A propos du dernier livre de Christophe Aguiton

Militant reconnu du mouvement social (fondateur d’AC !, Agir contre le chômage ; d’Attac), en même temps que militant syndical (Sud-Ptt), ex-membre dirigeant de la LCR, du NPA et actuellement d’Ensemble !, Christophe Aguiton apparaît particulièrement qualifié pour proposer à la fois un bilan de la gauche depuis l’entrée dans le 21e siècle et dessiner ses contours possibles pour la période qui s’ouvre. Le propos se déploie alors en trois parties.

La première partie, Diagnostics (50 pages) présente un panorama de l’état de ladite gauche au niveau international, depuis la chute du Mur en 1989, laissant entrevoir un monde nouveau. C’est en particulier à travers l’altermondialisme que la contestation du modèle néo-libéral s’est déployée à travers le monde. Mais, depuis la crise des subprimes en 2008, les mobilisations sont en recul, en n’ayant pas réussis à modifier la pluralité des crises (économique et sociale, écologique, démocratique) qui fracturent les différentes sociétés.

Face à cette situation, la seconde partie, « Stratégies », insiste (en trois chapitres) sur les objectifs pour lesquels se mobiliser, sur la stratégie à déployer et enfin, sur les forces nécessaires à développer un modèle socialiste. Intéressant, mais parfois un tantinet pointilliste, ces pages permettent à Aguiton de passer en revue une partie conséquente de la littérature qui a été produite au fil des dernières décennies. Faute de pouvoir développer chaque aspect, prenons l’exemple de la question de l’acteur du changement. Sont successivement abordés les recherches de Gérard Duménil et la place croissante qu’occupe l’encadrement dans la contestation du système capitaliste d’un côté. De l’autre les ouvrages de Samir Amin et Français Houtard qui, eux, insistent sur l’élargissement du prolétariat (thématique du peuple, des multitudes, de l’opposition caste/élite ou encore 1% versus 99%). Aguiton décide que ces constructions théoriques, pour intéressantes qu’elles soient, souffrent d’un défaut majeur : « construire un « sujet » a priori de la transformation sociale et écologique », p. 83. Avantage de l’essayisme, l’auteur se prononce alors pour une approche pragmatique, dont, on le comprend bien vite, il s’agit de dépasser le cadre nécessairement daté de la classe ouvrière pour proposer la construction d’alliances et coalitions très larges ou englobant. Bien sûr, les femmes, la paysannerie, les mouvements indigènes doivent y trouver leur place, mais aussi : « A coup sûr, l’un des défis à venir sera pour la gauche et les mouvements sociaux de changer de vision et d’inclure les « droits » de la nature et les non-humains dans les politiques publiques et, pour cela de définir les règles démocratiques capables de réaliser de tels objectifs », p. 91 (souligné par nous). La perspective intersectionnelle doit alors permettre de construire ces alliances et coalitions souhaitées.

Le chapitre sur la question démocratique permet de passer en revue un certain nombre de pratiques en débat actuellement (place de l’Internet, de la démocratie participative, du tirage au sort, des conférences de consensus…). Un développement plus systématique est consacré aux expériences d’Amérique du Sud, combinant certaines de ces pratiques et le pouvoir personnel de dirigeants se réclamant du populisme.

La troisième et dernière partie « Expériences » consiste en la description analytique de quatre situations politiques : l’Italie avec la disparition du PCI ; les gauches sud-américaines (Brésil, Venezuela, Equateur), l’Espagne et Podemos et surtout, l’expérience Syriza en Grèce, sur laquelle nous allons nous attarder un peu plus. Ce choix ne relève pas d’un arbitraire du rédacteur du compte rendu, mais du fait que la situation de la Grèce correspond à la seule expérience au niveau européen où un gouvernement dirigé par un parti de la gauche radicale est parvenu au pouvoir par la voie démocratique, élective. Rappelons que la Grèce s’est vue contrainte par les institutions européennes et le FMI d’appliquer des plans d’austérité drastique qui ont épuisé les partis de gouvernement traditionnel (droite de la Nouvelle démocratie et socialiste du Pasok). Une fois parvenu au pouvoir, Syriza a soumis à référendum un nouveau plan d’austérité, obtenant une large majorité populaire. S’est alors développée une situation de crise potentielle et d’affrontement direct avec les institutions de l’UE. Or, quelques jours après le vote, le gouvernement Syriza choisit la voie de l’acceptation du plan. Aguiton analyse ce choix comme celui « qui s’est imposé au gouvernement, celui du réalisme », p. 176. On lira avec attention les arguments développés tout au long des pages 176 et suivantes où l’auteur, finalement avalise les décisions qui ont été prises, rejetant implicitement la voie de la rupture, sur la base du rapport de force démocratique créé par le choc électoral. Reconnaître la difficulté de la situation et des options finalement retenues n’enlève rien au fait que les dirigeants radicaux ont préféré temporiser (et gérer eux même la misère) que d’affronter les forces de l’UE et du capital coalisé.

Au final, comme toujours, c’est au pied du mur que l’on voit le maçon et l’analyste pragmatique Aguiton endosse la position adoptée. Finalement, derrière la nouveauté (terme répété à satiété tout au long du propos), Aguiton développe pour cette gauche pour le siècle à venir des positions politiques qui ont connu leur heure de gloire dans l’entre-deux guerre, incarnée par l’Internationale deux et demie, celle d’un réformisme fort/radical. Certes « L’orientation stratégique présentée ici s’appuie sur la promotion des « communs » et de la « démocratie  radicale », p. 233, appelant au développement des pratiques alternatives est susceptible de susciter un certain enthousiasme chez les lecteurs. Il ne remplace par la réflexion sur la question de l’Etat et de sa destruction, comme conditions ultime d’une pratique radicale/révolutionnaire renouvelée pour la gauche du 21e siècle.

Georges Ubbiali

Aguiton Christophe, La gauche du 21e siècle. Enquête sur une refondation,
Paris, La Découverte, 2017, 240 p., 17 €

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