Pour une épure de la rupture

Les débats programmatiques semblent reprendre vigueur dans la dernière période. Après les espoirs déçus, qu’ils aient été électoraux ou organisationnels, le mauvais temps actuel nous ramène à des questions de fond, presque d’introspection.

Parmi ces nombreux débats, notons celui qui s’est déroulé à l’été 2013 sur la contrainte européenne, la sortie ou pas de l’euro et les questions monétaires sous-jacentes. Mais d’autres questions refont surface. Pour preuve, les échanges entre Samy Joshua et Gilbert Dalgalie, Claude Kowal, Catherine Samary, Patrick Silberstein, à propos de la transition et l’autogestion, ou la contribution récente de Thomas Coutrot, reprise par le site, sur la « compétitivité et la croissance ». Tout le monde s’y met un peu, citons à ce titre le texte de Laurent Maffeïs, « L’enjeu constituant de la propriété » sur le site du Parti de Gauche. A regarder ici ou là – hormis l’indigence du NPA en la matière et pour cause – chacun essaye de se pencher sur le «projet » de rupture, notamment sous l’angle économique et celui des rapports sociaux.

Mais ces réélaborations et échanges partagent rarement le même horizon temporel. Alors que certains passages du texte de Coutrot ouvrent débat sur les premiers pas de la rupture, on ne peut pas dire cela des échanges déjà cités sur l’autogestion qui se placent plutôt sur un horizon beaucoup plus lointain de la transition. La même remarque pourrait être faite, sans aborder le fond, du texte cité du Parti de Gauche.

Evidemment il y a des liens entre tout cela et il n’est pas question de restreindre nos réflexions. Mais il se trouve malgré tout que notre grande faiblesse ne tient pas à la capacité d’inventer un futur monde libéré de la propriété privée des (grands ?) moyens de production et de rêver d’une démocratie sociale qui réunifierait le travailleur et le citoyen. Il est dans la pré-élaboration d’un programme social et économique des tout débuts de transition.  Ce vide programmatique n’est sans doute pas gênant pour les petits secteurs minoritaires du salariat qui estiment qu’il suffit de « pendre les patrons » ou qui croient encore que le capitalisme fonctionne comme il y a 50  ans. Mais ça l’est pour intéresser, instruire, convaincre une plus grande partie du salariat. J’ai déjà souligné ceci plusieurs fois. Et nous n’aurions pas trop de nos forces collectives, au sens le plus large possible, pour définir le périmètre de ce débat et ses axes. Le débat sur l’Europe et l’Euro était un bon début malgré tout.

Le contre-exemple absolu (ceci pour alléger notre faute !) est cet article paru sur le site du Parti de gauche. Une sorte de manifeste contre la propriété privée qui nous transporte à des lustres d’anticipation maladroite et par certains côté ultragauche. Car ce qui affaiblit souvent la gauche de la gauche c’est de n’avoir aucun pont cohérent entre la défense de certaines revendications immédiates (pas toujours très élaborées d’ailleurs) et des projections très lointaines et hasardeuses sur un monde meilleur.

Je voudrais souligner à nouveau ici que la soi-disante dégénérescence du PS tient sans doute à de multiples facteurs bureaucratiques, sociologiques, idéologiques, historiques… mais qu’elle tient aussi à l’impossibilité désormais de réaliser, sans affrontement social de grande ampleur, des réformes progressistes dans le domaine socio-économique. Ceci étant dû au nouveau fonctionnement du capitalisme, à la mondialisation financière et pas seulement à la détérioration des rapports de forces sociaux (puisque dans les faits en France cette impasse s’est révélée dès 1982/83). Il fut une époque où l’on pouvait jongler entre les deux classes. Cette époque est révolue ; quitte à devoir choisir son camp autant choisir celui de la « modernité » c’est-à-dire du capitalisme mondialisé et ses contraintes. Par contre, la « gauche passéiste » dénoncée par Valls est effectivement celle qui ne peut gagner d’aucun côté : le peu de réformisme qui lui resterait dans les veines n’a aucun moyen de passer à la pratique dans le capitalisme contemporain. Valls l’emportera donc par forfait, car il sait que ni Aubry, ni le pitre Montebourg ne vont rompre avec leur ligne du « gagnant-gagnant » d’entre les classes. C’est donc à tort, qu’ici ou là dans quelques articles sur le PS émanant de nos rangs, on trouve des traces de la vieille musique « si au moins ils osaient appliquer leur programme ».

Mais, si la gauche parlementaire est définitivement hors sujet depuis… 30 ans, comment nous-mêmes répondons nous aux contraintes systémiques qui ont produit l’impasse définitif du réformisme ? Comment formulons-nous quelques points de repère pour illustrer le « possible » d’un début de rupture ? Sur la dispersion continentale et mondiale de la production, versus la concentration du capital ? Sur –comme l’indique Coutrot – la rupture énergétique ? Sur l’incursion dans les profits et l’élaboration de nouvelles contraintes fiscales ? Sur le droit du travail, les contre-pouvoirs dans les entreprises, le changement complet à assurer en matière de réorganisation des filières et des entreprises ? La question du blocage de la finance spéculative mondialisée et le risque pris ainsi sur certains supports de l’épargne populaire (au risque de voir une partie de la population se retourner contre le nouveau pouvoir) ? Le contrôle sur le bilan des banques en vue de restructurer le secteur ? La question du marché en général et de la propriété privée individuelle ? Comment formuler notre attaque contre le marché sans rouler des mécaniques et se voir accusés d’ouvrir une période de grande pénurie ?

Je me répète :

· Il ne s’agit pas d’écrire un programme complet, exhaustif et donc hasardeux et contre-productif. Mais d’oser une épure.

· Il s’agit d’un cadre général, d’un certain nombre de repères qui puissent déroger de l’ultra propagandisme lointain.  Surtout d’aboutir à un ensemble cohérent où les différents items se recoupent.

· Les compétences hors de notre courant existent. Il faut fédérer un effort analytique notamment dans des domaines techniquement complexes.

Sans aller trop loin. Car, faut-il le rappeler, la transition est fondamentalement un compromis. Ce ne sera pas l’entrée de troupes révolutionnaire dans un parlement déserté. Le bras de fer sera long et constant. C’est un compromis qui tient compte de toute une série de rapports de forces, nationaux et internationaux, des formes de mobilisations sociales (qui ne durent jamais longtemps à moins d’enrégimenter la société). Il n’est donc pas possible d’écrire l’histoire avant qu’elle ne se produise. Et les as de la « socialisation » à tour de bras et de l’expropriation des actionnaires (de tous ?)  devraient nous faire sourire. Mais cela ne doit pas nous délivrer complètement de cet exercice. Nous proclamons la « rupture » mais nous sommes publiquement muets sur les premiers pas possibles de celle-ci. Ne faisons pas l’erreur du NPA de n’être que le parti des luttes et des « copains qui se battent dans les taules » parce que la confrontation au réel et à la complexité des nouvelles donnes lui donne le vertige.

Quelques événements récents et non français devraient être débattus. Par exemple, la pression qu’il y a eu sur l’électorat écossais (nonobstant la césure campagne / ville) sur la sortie forcée de la Livre sterling, sur la dette et le système bancaire. On voit bien que ces questions ne sont pas occultées et participent, dans nos sociétés, au débat public, à la prise de conscience des contraintes et à la formulation des possibles. Autre exemple, celui de la dette argentine. Comment se prévaloir d’une autre stratégie que celle du gouvernement Kirchner en évitant la catastrophe de l’autarcie financière ? Est-ce que la démarche de l’Equateur en 2007 peut être possible et suffisante pour un pays comme la France et en Europe ? Et si la transition est bel et bien un compromis, où se situerait dans ces affaires financières les deux lignes rouges à ne pas franchir ni à gauche ni à droite ? Il n’est plus possible de répondre à ces questions par un renvoi dédaigneux au jour J où se posera le problème. Ecosse, Argentine sont des laboratoires concrets des questions soulevées par la mondialisation financière. A quand, aussi, notre bilan exhaustif de la révolution bolivarienne au Venezuela en matière économique et surtout industrielle ?

En travaillant ces questions, en leur donnant une cohérence nous éviterons le grand écart entre revendications sociales immédiates et évocation abstraite d’une « autre société ». Nous pourrions influencer plus de militants dans la gauche radicale en les aidant à sortir eux-aussi du pur propagandisme et de la gesticulation. Surtout, nous améliorerions nos discours publics. Nous pourrions gagner quelque crédit nouveau dans les organisations syndicales et parmi les catégories les plus demandeuses d’un passage de la critique morale à la critique programmatique du système actuel. Ne nous y trompons pas, les affaires écossaise et catalane ne se résument pas à la seule question démocratique et nationale. Elles sont des laboratoires en matière de contraintes systémiques et pointent le trouble des réponses progressistes.

Claude Gabriel

 

 

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