A propos de "Les religions sont-elles réactionnaires ?" de Stéphane Lavignotte

Le livre de Stéphane Lavignotte1 est extrêmement utile en ce qu'il rappelle comment et pourquoi toute généralisation de la réponse à cette question passe à côté de ceci de fondamental : il y a toujours une gauche et une droite, et c'est le cas aussi dans les communautés et les luttes religieuses. Pasteur lui-même, l’auteur a l'élégance de ne pas insister sur ceci qu'en France (en France, pas toujours ailleurs), la gauche a souvent pu compter sur des protestants plus spécialement. Des remarques pas nouvelles pour moi, pour qui la radicalisation des jeunes chrétiens de tout horizon fut une composante majeure de celle de la jeunesse en général dans les années 1960.

Plus généralement, la lutte des classes (ou la lutte des femmes ou la lutte antiraciste ou toute lutte sociale) existe toujours, y compris quand elle prend une forme religieuse. Dans de vastes régions du Monde, c'est même aujourd’hui la majorité des cas. Entre autres, ceci n'est jamais que la marque d'un phénomène général, ces luttes sociales ne peuvent jamais se manifester ex nihilo, sur la seule sphère des idées, mais toujours à partir des communautés de base réelles. Religieuses là, paysannes (souvent anticléricales en l'occurrence) lors de la Grande Révolution, ou encore « au nom du peuple », mais en fait de quartiers du Paris Sans Culottes, ou dans les premières concentrations ouvrières socialistes, chez les Indignés de l'opposition "eux/nous".

Le livre analyse tout ceci d’une manière convaincante, et amène d’autres choses encore, peut-être plus nouvelles, au moins à mes yeux. Un des arguments majeurs de Stéphane Lavignotte est ainsi que notre laïcité est construite au regard spécifiquement du catholicisme (une « catho laïcité » selon l’expression consacrée et utilisée par d’autres auteurs). Avec ici des développements inédits, par exemple sur l’évolution qui, dans ce cadre, a conduit dans notre corps social à une « invisibilisation » relative des signes religieux (vestimentaires par exemple), et en contre point, une évolution différente pour l’Islam en France.

Le livre contribue ainsi au nécessaire rejet de l’essentialisation de la question religieuse et plaide de manière argumentée pour la saisir au contraire comme « un fait social », ce que quiconque se réfère au matérialisme historique ne peut qu’apprécier.

Reste des points qui font questions et qu’il importe de discuter. Une des convictions fortes de l’auteur (largement reprise dans les entretiens donnés dans la presse) est qu’est largement surestimée la déchristianisation d’un pays comme le nôtre. A preuve dit l’auteur, plus de la moitié des français dit croire en Dieu, à peine moins de 10% qu’il y a quelques décennies.

C’est une affirmation plus que surprenante et qui tient à un glissement non assumé de sa part entre la croyance « en Dieu » d’un côté et « les religions » de l’autre. C’est loin d’être un glissement anodin. D'une manière surprenante est mise frontalement en cause l'idée généralement admise de l'affaiblissement des religions en Europe. Comme il s'appuie sur les mêmes enquêtes que tout le monde, il y a donc un problème. La proclamation de la croyance en une entité supérieure est majoritaire ou même la référence au christianisme est toujours largement répandue ? Mais quand les mêmes ne sont plus que 20% à penser que Jésus est fils de Dieu, c'est quoi le christianisme?

Plus fondamentalement, pour discuter de ceci il faut déjà éliminer la question de l'existence ou pas de Dieu, la « croyance » en ce sens. On sait depuis très longtemps qu'une telle inexistence est logiquement impossible à prouver. En termes mathématiques de la théorie des Ensembles, cela revient à dire qu'il est logiquement impossible de disserter sur d'éventuelles propriétés d'éléments de l'ensemble vide. Puisque justement il l’est, vide. Encore que les mauvaises langues disent que le dit « ensemble vide » est bien rempli : d’elfes, de licornes, de sirènes ou… de lois de l’Histoire. Il reste une question de probabilité d'appartenance ou pas à l'ensemble vide, mais c'est autre chose. Russel avançait ainsi l'image (bien connue pour ceux qui discutent ceci) de la théière, dite justement « de Russel ». Soit l'affirmation qu'il y a une théière qui tourne entre la Terre et Mars. Il est impossible de prouver qu’elle est fausse, avec les moyens d'observation actuels (et même, pour très très longtemps). Mais on trouverait difficilement quelqu'un pour y croire, question de probabilité... « La preuve » positive de Dieu, de son existence (le livre développe le débat à ce propos dans son déroulé historique d’une manière saisissante et passionnante), mais paraît hors de portée quand même au-delà de cet exemple caricatural de Russel. Même l'histoire du doigt de Dieu qui serait à l’origine du Big Bang, utilisée entre autres par Jean Paul II ne tient évidemment pas la route. La physique actuelle comporte une contradiction depuis plus d’un siècle, entre ses deux théories principales, la relativité générale et la mécanique quantique. Cette dernière nous interdit de remonter au delà en gros de 30 secondes après le Big Bang. Autrement dit on ne peut rien dire sur « les débuts », ou on peut dire ce qu'on veut. Il y a des modèles d'univers accordéon (Big Bang puis Big Crunch et ainsi à l'infini), d'autres qui (moyennant une quantification du temps ou/et de l’espace qu'on ne sait pas faire pour l'instant) pensent à un « saut quantique », mais alors s'il y en a au moins un, il y en a une infinité, et donc une infinité d'univers (ce qu'on appelle les plurivers), et encore beaucoup de spéculations... Quand au « dessein intelligent » contre Darwin, ça ne repose sur rien. L'idée téléologique que tout ceci est fait pour conduire à nous humains laisse de côté de savoir si c'est bien nous, humanité, qui dominons la terre en ce moment et pas… ébola, escherichia coli, ou plus sérieusement les diatomées!

Ensuite (et c’est la question principale) il faut distinguer le Dieu de Einstein et un « Dieu personnel ». Ce dernier est celui qui, « en personne », gère nos vies (et encore plus s’il est lié à une institution qui le représente), à qui on adresse des prières, qui peut faire gagner ou perdre un match. Celui de Einstein (puisqu'il disait être déiste) n'a rien à voir. Il s'apparente en fait à un être très lointain, sans impact immédiat, et, en pratique, à la Nature elle-même. On ne peut parler vraiment de croyance « religieuse » que dans le cas d'un Dieu « personnel », et encore plus quand s’agit d’une croyance communautaire, institutionnalisée ou pas. Si on en revient donc aux enquêtes et sondages, il faut saisir le nombre de ceux qui règlent leur vies sur des principes de ce genre, que ce « personnel » soit en fait collectif (religions établies) ou vraiment propre à chacun-e. Or ce nombre est en baisse régulière, sans aucune contestation possible. Et ceci dans toute l'Europe - même en Pologne ; et même s'il reste là bas incomparablement plus élevé que chez nous, ou qu'en Tchéquie, les plus mécréants de tous. Même aux USA, la dernière enquête Pew montre que 12% se déclarent désormais "sans religion" (agnostiques), ce qui est entièrement nouveau et ce nombre est en progression rapide.

Dans le vaste monde il faut encore compter avec la Chine, où on ne note aucun retour sérieux « du religieux », quoi que ceci veuille dire là bas. Dans tous ces cas donc, en Europe (et ça comprend maintenant de plus en plus les USA) le mécanisme de détachement non seulement des Eglises mais de « la question de Dieu » (de plus en plus de personnes ne se posent tout simplement plus cette question pour régler leur vie), mécanisme largement annoncé par Engels, est avéré. Mais ailleurs c'est le contraire qui est vrai. Maintien, voire renforcement.

En niant ceci Stéphane Lavignotte passe à côté d’une difficulté majeure. Il y a là une cassure, et donc un souci qui ne semble pas le toucher à la mesure qu'il faudrait. Une proportion grandissante des peuples d’Europe ne se sent tout simplement pas concernée par la question. Et elle a tendance c’est vrai (et à tort) soit à négliger la part, toujours hyper majoritaire dans le monde, pour qui elle est inséparable de la vie même. Soit alors de la considérer comme un « bloc » essentialisé. Mais on ne gagne rien à ne pas tenir compte de la volonté chevillée au corps de cette part grandissante en Europe, agnostique (ou athée), de ne pas laisser en quoi que ce soit cette question revenir dans la manière de régler ou de chercher une « vie bonne », du moins en ce qui les concerne eux-mêmes. Là encore il faut saisir cette donnée comme un « fait social », historiquement constitué, et non juste comme un aveuglement sectaire à rebours.

Ceci conduit à un dernier commentaire sur la fin du livre. Il plaide la possibilité (la nécessité) que la gauche (et la nôtre aussi, la gauche radicale) fasse la place nécessaire à la voie d'engagement progressiste spécifiquement religieuse. J'ai (contre bien de mes amis) défendu ça sans aucun problème et je continue à le faire. C’est la conséquence inévitable du refus de l’essentialisation du problème, et donc de l’impossibilité de répondre définitivement à la question titre du livre. Les religions sont elles réac ? Ben, ça dépend… Le livre décrit maints exemples, connus ou moins connus, qui vont dans un sens différent de « La Manif pour tous… ». Mais logiquement l’auteur en déduit que dans les argumentations recevables lors d’un débat politique, celles basées sur des points de vue explicitement religieux devraient avoir droit de cité. Là je bloque, pour le moins. Pourtant en cohérence de ce que j'ai admis avant, on voit bien que c'est la stricte réalité dans des mouvements progressistes ailleurs (les Sans terre au Brésil par exemple, ou avec le défunt Chavez). Mais je me vois mal avoir à discuter sur la validité de la référence à tel élément des Evangiles ou de la Thorah pour savoir s'il faut (et comment) relancer le Front de Gauche... C’est là que la sécularisation sous estimée par Stéphane Lavigontte prend sa revanche. Et qu’il nous faut débattre encore, pour le moins.

Samy Johsua

1 Stéphane Lavignotte : Les religions sont-elles réactionnaires ? Textuel – petite encyclopédie critique, Paris 2014, 139 pages, 13,90 euros

 

 

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