marx face à la société) réalisant que les situations permettent de comprendre les transformations et vice versa. L’ordonnancement d’un écosystème révèle l’évolution, et l’évolution éclaire les écosystèmes.

Beaucoup de secteurs de la  biologie produisent, de fait, des expériences reproductibles sur les êtres vivants grâce à la facile délimitation d’un organisme : l’expérimentation s’effectue sur des quantités d’individus similaires. L’obstacle que vous mentionnez se situe au niveau des communautés, fluctuantes et, au sens strict, insaisissables.

Cependant, la fascination entretenue par la philosophie au sujet de l’expérimentation détourne du fait qu’elle est un sous-ensemble de l’analyse comparative. La scientificité devrait se discerner, au départ, dans la rigueur de la comparaison. L’insouciance de l’épistémologie à cet endroit n’a rien d’innocent : une philosophie disqualifie par décret tout espoir scientifique sur des domaines sur lesquels elle entend conserver une souveraineté.

CT : En quoi une écologie et une sociologie qui seraient « matérialistes », en même temps qu’historiques ou diachroniques, diffèreraient-elles des autres, dans leurs méthodes et leurs résultats ?

GGE : Vous touchez un point névralgique qu’un travail de sape éminemment idéologique s’emploie à ignorer. En pratique, le sens du mot « matérialiste » se dédouble, en ce qu’il désigne, d’une part, une conviction opposée à l’idéalisme et, d’autre part, en deçà de la métaphysique, un principe méthodologique inhérent à l’activité scientifique. Un parti pris idéaliste équivaut à une faute s’il se manifeste à l’intérieur de l’exercice de la science, laquelle s’interdit tout pari sur l’essence ultime des choses. Certains grands biologistes ont été de fervents chrétiens « à la ville » tout en respectant scrupuleusement les contraintes de leur profession au laboratoire : c’est-à-dire, travailler hors de l’hypothèse selon laquelle une idée précéderait la matière et déterminerait sa constitution. Bref, l’idéalisme ne figure en science que sous forme de parasite, en réintroduisant le soupçon de l’idée primordiale par l’entremise d’expédients sophistiqués.

La science travaille sur de petits mondes, limités dans l’espace et bornés dans le temps. Il lui faut veiller à ce qu’un résultat acquis dans un de ces cadres ne soit pas reporté dans un autre, plus vaste ou plus réduit, par la seule force de l’analogie : la démonstration doit y être confirmée, ou bien le transfert portera en lui le danger d’une déformation.

Si brutale soit alors la réponse à votre question, elle ne prête guère à négociation : il faut qu’une écologie et une sociologie s’arriment au matérialisme pour être scientifiques. Et, comme elles partagent la charge d’élucider des interactions, lesquelles se révèlent à travers leurs propres changements, un raisonnement y demeure inachevé tant qu’il ignore la perspective diachronique.

Beaucoup de commentateurs tendent à nier que ces deux domaines, sociologie et écologie, puissent appartenir à la science, sans pour autant renoncer à les coloniser. Leur scepticisme ne perdrait rien à camper dans la philosophie, sinon qu’il donnerait aux arrogants scientifiques la permission d’essayer « quand même ». Quitte à ce que ceux-ci affrontent, ensuite, la critique extérieure sur la base des travaux effectués, et non plus sur le pressentiment d’un échec fatal de l’entreprise.

CT : Quels bénéfices les écologues pourraient attendre de « l’écologie humaine » que vous réclamez après d’autres (comme votre maître Jacques Barrau) ? et les militants écologistes ? et ceux qui se préoccupent de l’avenir des sociétés humaines ?

GGE : De nouveau, la réponse se situe dans une omission soigneusement entretenue. L’existence d’une science ne se déduit pas platement d’une obéissance à des critères techniques d’analyse. Il lui faut un chantier où, devant les autres sciences, puis devant la société, elle assumera la responsabilité du savoir à élaborer. Le chantier de toute l’écologie se retrouve aujourd’hui en miettes, parce que sa responsabilité lui a été volée. Avec cette précision qu’elle ne s’est mobilisée, ni contre le fractionnement, ni contre le détournement consécutif : la plupart des chercheurs ont fui le fardeau des « synthèses », jadis revendiquées, après avoir compris qu’il s’étendrait forcément jusqu’à l’homme.

L’écologie a toujours gardé l’homme pour la fin, en guise de dernier chapitre et en bout de course afin de refouler une responsabilité rebutante aux yeux d’un naturaliste. Il apparaît maintenant que bâtir une écologie humaine déterminera de façon centrale son aptitude à récupérer sa mission. En sens inverse, les militants actuels se fourvoient en s’obligeant à choisir entre le parti la nature et celui de l’histoire, ou entre l’écologique et le social. Les interactions ne s’arrêtent pas sur des frontières. On n’aurait nullement avili l’essence politique des crises du Rwanda et du Darfour en relevant qu’elles incorporaient des tensions écologiques. Barrau expliquait que les relations entre les hommes et la nature sont indissociables des relations entre les hommes eux-mêmes. Les unes ne se transforment pas sans que les autres changent. Mondialisation oblige, ajoutons : de moins en moins. Qu’un champ de recherche se concentre sur ces interdépendances-là et l’écologie toute entière retrouvera sa cohérence à travers sa responsabilité. Les marxistes cesseront de simplifier la participation de la nature à la production, ou de négliger les limites de cette participation. Quant aux écologistes, ils ne colmateront plus les lacunes de l’information avec une morale « naturiste » qui tend à prôner la nostalgie contre le progrès, en suggérant que les vilaines techniques engendrent de leur propre chef la technocratie et la domination. Cela fait environ trente-cinq ans que ces résolutions reculent devant des exigences formulées au loin. La méthode, hélas, ne fait pas partie des mots à la mode.

Pour ce qui est de leur présent comme de leur avenir, les sociétés contemporaines produisent le monde qu’elles habitent en supposant que le libéralisme de la vie les secondera. Mais les autorégulations de la nature demandent en général quelques millions d’années et passent par des crises catastrophiques. Planifier un avenir social hors de la nature, ou vice versa, revient à accepter le prix d’une régulation qui s’opèrerait au prix de séismes à la fois sociaux et naturels, mais que seule la nature « penserait ». 

Propos recueillis par Gilles Bounoure. Publié dans le numéro 26 de Contretemps.

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