Premières leçons de Grèce

Comme toujours les grands évènements (victoires ou défaites) conduisent à actualiser nos idées et nos orientations. Il en a toujours été ainsi ; c’est logique et salutaire. Ce qui s’est passé en Grèce avec la victoire de Syriza et la volte-face brutale de sa direction suite au succès indiscutable du référendum est, à n’en pas douter, un très grand évènement. Alors, même si la fin de cette histoire n’est pas encore écrite, ce semestre de changement politique en Europe ne peut laisser personne de marbre.

L’espoir de la victoire électorale de janvier fait place dans les cœurs et les esprits à la morsure d’une défaite d’autant plus amère en juillet que les acteurs et les instigateurs, contre toute attente, en sont les mêmes.

Programme et blocage européen

Aux élections de janvier 2015, Syriza a gagné sur la base d’un programme (le programme de Salonique) qui était loin d’être aussi radical que les attaques dont il a été l’objet dans les sphères de l’eurocratie (libérale et social-démocrate) voulaient le faire croire. Il s’agissait simplement, sur les privatisations, le salaire minimum, les loyers et les retraites, de revenir à la situation antérieure aux attaques déployées depuis 2010 dans le cadre des mémorandums européens. En synthèse, de refuser la continuation d’une politique d’austérité dont on a vu les effets mortels sur la population et l’économie grecques. Mais même cela s’est heurté immédiatement au rejet sans appel des institutions actuelles de l’Union européenne. C’est comme si un gouvernement de gauche élu en France voulait appliquer des engagements électoraux, par exemple sur le retour à la retraite à 60 ans ou la fin des allègements de charges patronales grevant les ressources publiques.

Certes le rapport de forces issu de pareils évènements ne serait pas le même dans un des  grands pays de l’Union européenne que dans la petite Grèce isolée comme elle l’a été, mais la racine du problème est la même. Non pas dans la « radicalité » supposée ou réelle du programme mais dans le veto européen de toute contestation de sa politique établie. Avec la Grèce, ceci est aujourd’hui d’une clarté cristalline : l’application d’un programme de réformes politiques et sociales (qui en elles-mêmes ne constituent pas nécessairement une rupture avec le capitalisme) ne peut se faire ni se négocier dans le cadre de l’Europe telle qu’elle est maintenant.

Donc le programme ou les mesures spécifiques (qui répondent évidemment au contexte propre de chaque pays), s’ils ont pour fonction première de mobiliser l’appui populaire le plus large possible doivent logiquement incorporer cette dimension, devenue visible par tous et toutes. Avant on disait concernant l’Europe : « désobéir et reconstruire », maintenant il faudra dire : « désobéir, rompre et reconstruire ». Autrement dit, pour permettre que s’opère une amélioration réelle des conditions de vie et de travail, il faut se préparer à la rupture avec cette Europe-là qui n’en veut absolument pas ! Preuve par la Grèce.

Rupture avec le cadre européen : priorité ou levier ?

À cet égard, dans le débat actuel, deux précisions s’imposent : sur la priorité de la question de l’Europe d’abord, sur ce qu’on a appelé « le plan B » plus accessoirement.

La rupture nécessaire et inéluctable avec le cadre européen actuel et ses institutions diverses (politiques, économiques, financières et monétaires dans cet ordre) ne peut pas être présentée comme une précondition de l’application d’un programme anti austéritaire – comme le fait pour son compte l’extrême-droite. Ce qui prime c’est toujours le programme (électoral ou de mobilisation) ; son application ou sa réalisation conduit logiquement à la rupture et il faut s’y préparer, contrairement à ce qu’a fait le gouvernement Tsipras. Le refus des diktats européens (pas simplement allemands) est la conséquence de la volonté de mettre en œuvre des mesures favorables aux travailleurs et à la population. Mais cette rupture ne remplace pas la politique de transformation. Soit dit en passant, c’est bien ce que fait le Front national en France pour ne pas trop s’étendre sur les contours sociaux de ses propositions et leur nature électoralement démagogique et socialement indéterminée.

La contribution de Michel Husson, publiée sur le site d’Ensemble, fait correctement le point sur cette question. Quant au fameux « Plan B », il apparaît trop souvent comme une alternative technique, voire monétaire au fil des négociations entreprises par le gouvernement grec. La plate-forme de Gauche de Syriza (avec ses nuances) a mis en avant une orientation permettant de garantir l’application du programme sur lequel Syriza avait été élue. Les moyens mis en œuvre pour ce faire, selon le déroulement des évènements, allait du contrôle des capitaux et des banques jusqu’à la mise en service d’une monnaie nationale interne transitoirement parallèle à la prévalence externe de l’euro. Tout cela mérite discussion, mais d’abord parmi les acteurs grecs. L’avalanche de conseils et admonestations de tous ordres par les bons docteurs en pureté politique ne doit pas susciter plus d’intérêt que cela…

Penser Europe et agir concrètement

Une chose est sûre après ce qui s’est passé ces dernières semaines : s’engager dans des négociations avec le diable sans se doter de la longue cuillère qui prépare la population à défendre ses intérêts contre l’Union européenne, sans la mobiliser largement pour cela, sans lui dire la vérité sur les options en présence, tout cela ne pouvait mener qu’à la catastrophe présente où c’est le gouvernement de Syriza qui met en œuvre une mouture aggravée de l’austérité et doit pour cela passer par-dessus les opinions et aspirations de son propre parti, en le disciplinant bureaucratiquement à marche forcée.

Ensemble a aussi publié un texte de Claude Gabriel au titre inutilement provocateur qui ne reflète guère son contenu. Claude y insiste à juste titre sur deux points clés à ses yeux. D’abord que les institutions européennes sont désormais partie prenante et agissante de tout conflit dans l’un des États de l’Union. Ensuite qu’il faut qu’il y ait une crise de ces institutions pour que puisse s’ouvrir une perspective réelle de transformation, car la déstabilisation du cadre national ne suffira pas dans le nouveau contexte. Il appelle donc à une réflexion sur ce plan stratégique à l’échelle européenne. On ne peut pas lui donner tort, mais sa manière de poser la question apparaît un peu abstraite.

La traduction politique du retournement grec ne peut ressembler à un vertige devant la profondeur du problème. Car le problème d’une mobilisation contre l’austérité (dans toutes ses dimensions de gouvernance du système) et de son déploiement anticapitaliste peut trouver sa solution dans la détermination d’une plate-forme de rassemblement correspondant au contexte présent et dans l’explicitation des moyens de son application transitoire en rupture avec la ligne de pente autoritaire du capitalisme européen tel qu’il est. Telles pourraient être des premières leçons de la Grèce. 

Charles Michaloux. Le 31 juillet 2015.

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Auteur: 
Charles Michaloux