Primaires de la droite. Fillon super star

Comme elle avait des airs de deuxième tour de présidentielle, de cette primaire de la droite on attendait que soit qualifié Juppé ou Sarkozy. Et ce fut Fillon ! Victoire écrasante au premier tour : Sarkozy dégagé, Juppé enfoncé. Victoire confirmée et renforcée au deuxième tour, Fillon rassemblant les deux tiers des voix.

On avait oublié que cette pseudo présidentielle était une primaire de la droite. Sarkozy et Juppé eux-mêmes s'y sont trompés, se neutralisant mutuellement. Celui-ci trop sérieux, celui-là trop agité, ils n'ont pas vu venir le gris monsieur Fillon. Estompant ses cinq années de Premier ministre sous Sarkozy efficace en l'application de leur commune politique, il s'est fait l'homme qui sait parler au cœur d'une droite bien à droite.

Sa victoire surprise a été permise par la cristallisation subite (1) d'une droite reconfigurée qui a vu en lui sa possible incarnation : un chef, à qui confier les clés du parti Les Républicains, qu'elle compte bien dans quelques mois porter à la Présidence, avant de rafler un nombre impressionnant de sièges à l'Assemblée.

Tout l'échiquier politique s'en trouve bouleversé.

Fillon, la révélation d'un peuple de droite ?

La lame de fond qui a porté Fillon lors de la primaire est une réplique des puissantes mobilisations qui ces dernières années ont conduit des centaines de milliers de manifestants à occuper le rue en défense de la famille et de la morale traditionnelles. Du « Mariage pour tous » en « Manif pour tous » et en « Jour de colère », la gauche est toujours surprise des capacités de combat de la droite, d'où l'oubli de ce qui se tramait à droite.
Fillon, lui, n'a rien oublié des ingrédients d'une idéologie de droite qui, une fois la gauche à terre et l'extrême droite contenue, peut devenir hégémonique. Florence Haegel propose une radioscopie instructive de la reconfiguration de la droite, elle explique que Fillon « incarne une tradition libérale sur le plan économique, identitaire sur le plan culturel et conservatrice sur le plan moral » (2).

Un « État en faillite », une France en déclin »... Ces thèmes incessamment répétés à droite, et parfois à gauche, offrent à Fillon une lettre de mission : « redresser le pays » ! Pour ce faire, s'impose une thérapie de choc : les recettes d'un ultralibéralisme qui jusqu'à présent a été contrarié par de fortes résistances sociales. Fillon, lui, se fait fort de lever les blocages à coup de décrets mis en œuvre dès les lendemains de son élection. Un mot d'ordre : désétatisation générale !

Diminution drastique des budgets sociaux, suppression de 500 000 poste de fonctionnaires, cure d'amaigrissement brutal de la Sécurité sociale, en vue de la privatisation du système de santé, et aussi d'éducation... « Tout juste pas possible », a prévenu Juppé, sans être entendu. Parce que le discours de Fillon est accompagné d'une musique qui enchante les oreilles de droite : les « valeurs » de la France, dans leur version les plus traditionalistes, la fidélité à la famille, modèle conservateur, un catholicisme ostentatoire, une défiance vigilante à l'égard de l'Islam, l'éloge du « travail » se traduisant en une invitation faite aux salariés de travailler plus longtemps (nouvelle réforme des retraites) et davantage (39 heures pour toutes et tous)... en acceptant de gagner moins.

De longue date Fillon se distingue dans le champ politique par une position spécifique et sans nuances concernant la Syrie et le rôle joué par la Russie : un « réalisme » qui oblige à s'entendre avec Bachar et Poutine. Sans, cette fois, s'embarrasser d'un excès de « valeurs ». La défense des « Chrétiens d'Orient », qui peut-être n'en demandent pas tant, devant suffire à garantir son humanisme...

De primaire à la présidentielle, entre coupe et lèvres

La primaire a mobilisé 4,4 millions de votants, la présidentielle s'adressera à 45 millions d'électeurs.

Nombre d’analystes à juste titre s'interrogent sur ce peuvent être le conséquences de ce changement d'échelle, le saut d'un panel sociologique fort étroit à une population d'une tout autre ampleur et complexité : quelle sera la capacité de cette droite très à droite à embrayer sur la réalité sociale et politique du pays ? D'où plusieurs questions...

° La droitisation filloniste est-elle une mauvaise nouvelle pour le Front national ? Celui-ci s'apprêtait à se confronter soit à un Sarkozy plombé par le bilan de son quinquennat et ses contradictions, soit à un Juppé fragile par sa modération et son ouverture aux réalités contemporaines. Avec Fillon la donne change.

Il est vrai qu'une partie de l’électorat intermédiaire, qui fluctue entre Les Républicains et le Front national, est susceptible de se reconnaître en Fillon. Cette possibilité, de premier tour, ne doit pas masquer, pour le deuxième tour, le risque d'un face-à-face entre Fillon et Le Pen. Compte tenu du programme anti-social de l'un et de la rhétorique démagogique de l'autre, nombre d'électeurs de sensibilité de gauche, voire centriste, peuvent être dissuadés de se prononcer lors du vote, situation qui offrirait au Front national des perspectives inédites.

A plus long terme, on peut se demander si cette droite-là, loin d'affaiblir durablement le Front national, ne va pas renforcer son audience au sein des couches populaires, en favorisant le ressentiment social, un nationalisme marqué au coin du racisme et affublé de prétendues promesses sociales.

Dans ces conditions une possible victoire électorale du Front national n'est plus de l'ordre du virtuel, mais représente une menace bien réelle, l’inconnu étant de savoir à quelle échéance elle est susceptible de se matérialiser.

° Et à gauche ?

La réorganisation de la droite sous la houlette de Fillon, du fait de l'onde de choc qu’elle provoque dans tout le champ politique, place la gauche, dans toutes ses composantes, devant un défi existentiel. Face à la politique que porte à présent la droite et à la menace d'une irrésistible ascension de l'extrême droite, que vaudrait une gauche qui apparaîtrait représentée par un Parti socialiste s’inscrivant dans la continuité du quinquennat Hollande et arrimé à un libéralisme fort peu social ? Une fragmentation inévitablement aggravée et au final un bilan de totale faillite.

Seule une gauche porteuse d'une perspective de transformation sociale, démocratique, écologiste et internationaliste, peut appeler le peuple de gauche à la mobilisation. Elle-même condition d'un rassemblement des salariés et de la jeunesse.

Francis Sitel

Notes :

@page { margin: 2cm }
p { margin-bottom: 0.21cm; direction: ltr; color: #000000; orphans: 0; widows: 0 }
p.western { font-family: "Times New Roman", serif; font-size: 12pt; so-language: fr-FR }
p.cjk { font-family: "SimSun"; font-size: 12pt; so-language: zh-CN }
p.ctl { font-family: "Mangal"; font-size: 12pt; so-language: hi-IN }

(1) : « Ce qui a joué pleinement, c'est la cristallisation tardive de l'électorat. Les enquêtes d'opinion indiquent que, au premier tour, un million d'électeurs ont décidé de participer à la primaire dans les tout derniers jours et parmi eux 50% ont choisi de voter pour Fillon et seulement 15% pour Juppé » (Jérôme Jaffré, in Le Figaro, 28.11.2016).
(2) : Florence Haegel, « Une primaire qui accentue le tournant identitaire de la droite française », in Le Monde, 30.11.2016.

Article