À propos des 80 kms/h sur les routes départementales

On a pu entendre récemment le Premier Ministre annoncer la limitation de la vitesse à 80kms/h à partir du 1° juillet sur les routes « à double sens sans séparateur central ».

Alors que ce n'était qu'une des « trois mesures fortes » annoncées (les deux autres étant « les conduites addictives et l'usage des téléphones » et « la protection accrue des piétons ») un écho particulier a été donné à cette mesure.

On peut s'interroger sur le sens des déclarations du Premier Ministre et des réactions qu'elles ont provoquées, notamment une pétition initiée par le FN. 

Tout d'abord il faut rappeler que cette mesure de réduction des vitesses tombe sous le sens. Il faut être libertarien intégriste ou « beauf » d'un autre âge pour penser que la vitesse relève du choix privé des individus.
Si beaucoup de progrès ont été accomplis depuis la fin des années 60, années où la mortalité routière était en moyenne de 15000 tués par an, on en est encore à près de 3400 tués, dont ¼ de 18-25ans, et l'excès de vitesse impliqué dans 1/3 des cas.

Les services interministériels de Sécurité routière expliquent à juste titre que la diminution de 90 à 80 kms/h ne va pas changer grand-chose à la vitesse moyenne observée à la fin d'une journée de parcours, et que, par contre, la distance d'arrêt d'un véhicule est considérablement améliorée par cette diminution de 10 kms/h. Sans compter la diminution des émissions de CO2.

Mais la question est ailleurs en raison d'une spécificité française, la politisation récurrente des questions de Sécurité routière.

Rappelons 1992 et les barrages routiers suite à l'installation du Permis à points, ou 10 ans plus tard le discours du 14 juillet de Chirac déclarant la Sécurité routière « grande cause nationale » au même titre que la lutte contre le cancer et l'aide aux handicapés, inaugurant ainsi, avec les radars routiers, un système inédit : l'automatisation des contrôles et des sanctions.

L'annonce de la limitation de vitesse par le Premier Ministre en personne, sa reprise par les médias, les commentaires qui l'ont accompagnée, méritent quelques éclaircissements.

On notera que le dossier de presse du Premier Ministre, distribué pour l'occasion, commence par une longue citation, face à un parterre de Préfets, des injonctions macroniennes sur les questions de Sécurité routière. Quant au discours du Premier Ministre devant le Conseil national de Sécurité routière il énoncera : « seules sont véritablement efficaces les mesures dites de rupture, c'est-à-dire les mesures qui modifient en profondeur le comportement ». Pour finir les médias reprendront en boucle le message gouvernemental : « nous n'avons pas cherché à prendre des mesures populaires, mais efficaces ».

Le montage de ce dispositif de communication démontre clairement que la sécurité routière est donc, elle aussi, un « champ », pour reprendre une autre expression macronienne récente, instrumentalisé pour accréditer l'image d'un gouvernement « sévère mais juste », au-delà du clivage gauche-droite et ses pesanteurs supposées.

Les éléments d'une politique alternative à cette instrumentalisation existent : mais ce sera, là aussi, par une prise en compte à la fois citoyenne, économique et écologique des questions de sécurité routière.

Ces questions, et leurs réponses, sont indissociables d'une réflexion et d'une action sur la politique des transports en général, à l’échelle européenne et en réponse aux processus de métropolisation en cours, dans une situation écartelée par des exigences contradictoires.

Par définition les transports ont vocation à se collectiviser et le transport automobile n'échappe pas à cette règle. L'automobile du XX° siècle, à la fois bien privé, instrument de transport et de loisirs, et marqueur social, est largement contestée par d'autres formes d'appropriation socialisée des moyens de transport : véhicules terrestres en libre accès de location, électriques ou non, bicyclettes etc. ; Blabla Car ; drones ; transports aérien et ferroviaire de masse etc. Mais là aussi on ne peut pas compter qu'une « main invisible » va réguler ce processus et résoudre les problèmes de Sécurité routière.

En effet ce processus concerne principalement les citadins, et encore pas tous, et ne résout en rien les difficultés de transports, en particulier des habitants des périphéries, dont beaucoup de salariés contraints de se loger à des dizaines de kms de la ville où ils travaillent et dont la journée de travail est déjà augmentée par un temps de transport important. Or ce sont souvent les mêmes, dans un contexte plus général de désocialisation, qui votent Front national, comme le démontrent les enquêtes post-électorales.

D'autre part le transport des marchandises -largement dévolu à la route et facteur majeur de pollution et de dégradation des infrastructures routières – est en plein développement dans une concurrence effrénée de flux tendu et de rapidité de livraison ; d'où les difficultés entraînées pour les salariés des entreprises concernés, écartelés entre des contrôles plus serrés et un cadre de travail de plus en plus déréglementé.

Pour finir force est de constater que la mesure ponctuelle des 80kms/h suscite des réactions profondément malsaines.

Outre la pétition du FN ou les commentaires de Zemmour on peut lire aussi sur le Figaro.fr une interview où « deux France » sont opposées : « la France 2.0, qui a aboli l'espace et dont l'identité est désormais sociale » et « la France périurbaine qui ne peux se payer le luxe de ralentir ».

Ces réactions et commentaires s'inscrivent bien évidemment dans la reconstruction d'une perspective identitaire et réactionnaire.

A travers une mesure ponctuelle de sécurité routière, c'est bel et bien le sens de la présidence Macron et sa politique qui sont interpellés. Bien sûr est interpellée aussi l’alternative politique, sociale et écologique à lui opposer.

Bernard Vallès

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