Premier retour sur 5 samedis jaunes

L'affaire, paraît-il, est entendue. En cinq samedis, le 8ème Président de la République et le 23ème Premier Ministre de la 5ème République auraient plus reculé que ne l'ont jamais fait leurs prédécesseurs depuis les accords de Grenelle concédés par Pompidou. De fait, il faut remonter au 14 juillet 1984 pour retrouver un exécutif aussi humilié et contraint d’agir sous la pression de la rue. Mitterrand remplaçait alors Savary par Chevènement et Mauroy par Fabius : était rayée la réforme votée par les député.e.s le 22 mai précédent pour concéder au million de manifestant.e.s qui venaient de fouler le pavé parisien le 24 juin le statu quo sur l'enseignement diocésain. A ceux qui déduisent de l’avalanche de rebuffades qui vient de s’abattre sur le couple exécutif en place que le dénouement de la crise de régime est proche, rappelons simplement que Mitterrand occupa encore l'Elysée onze ans durant.

Aujourd'hui, l'exploit du 24 juin 1984 est réédité par un quart de million de manifestant.e.s dénombré par les préfet.e.s dans les quatre coins de l'hexagone et à la Réunion le 17 novembre, et, pour les trois samedis suivants, par les quelques milliers affluant à proximité de l'Elysée et de l'Assemblée nationale. Des lois votées par la représentation nationale sous la houlette dirigiste d'un exécutif sans contrepoids sont en voie d’être révisées à la hâte sous la gouverne du même exécutif. Est-ce à dire que comme en 1984 il y ait changement d’orientation et mise en œuvre des décisions de la rue ? Un minimum de prudence et d'inventaire s'impose de toute évidence.

Gilets jaunes contre Macron : le néo-conservatisme en marche
A droite et à l'extrême droite, le bilan de l’épisode qui s’achève est facilement dressé. A la suite de Le Pen, chacun.e a reconnu le "peuple central" dans le mixte de petit.e.s et de moins petit.e.s qui bivouaquent sur les ronds-points depuis trente jours, ce "peuple central" qui incarnerait l'identité inquiète - et peut-être improbable - du pays. A l'approche du 17 novembre, à l'unisson avec les très réactionnaires éditorialistes de la presse régionale et avec les pages "gilets jaunes" du web, toutes les droites et extrêmes droites surenchérissaient sur l'indigne taxation des automobilistes et sur les indispensables et impératives coupes dans les "prélèvements obligatoires".

Organisations patronales, partis de droite et d'extrême droite se plaçaient par medias interposés sur l'agenda politique des protestataires. Exigeant le statu quo dans le régime d'exception du gazole non routier (le GNR), le BTP et les entrepreneurs propriétaires des engins agricoles surent très vite  se glisser dans la brèche du 17 novembre et obtenir le recul écologique majeur de Philippe au moyen du blocage éclair des sites stratégiques des importateurs et raffineurs de pétrole : le GNR en France continuera à être exonéré comme le kérozène et le gazole mal raffiné des liaisons maritimes.
A compter de l'annulation des hausses législatives sur les carburants routiers et non routiers, ce qui reprit le pas à droite fut l’obsession sécuritaire et donc le rétablissement de l'ordre à Paris, Bordeaux, Nantes et Toulouse et le rétablissement du trafic dans les ronds-points qui commandent l'approvisionnement des centres commerciaux sur rocades et l'accès de leurs clientèles. Une subtile distanciation à mi-chemin des gilets jaunes comme de l’exécutif se généralisa, à compter de ce moment-là, dans les "corps intermédiaires" qui structurent les opinions conservatrices.

Cet inventaire des mouvements à droite resterait très incomplet en l’absence d’analyses des réponses adressées à ces « corps intermédiaires » par le couple exécutif dans la deuxième phase. Dans la première phase, la taxe carbone est abandonnée dans son principe, le gouvernement acte l’opposition victorieuse des sous-traitants et autres PME dont les marges sont compromises par le « signal prix » sur le GNR, alors que les grands groupes donneurs d’ordre (Bouyghes, Vinci, Eiffage, Suez…) sont en capacité de les assumer et de les répercuter sur leurs clients et leurs sous-traitants et donc maintenir leurs objectifs de profits. Dans la deuxième phase, les solutions de sortie de conflit programment bel et bien ces coupes dans les « prélèvements obligatoires » que tous jugent impératives et urgentes : les gilets jaunes, l’extrême droite et le parti gouvernemental de droite historique de la 5ème République et ses satellites font chorus avec LRM et l’exécutif sur ce point essentiel, chacun.e se sentant simplement plus légitime et plus efficace que les titulaires actuel.le.s et leur disputant médiatiquement la mise en œuvre et la capacité à obtenir l’adhésion populaire. Au nez de ces rivalités, Macron a très solennellement annoncé le 10 décembre, devant 23 millions de téléspectatrices et téléspectateurs, 100 euros supplémentaires à la valeur travail du SMIC « sans un euro supplémentaire pour l'entreprise » et ses clients.
Il n’est pas inutile dans l’inventaire d’insister sur l’originalité de la mesure. Macron ne prend pas seulement de vitesse l’ensemble de l’échiquier partidaire légitimiste et conservateur : la voie empruntée pour répondre à la crise du « pouvoir d’achat » est en train de distinguer la France des autres économies capitalistes en recourant à une nouvelle couche d’étatisation de l’économie, en l’occurrence l’étatisation d’une part significative de la masse salariale nationale.
La prime d’activité a pour origine, en effet, la fusion du volet financier du Revenu social d’activité et de la Prime pour l’emploi. En 2001, celle-ci fut créée pour contrebalancer les hausses de CSG : les salarié.e.s bloqué.e.s au SMIC étaient incité.e.s au travers d’un crédit d’impôt à supporter leurs frais professionnels en toute circonstance. En 2016, les compléments financiers du RSA furent fusionnés avec cette prime pour l’emploi, et le crédit d'impôt devint une allocation pilotée par les autorités des Caisses d’Allocations Familiales (soit un peu moins de 10 milliards d'euros en 2017).
Aujourd’hui en très grande difficulté, l'exécutif ferait élargir par ses député.e.s le montant et l'assise de la prime d’activité très au-delà de ce qu’avait programmé la communication sur le plan pauvreté du 13 septembre dernier, 1 milliard d’euros de complément annuellement. Le desserrement des verrous budgétaires annoncé le 10 décembre est donc substantiel : 2,5 milliards d’euros de dotations supplémentaires en 2019. L’intervention étatique dans la gestion de la main d’œuvre sort dotée d’un nouvel outil de l’épisode gilets jaunes : pour maintenir un bas niveau de salaires, les circuits financiers étatiques sont étendus de 10 à 15 milliards d’euros pour compléter, en l’absence de revalorisation salariale, le revenu des salarié.e.s pauvres, qu’ils soient ou non fonctionnaires, tandis qu’une part substantielle de la masse salariale (primes et heures supplémentaires) sont « désocialisées » et défiscalisées.

Relevons que le discours présidentiel du 10 décembre réaffirmait sans ambages les objectifs de coupes dans l'UNEDIC, les caisses de retraite et dans les autres "prestations" de l'Etat, soit un contrôle renforcé des chômeuses et des chômeurs, un contrôle serré des cotisations effectivement acquittées durant la vie active à chaque entrée en retraite et un contrôle vigilant du respect de ses obligations (de parentalité, d’insertion…) par chaque allocataire.

Un dernier point dans cet inventaire des sources et des effets du face-à-face entre les gilets jaunes et l’exécutif. Il ne peut pas ne pas être replacé dans la conjoncture continentale. Elle est hypothéquée par la pleine entrée de l’Asie dans « l’atelier du monde » en ce qu’elle fracasse les ambitions des classes dirigeantes européennes et leurs espoirs de maintenir les ressorts de leurs positions planétaires et de leurs profits : ceux-ci sont et seront toujours plus compromis. La révision de l’attention qu’ils prêtèrent à la croissance de leurs marchés intérieurs sous la contrainte des années 68 les divise entre petits et gros ; l’abaissement des « coûts du travail » qui les unit les conduit à démanteler le droit du travail, pilier de l’Etat de droit ; la militarisation des frontières qu’ils systématisent banalise la militarisation de leurs forces de l’ordre intérieures. Dans chaque pays, les classes possédantes et les castes dirigeantes se divisent et se jettent dans la course au néo-conservatisme du 21ème siècle.
Répliquant l’hystérie de la campagne de 2017, ces quatre semaines pourraient bien avoir initié l’acte 2 du dégagisme à la française : car abîmés, LRM et Macron en sortent néanmoins avec un indéniable avantage sur leurs opposants RN, LR et UDI. Ils pourraient donc bien être la matrice de la capitalisation politique sur les colères des ronds-points, et cet objectif est celui de la concertation de dix semaines qui descend au niveau du presque million d’élu.e.s locaux et consulaires. Nombre de maires LR ou sans étiquette, orphelin.e.s des anciens parrainages départementaux et régionaux, pourraient céder aux sirènes du dialogue direct avec l’exécutif, à l’image des grands maires comme celles et ceux de Toulouse, Nantes…    
La gauche orpheline de stratégie
A gauche, l'inventaire du parcours de novembre et décembre est très difficile. Notons que l'offre de services du très malléable Laurent Berger à l'exécutif s'est attiré peu de dénonciations. A l'inverse, les critiques à l'intérieur et à l'extérieur de la CGT ne manquent pas dans le registre "il aurait fallu "converger" avec les gilets jaunes". Deux faits majeurs vont à l'encontre du bienfondé de cette attente de convergences des « luttes ».

Le premier est que depuis 1995 inclus nous n'avons obtenu, malgré de puissantes mobilisations (1995, 2003, 2005-06, 2010, 2016), que peu de reculs du pouvoir. Est-ce pour autant raisonnable de monter dans le premier véhicule venu, fût-il jaune ? Ce serait faire bon marché que, pendant et hors de ces mobilisations, dans l'entreprise et dans la cité, beaucoup d'efforts sont mobilisés pour asseoir la passivité des actives et des actifs. L'extrême parcellisation du travail, qui dépouille chaque collectif de site d’une compréhension et a fortiori d’une maîtrise de son environnement, est au centre de ces mécanismes de domination. Mai 68 a fait des possédant.e.s et des dirigeant.e.s français.es, à égalité avec leurs homologues italiens, les plus vigilants en la matière. Entre sous-traitance et franchises en chaîne, externalisation exhaustive pour recentrage sur les "cœurs de métiers", systématisation des CDD et de l'intérim, le fractionnement des collectifs d’ouvrier.ère.s et d’employé.e.s est planifié et géré au plus serré. Chaque fermeture d’usine ou de chaînes de distribution le confirme par les difficultés de résistance qu’elle pose comme dans le cas des Goodyear et des Whirlpool. Autant de questions que les figures des gilets jaunes, indépendant.e.s, salarié.e.s marginalisé.e.s, petit.e.s chef.fe.s d'entreprises balaient sans vergogne, tout comme la casse du droit de travail - bien que l'essentiel des richesses soit produite par des salarié.e.s. Aucun cahier de doléance électronique ne comporterait l’exigence d’abrogation du train loi El Khomri et ordonnances du 22 septembre, même le rétablissement du taux de majoration des heures supplémentaires de 2016 semble absent.
Fallait-il s'inscrire dans l'agenda des gilets jaunes, agenda imprévu et imprévisible, y compris par les initiatrices et initiateurs mis publiquement en avant ? Très certainement, le choix utile a été les maintiens du RV féministe du 24 novembre, de la journée privé.e.s d'emploi du 1er décembre, de la marche pour le climat le 8 décembre ainsi que la poursuite des mobilisations locales dans la santé et la psychiatrie... Les journées du 15 et du 18 - avec toutes les limites de mobilisations limitées aux équipes syndicales - également. Du reste, les infirmières le 27 novembre ont récusé le label gilets jaunes, tout comme nombre de lycéen.ne.s ensuite.
Le dédoublement des confrontations sociales, avec les effets miroirs des medias et des "réseaux sociaux", ne peut pas détourner de l'essentiel : si les réseaux patronaux par leur action sur les dépôts de carburants ont obtenu le gel du régime d'exception des GNR n’est-ce pas parce qu'à l'heure des pseudo mobilisations web 2.0 les lieux de continuité d'expériences, d'idées et d'initiatives restent primordiaux ? Dans ces organisations patronales, on n’ignore pas les enseignements de l’action des bonnets rouges contre les portiques de l’écotaxe à l’automne 2013. Le contraire serait surprenant chez les promoteurs actifs du ras-le-bol fiscal. Car les bonnets « rouges » tentèrent un premier coup d’essai en gilets jaunes dès le Grenelle de l’environnement : adhérents des MEDEF, CGPME et FNSEA bretons revêtirent le gilet jaune pour bloquer le 4 février 2009 le péage de la Gravelle et protester contre l’inscription au Parlement du vote de l’écotaxe alors appelée taxe Borloo. Faut-il laisser à l’ennemi le privilège de la mémoire et de la stratégie ? Parce que sans mémoire et débat collectifs peu peut être fait contre les pouvoirs, l'arc de forces CGT, FSU, Solidaires restera déterminant dans les prochains mois, quelle que soit l'impatience à bousculer l'agenda à gauche.

Le deuxième fait qui relativise les critiques acerbes adressées à la CGT est ce qui est appelé sans doute à tort "l'épuisement démocratique" et qui ressort en fait de l’usure des mécanismes de  gouvernance intallés en France par 1958. "On" ne gouverne plus par énoncé d'une politique, d'une orientation. Le mot clé est celui des consultants en politiques publiques, le "crantage". Archétype le plus récent, la suppression des cotisations dites salariales à l'UNEDIC, en fait financées par les augmentations de la CSG du 1er janvier précédent. Cette suppression programme en étape suivante la disparition des organisations de salarié.e.s dans les tours de table périodiques de répartition des indemnités pour recherche d'emploi, les fameuses négociations paritaires des conventions UNEDIC. Convoquée par le gouvernement, la négociation en cours et dont la clôture est fixée à février voit le patronat surenchérir sur les injonctions « d’économies » présidentielles : but de la manœuvre, transférer à l’exécutif et aux député.e.s les décisions de coupe dans le régime d’indemnités, étatiser l’UNEDIC comme le fut en son temps la Sécurité sociale.
Macron systématise la "désocialisation de la masse salariale", la contraction constante du salaire mutualisé pour couvrir les dépenses de santé, les temps de transition entre deux employeurs, entre deux métiers, le nécessaire soutien au logement locatif ou en accession, les transports urbains… La « désocialisation » et la défiscalisation de la masse salariale mise en avant le 10 décembre ne fait que faire progresser de quelques crans supplémentaires les mesures sédimentées depuis trois décennies, une pente que suivent sans barguiner le FN, LR, LRM, les continuateurs de Hollande et… les gilets jaunes.
Reste que l'étatisation via la prime d'activité d'une compensation de l'insuffisance notoire du SMIC et de l'échelle des salaires - aujourd'hui radicalement écrasée – va poser un nouveau défi dans la lutte économique des salarié.e.s contre les employeurs. Les salarié.e.s bloqué.e.s dans des tâches d’exécution et au SMIC se sentiront-elles et ils totalement impliqué.e.s dans les prises de risque de grève pour relèvement de salaires si la prime étatique d’activité leur donne du « pouvoir d’achat » ? Et est-il plus facile de négocier les qualifications et les salaires avec l'Etat promoteur des multinationales et de l'attractivité de la main d'œuvre qu'avec l'employeur, donneur d'ordres ou  sous-traitant, et ses émanations, MEDEF, CGPME ou AFEP ? Il va de soi que non : la prééminence étatique dans les « relations sociales » supplée les organisations de branches et les employeurs pour piloter les reculs des salaires mutualisés et des pouvoirs collectifs (santé, formation, aménagement du quotidien) qu'ils supportent.

L'étatisation de primes élargies et la "désocialisation" et défiscalisation de compléments de salaires solennellement promis le 10 décembre ne sont pas insuffisantes comme le prétendent les gilets jaunes, elles sont destructrices et porteuses d'un choix de société violemment régressif. Le déficit des lois de finances de l’Etat et de la Sécurité sociale en France planifie et la pression sur les bas salaires en vue de garantir la profitabilité du maximum de centres de profit dans l’hexagone, et les redéploiements forcés des systèmes de santé et d’enseignement, et le maintien d’une excellence coûteuse en matière d’ordre public et d’opérations militaires extérieures. Au centre de ces déficits : le poids du nucléaire civil et militaire et une dangereuse politique de comptoirs en Franceafrique et aux frontières est des continents américain et australien. Ainsi que le dumping fiscal au bénéfice des établissements les plus connectés aux flux continentaux et intercontinentaux : en 2019, le doublement du crédit d’impôt compétivité (CICE) à 40 milliards dont une moitié transformée en réduction pérenne des cotisations sur la masse salariale.

Le « crantage » de politiques publiques - qui innervent toujours davantage les relations dans la société - rend particulièrement difficile la confrontation au quotidien entre états-majors entrepreneuriaux (DRH, DAF plus qu’ingénieur.e.s d’exploitation ou cadres de production) et équipes syndicales. Les salarié.e.s ont fréquemment le sentiment, au vu d’annonces dimensionnées pour apparaître limitées, que les syndicats se comportent invariablement en porteurs de mauvaises nouvelles et de prédicteurs du pire – puisque le changement le plus immédiat n’est pas, en soi, catastrophique. C’est spécialement vrai aujourd’hui dans les institutions hospitalières, d’enseignement et de recherche. Les courants syndicalistes critiques ne manquent pas de souligner qu’à ce risque d’incompréhension s’ajoute un facteur de distance supplémentaire : les multiples procédures obligatoires (normes sociales, environnementales…) sont chronophages pour les délégué.e.s et les détournent du dialogue direct et quotidien avec les salarié.e.s., faisant des syndicalistes des salarié.e.s à part. Le syndicalisme de défense des salarié.e.s est ainsi efficacement combattu par le syndicalisme dit de négociations « au nom » des salarié.e.s.

On ne peut que relever le faible impact des manifestations des gilets jaunes au cœur des bassins d’emplois, dans les entreprises de services comme dans les unités de production. Ce n’est pas que les salarié.e.s concerné.e.s ne se sentent pas concerné.e.s par les hausses constantes des dépenses contraintes en matière d’énergie, de transports et d’habitat. D’ailleurs dans la plupart des agglomérations, à la différence de la région parisienne ou de la région lyonnaise, nombre de ces salarié.e.s côtoient dans le péri-urbain ces propriétaires de pavillons qui ont fait le gros des occupations de ronds-points. L’adhésion d’un grand nombre de gilets jaunes au tabou national de plusieurs décennies sur le relèvement du SMIC et des salaires ; leur renvoi dos-à-dos des syndicats et de l’employeur, de la gauche et de la droite… autant de positions exprimées de longue date dans les commerces et les stades du péri-urbain et que leur expression en ras-le-bol sur les ronds-points pouvait entraîner une petite minorité des citoyen.ne.s du péri-urbain, une petite minorité comme cela se vérifie dans plusieurs cas emblématiques tel que Flixecourt – avant même que le piquet de blocage ne pourchasse les migrants, n’agresse les employé.e.s de la grande distribution et ne bloque aujourd’hui les poids lourds ukrainiens, polonais, portugais… A Saint-Nazaire, malgré les démarches des syndicalistes du port, des gilets jaunes ont tenté de perturber les accès au port puis aux chantiers de l’Atlantique. Les gilets jaunes ont très souvent été perçus dans leurs entourages et leurs milieux professionnels comme des aventuristes.  

Si beaucoup a été étudié du mixte de classes populaires et de couches moyennes qui a revêtu le gilet jaune, il reste à étudier les partis pris et les distances de la moitié de la population active qui se compose d’employé.e.s et d’ouvrier.ère.s avec le mouvement des gilets jaunes, partis pris et distance déjà prégnants en Bretagne au moment de l’automne des bonnets rouges. Il y a fort à parier que l’idée d’une colère « par procuration » ne résisterait pas à cette analyse et que lui serait substituée le constat d’une contestation politique circonscrite et dans laquelle ne peut se reconnaître une majorité des salarié.e.s, toutes tranches d’âge et toutes origines familiales confondues.
 
Et maintenant ?
Au regard de l’efficacité de la réponse étatiste de Macron et de Philippe, les gilets jaunes - ce mixte encore une fois de certaines couches moyennes et de certaines classes populaires, où des femmes sont significativement présentes - se placent dans les traces de tristes reviviscences : celles de moments de convulsions politiques, boulangisme, irruption des anciens combattants de l'entre-deux guerres et poujadistes de la guerre d'Algérie. Beaucoup est à faire contre eux, contre la scène politique et la classe possédante. A distance des rituels Facebook ou de représentation "du peuple". Et en pleine conscience des connexions contemporaines entre pulsions autoritaires, xénophobie assumée et penchants plébiscitaires, lesquelles connexions ne prennent évidemment pas les habits des errements populistes antérieurs.

Le triste spectacle de la motion de censure à l’Assemblée dit assez le désarroi des forces d’opposition officielles à la gauche de Macron aujourd’hui. Le scrutin européen pourrait davantage encore le mettre en exergue : les spécialistes des études des marchés électoraux ne donnent pas plus de 30% d’intentions de vote à gauche, soit le score constaté au soir du premier tour de l’élection de 2017.

Le nécessaire aujourd’hui est vraisemblablement de, modestement, faire émerger des forums locaux où se croisent les interrogations et les choix de celles et de ceux qui agissent sur les terrains du droit, du féminisme, de la santé, de l’enseignement, du droit du travail, des salaires, des migrant.e.s, des transitions de sortie du productivisme et du consumérisme…
Le nécessaire aujourd’hui est aussi certainement de se mettre en état collectif de vigilance contre l’Etat fort qui est en train de prendre corps sous nos yeux. Les échéances devant nous pourraient ne pas être simplement électives.

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Auteur: 
Eugène Bégoc