A propos du « Hareng de Bismarck »

Assurément, le dernier ouvrage de Jean-Luc Mélenchon fait causer. Mais, fait-il pour autant discuter ? De nombreux politiques et journalistes ont, en effet, dit et écrit tout le mal qu’ils en pensent. Mais, la plupart du temps, sans trop s’aventurer au fond des choses.

Pas la peine de débattre ?

Une remarque préliminaire : les échanges aigre-doux entre Jean-Luc Mélenchon et Cécile Duflot contiennent des éléments intéressants, en rapport avec le sujet du livre. Mais, ils sont trop manifestement marqués par des contraintes de positionnement politique, au sens trivial du terme. On ne traitera donc pas cet aspect dans les lignes qui suivent.

Sur la manière dont Le Hareng de Bismarck a été généralement reçu et traité, l’article que lui a consacré le Monde du 14 mai 2015 est assez caractéristique : la plume de Raphaëlle Besse Desmoulières est loin d’être la plus agressive, mais elle débouche quand même sur une conclusion d’évitement de la discussion. Ainsi, elle écrit : « Déclin démographique et inégalités sociales qui se creusent : les faiblesses du modèle économique outre Rhin sont connues. ». Puis, parlant de l’auteur, elle enchaîne : « il joue la carte du nationalisme en affirmant que l’impérialisme allemand est de retour ». Pour conclure : « l’accumulation de formules violentes finit par desservir son propos ».  En résumé : ce qu’écrit Mélenchon sur l’Allemagne est connu, donc pas besoin de le discuter. Ensuite, c’est nationaliste – d’autres médias et politiques parleront plus explicitement de germanophobie. Donc pas besoin de discuter. Enfin, c’est excessif… même conclusion. Et, de fait, à aucun moment, l’article en question ne discute – pour les approuver, les nuancer ou les contredire - les thèses de Jean-Luc Mélenchon…

L’argument du caractère bien connu (des faiblesses du modèle allemand) est quand même assez étrange. On n’a pas rêvé : l’Allemagne, son efficacité technique, industrielle, économique. Ses relations sociales consensuelles, apaisées, en un mot : « modernes ». Et, surtout, ce pays qui a su faire les « réformes » qu’il fallait, au moment où il le fallait et qui en recueille maintenant les fruits. Grâce, notamment, au Chancelier Schröder : un social-démocrate, certes… mais moderne, pas comme les nôtres, hein... C’est bien ce discours-là qui est, depuis des années, le discours dominant des médias et de la classe politique française sur le système allemand. Précisément à l’inverse du constat de ses faiblesses « connues » !

Certes, si l’on veut dire que, dans son ouvrage, Jean-Luc Mélenchon n’a pas fait œuvre de chercheur et  ni découvert ni révélé de « vérité » totalement insoupçonnée sur l’Allemagne, c’est sûr ! Mais, à ce compte, bien peu d’ouvrages politiques contiennent des découvertes entièrement originales…

En réalité, comme c’est le plus souvent le cas dans ce genre très particulier, Le Hareng de Bismarck reprend, synthétise et éclaire diverses données, connues des spécialistes, disponibles mais éparpillées, produites par des chercheurs et professionnels de diverses disciplines. Ce qu’il convient alors de vérifier et de discuter se rattache à trois niveaux de mise en débat :

. D’abord, le constat – la synthèse - sur le fonctionnement du système allemand dressé dans l’ouvrage en question est-il exact et pertinent ?

. Ensuite, l’interprétation qu’en donne Jean-Luc Mélenchon - notamment par l’histoire longue – est-elle valide ?

. Enfin, que penser des conséquences attribuées par l’auteur de la diffusion à l’Europe du « poison allemand » et des conclusions tirées en termes d’orientation politique ?

Germanophobie ?

Auparavant, il faut bien examiner la question de la « germanophobie », réelle ou supposée, de l’ouvrage -  et de son auteur - puisque c’est quand même là le reproche le plus récurrent qui lui est adressé.

Par exemple, dans sa tribune intitulée « L’Allemagne n’est pas notre ennemie », Cécile Duflot aborde frontalement la question : « En mettant ta critique de l’Allemagne au diapason de la nostalgie identitaire, tu penses, peut-être de bonne foi, détourner la colère populaire des sirènes national-populistes. Il n’en sera rien. Mettre le doigt dans cet engrenage sémantique, c’est se préparer à avoir bientôt tout le corps entraîné dans la germanophobie la plus élémentaire ».

La critique est encore plus brutale dans la presse du NPA (L’Anticapitaliste n° 290 21/05/2015). Après avoir concédé que «  ce livre ne dit bien sûr pas que des bêtises » (sic !), l’auteur de l’article développe les grands axes d’une critique, toute en nuances. A savoir  que « Mélenchon nous amène par glissements successifs à un discours nationaliste qui, sur ce terrain, n’a rien à envier à celui du FN ». Au passage, on a droit à quelques phrases lapidaires (et un peu périphériques par rapport au sujet censément traité) sur le Front de Gauche, sur les alliances du PCF, sur « les liens avec les institutions du capitalisme » qui seraient la faiblesse de Mélenchon comme de…Syriza. Et puis, en n’ayant quasiment pas traité du contenu du livre, il est temps de conclure : « Et, face à la crise du capitalisme et au FN, la solution ne sera pas nationale, mais dans l’alliance des travailleurEs de tous les pays, en particulier avec ceux d’Allemagne ! »  C’est le moment, je suppose, où le lecteur ému se lève et chante l’Internationale…

Alors, oui : il y a dans le Hareng de Bismarck nombre de formules – assez pour un bêtisier ? - aussi superflues que douteuses. Je ne résiste pas, moi non plus, à en donner un exemple. A propos de la diplomatie économique de l’Allemagne : « son déclin démographique la met littéralement à l’affût de bras et de cerveaux disponibles. Pour les trouver, elle s’est donc remise en chemin sur les trajets qu’elle connaît depuis si longtemps : vers l’est ». Autrement dit : l’Allemagne a une longue tradition qui consiste à envahir périodiquement ses voisins orientaux. Pour rester dans le ton, on dira que l’allusion n’est pas d’une « kolossale » finesse.

Et que dire de ce qui suit :  « Notre peuple n’a pas oublié et ne doit pas oublier. Aujourd’hui, il ne demande pas vengeance mais justice. Nous souhaitons que les Allemands non plus n’oublient pas. Car les peuples qui refusent leur mémoire historique sont condamnés à commettre les mêmes erreurs. Et il semble qu’Angela Merkel conduise son pays et même la partie la plus sensible du peuple, la jeunesse, sur ce chemin glissant » ? Suggérer que l’actuelle Chancelière allemande met ses pas dans ceux des anciens dirigeants de l’Allemagne nazie : Jean-Luc Mélenchon est décidemment incorrigiblement outrancier !

Sauf que, dans ce cas d’espèce, la citation qui précède n’est pas de Jean-Luc Mélenchon… mais du symbole de la résistance grecque d’hier et d’aujourd’hui : Manolis Glezos.

Plus généralement, la vérité oblige quand même à indiquer – sans forcément s’en réjouir - que ce qu’écrit Jean-Luc  Mélenchon sur l’Allemagne est nettement plus modéré que ce que disent, pensent et écrivent sur le même sujet les Grecs, même et surtout s’ils sont de gauche !

On rétorquera sans doute que « ce n’est pas pareil » et que ce qui est compréhensible (à défaut d’être complètement politiquement correct aux oreilles des puristes) dans la bouche d’un Grec, est beaucoup plus douteux dans celle d’un dirigeant politique français. Peut-être. Cela me convainc plutôt d’une chose : contrairement à ce que lui reproche la plupart de ses critiques, le plus problématique n’est pas ce que Jean-Luc Mélenchon dit de l’Allemagne d’aujourd’hui – qui est parfois outrancier, mais rarement faux ! – mais, bien plutôt, ce qu’il dit, ce qu’il suggère en contrepoint ou ce qu’il ne dit pas de… la France. On aura l’occasion d’y revenir.

Mais il est vrai que, s’agissant de l’Allemagne, Jean-Luc Mélenchon joue un peu avec le feu. Pas en ce qu’il se livrerait grossièrement à la « germanophobie ». Mais, on voit bien que certaines de ses remarques, de ses allusions et de ses traits d’esprit sont destinées à provoquer les cris d’horreur outrés de ses critiques. Ce qui ne manque pas d’arriver !

Certes, à propos des réactions ayant accueilli son ouvrage précédent, il peut se délecter en affirmant : « Daniel Cohn-Bendit a réagi avec le sens de la mesure qu’on lui connaît. Il m’accusa de vilipender ‘les Boches’. Peu importe que le mot ne soit pas dans mon livre comme il le prétendait ». Et, effectivement, le mot n’y figurait pas. Pas plus qu’il ne figure dans Le Hareng de Bismarck. Par contre, on y trouve des « Teutons bougons », « Frau Merkel » « Angela » et autres « Mutti Merkel », aussi douteux qu’inutiles. Et qui permettent aux détracteurs de Mélenchon d’en rester là et d’éviter de lui répondre sur le fond. Ce qui, en retour, permet à Jean-Luc  Mélenchon de se présenter en victime du système médiatique et de polémiques superficielles. Ce qu’il est effectivement… parfois.

Mais, c'est plus embêtant, quelques formules malheureuses heurtent la sensibilité internationaliste de certains militants de la gauche radicale. On peut les comprendre, mais ce n'est pas une raison de ne pas débattre sur le fond.

Le système allemand

C’est la thèse principale de l’ouvrage. Pour Jean-Luc Mélenchon, ce qui menace aujourd’hui l’Europe a un nom : le « poison allemand ». C’est-à-dire la diffusion – voire l’imposition – à tous les pays européens d’un modèle économique et politique très particulier, né en Allemagne  pour satisfaire les besoins très spécifiques de la société allemande. Besoins nés de la structure sociale et de l’histoire de ce pays. À savoir : un pays vieillissant, au taux de fécondité dramatiquement bas, où les retraités aisés et les rentiers constituent la base électorale du principal parti au pouvoir (la droite allemande). La politique économique allemande vise donc à les satisfaire : ce qui explique le dogme du mark fort, aujourd’hui étendu à l’euro et sanctuarisé par l’indépendance de la Banque centrale européenne.

Parmi les nombreuses conséquences désastreuses d'une industrie essentiellement vouée à l'exportation, il y a notamment celle-la : du fait du transport des produits exportés sur de grandes distances – aux quatre coins de l’Europe, sinon de la planète - « le modèle exportateur allemand est à lui seul la cause d’une impasse écologique globale ». Par ailleurs, l’exigence de rentabilité élevée implique la destruction de l’ancien « modèle » de protection sociale : c’est le sens des « réformes » du marché du travail, conduites par Hartz et Schröder, le recul de l’âge de la retraite, la création des « jobs à 1 euro », etc… En gros : « un modèle de maltraitance sociale ».

Comme l’Allemagne vieillissante manque de bras et de cerveaux, elle pratique beaucoup la sous-traitance, notamment en Europe de l’Est : les composants des différents produits industriels y sont fabriqués à bas coûts, avant d’être assemblés en Allemagne. Par ailleurs, l’Allemagne dont le système universitaire est peu performant pratique allégrement le pillage des cerveaux. Après s’être « fait la main » lors de l’annexion de la RDA, l’Allemagne renoue avec une longue histoire d’expansion à l’Est et, au fond, une tradition d’impérialisme conquérant comme l’illustre sa participation croissante aux expéditions militaires de l’OTAN. Et, partout en Europe, au détriment des peuples – dont, bien sûr, le peuple grec - elle impose un modèle fait pour elle (et ses retraités !) au point qu’aujourd’hui, selon Jean-Luc Mélenchon, « l’Europe parle allemand » et l’on peut parler de l’Union européenne comme du « nouvel empire allemand ».

Le comment et le pourquoi

Disons-le d’emblée : cette description - qui est aussi une dénonciation (bienvenue) - du « modèle » ou du « système » allemand touche absolument juste. Que ce système tende à s’imposer avec des conséquences désastreuses au sein de l’Union européenne est également un élément à prendre en compte.

Mais, à vrai dire, cette dernière constatation – l’extension du modèle à l’Europe - soulève plus de problèmes qu’elle n’en résout. Le Hareng de Bismarck synthétise fort bien comment ça marche, qu’il s’agisse de l’Allemagne elle-même ou de la diffusion de son modèle. Mais n’est pas véritablement explicité le pourquoi des choses. Et surtout : pourquoi la plupart des bourgeoisies des pays européens font, en fait, à peu près la même chose que la bourgeoisie allemande ?

Les rentiers et retraités allemands, qui seraient les seuls à tirer vraiment profit du système, constituent sans doute le cœur de la base électorale de la démocratie chrétienne allemande. Mais, ils ne constituent quand même pas la majorité de la société allemande dont des pans entiers – sans doute la majorité - souffrent de cette politique…

Mais, admettons-le en première approximation : les données spécifiquement allemandes expliquent globalement pourquoi ce système particulier s’est imposé en Allemagne. Reste à comprendre pourquoi il est en voie d’être appliqué dans toute l’Europe, y compris dans de grands pays européens, y compris dans des pays n’ayant pas les mêmes caractéristiques démographiques, sociales, historiques. Alors même que ce système est manifestement contraire à leurs intérêts…

Pour Jean-Luc Mélenchon, cette situation s’explique par la rencontre entre une offensive politique menée sans états d’âme par l’Allemagne avec la veulerie des classes dirigeantes des autres pays et, pour la France, une fascination récurrente de ses élites pour l’Allemagne. Plus précisément, il écrit : « J’invite les Français à se méfier de la fascination morbide pour la prétendue efficience allemande. Cette addiction a déjà provoqué le naufrage moral de la génération des élites médiatiques et patronales françaises d’avant-guerre ». Ainsi, il s’agirait d’un éternel recommencement, la bourgeoisie française ayant une prédilection rémanente pour… la Collaboration.

Sauf que, dans les années trente, cette « fascination » avait un contenu bien précis : il s’agissait, au sein des cercles dirigeants français, notamment parmi les industriels et les financiers, d’une fascination pour une certaine « efficience » allemande, en fait la discipline imposée aux Allemands par un pouvoir fort et un chef, sur la base de l’écrasement du mouvement ouvrier. Une fascination, donc, non pour l’Allemagne en général mais pour l’Allemagne… nazie. En réalité : une fascination pour le nazisme. Plus fondamentalement, l’analogie n’est, en fait, pas très opérationnelle tant, on devrait pouvoir en convenir, l’Allemagne  des années 30 et celle d’aujourd’hui ont peu à voir. Comme d’ailleurs la France des années 30 et celle d’aujourd’hui. A moins de croire à une âme -  une « essence » - des nations et des peuples à travers l’Histoire et les siècles…

Du coup, on a comme un doute…

Au fond, dans le système allemand détaillé avec verve par le Hareng de Bismarck et que les autres pays européens seraient en passe d’adopter, qu’est-ce qui est spécifiquement... allemand ?

On peut prendre quelques thèmes qui, finalement, s’avèrent moins probants qu’il n’y paraissait de prime abord du fait du systématisme avec lequel ils sont développés par Jean-Luc Mélenchon. Et parfois contestables. Ou qui auraient pu être problématisés différemment.

La preuve par la bagnole

Ainsi, à plusieurs reprises, l’industrie allemande est décrite comme étant surdéterminée par la construction automobile. Jean-Luc Mélenchon s’appuie sur Olaf Gersemann (responsable de la rubrique économique du journal Die Welt), qui décrit une « une économie beaucoup trop dépendante de l’automobile ». Il développe ensuite  ce thème : « La place qu’occupent une certaine industrie automobile et la grosse voiture individuelle polluante dans le modèle allemand est si essentielle. » Ou encore : « La structure économique allemande est peu diversifiée. Elle repose essentiellement sur deux piliers : les machines-outils et l’industrie automobile, toutes deux organisées d’abord pour l’export ».

Dans d’autres passages du livre, Jean-Luc Mélenchon parle pourtant de l’Allemagne « depuis longtemps à la tête de l’industrie chimique mondiale, à travers les firmes BASF et Bayer ». Des activités certes tout aussi polluantes, mais dont l’évocation écorne un peu la thèse d’une dépendance quasi exclusive à l’automobile (et aux machines-outils). Mais, globalement, l’automobile possède bien une place centrale dans l’économie allemande.

Cela dit, les descriptions précédentes auraient pu tout aussi bien s’appliquer à la France des années soixante et soixante-dix. Ou à l’Amérique des années cinquante et soixante, au point que la place centrale de l’automobile au cœur du modèle industriel, économique et social de développement capitaliste a même été à l’origine d’une nouvelle catégorie d’analyse sociologique : le fordisme.

Ainsi, l’Allemagne est loin d’être le seul pays occidental développé à avoir, à un moment de son histoire, fait une telle place à l’industrie l’automobile. Sans doute serait-il intéressant d’analyser pourquoi elle en est, en partie, restée à ce stade alors que d’autres économies passaient à autre chose…

Taux de fécondité

« Les Allemands sont un des peuples qui fait le moins d’enfants dans l’Union européenne. Le taux de fécondité y est un des plus bas ».

C’est, pour le coup, un des constats les moins contestables. Et, comme cette tendance a pour effet de déséquilibrer de plus en plus le rapport entre retraités et actifs, il est vraisemblable que les conséquences sur quelques grands traits de la politique économique allemande en soient bien celles qu’indique Jean-Luc Mélenchon.

Par contre, il peut y avoir débat sur les causes de cette situation. L’une d’elles est sûrement l’état lacunaire du système allemand de garde de la petite enfance : « Si les Allemands font peu d’enfants, c’est aussi parce qu’ils ne prévoient rien pour les accueillir ». On ne peut que souscrire à cette analyse.

Mais il est plus discutable – au sens où cela mérite discussion - de voir dans ce faible taux de natalité l’illustration de « la faillite de l’art de vivre à l’allemande », la conséquence du fait que personne – même parmi les Allemands - n’a, en fait, « envie d’être allemand » et, donc de donner la vie à un futur allemand ou à une future allemande... 

En réalité, l’explication des phénomènes démographiques est rarement simple, univoque et monocausale. Jean-Luc Mélenchon souligne : « la France caracole en tête du classement avec 2,01 enfants par femme, comme l’Irlande ».  On notera, avec un peu d’étonnement, qu’il le fait avec fierté : « caracole »… 

Certes, un haut taux de natalité peut être la conséquence d’une grande confiance populaire en l’avenir. Pourtant en France, le taux de natalité s’avère durablement élevé, alors que tous les sondages et études d’opinion y indiquent  a contrario un pessimisme et une crainte de l’avenir très importants, y compris plus importants que dans d’autres pays qui connaissent des situations pires. Mais un haut taux de natalité peut aussi être la conséquence de préjugés réactionnaires d’hostilité à la contraception et au contrôle des naissances. Préjugés dus aux influences religieuses et cléricales : concernant l’Irlande qui (tout comme la France) « caracole en tête du classement », on ne peut ignorer le caractère central de cette explication. A l’inverse, un faible taux de natalité pourrait tout aussi bien être la conséquence d’un libre choix des naissances.

Soulignons enfin l’étrangeté – l’humour ? - du titre de ce paragraphe qui traite spécifiquement des taux de fécondité : « une panne de libido très politique ». L’un des grands acquis du XX° siècle, pour les hommes et surtout les femmes, au moins dans les pays privilégiés de l’Occident développé, est quand même d’avoir permis que soient séparés la « libido » (et sa satisfaction) -  la sexualité… - de la procréation, non ?

Un bastion du cléricalisme ?

Jean-Luc Mélenchon nous rappelle qu’en Allemagne les contribuables subventionnent automatiquement par leurs impôts le culte de leur choix. Ce qui revient à dire que l’Allemagne n’a pas la même conception des rapports entre l’Etat et les religions, de la laïcité, que la France. Ce dont on se doutait vaguement…

Par contre, il souligne fort opportunément l’invraisemblable forcing politique effectué par l’Allemagne pour faire figurer dans les traités européens les références aux « valeurs chrétiennes », à l’héritage chrétien, « la référence au christianisme et à Dieu », la reconnaissance aux Eglises par l’Union européenne de « leur identité et contribution spécifique ». Et il n’a pas tort d’affirmer : « Leur victoire fut totale ».

Mais enfin, les dirigeants allemands furent-ils les seuls à mener cette « croisade » ? Jean-Luc Mélenchon écrit : « La confusion du religieux et du politique est omniprésente en Allemagne ». Sans doute ; mais, pour le coup, bien d’autres parmi les 27 pays de l’Union européenne souffrent de la même tare. A commencer par ce pays qui nous est cher : la Grèce.

Certes, ce chapitre sur « le club ethnique chrétien » sert une nouvelle fois à opposer tradition française et tradition allemande, tradition laïque des héritiers de 1789 et tradition cléricale de ceux dont le système politique a été « une réaction à 1789 ». Mais cette distribution de certificats de laïcité a ses limites.

Ce n’est pas en Allemagne mais en France qu’un homme politique de premier plan peut dévaloriser sur les enseignants de l’école publique (et laïque) et leur donner en exemple le curé ou le pasteur. Quand même pas le rabbin ou l’imam, il ne faut pas exagérer.. Souvenons-nous : « Dans la transmission des valeurs et dans l'apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l'instituteur ne pourra jamais remplacer le curé ou le pasteur, même s'il est important qu'il s'en approche, parce qu'il lui manquera toujours la radicalité du sacrifice de sa vie et le charisme d'un engagement porté par l'espérance ».

C’était, bien sûr, Nicolas Sarkozy, Président de la République, en Septembre 2007. La gravité de la chose n’avait d’ailleurs pas échappé  à Jean-Luc Mélenchon qui avait écrit, à l’époque, tout le mal qu’il fallait penser de ce discours dans les pages d’un pamphlet, Laïcité – Réplique au discours de Nicolas Sarkozy, chanoine de Latran.

Ce n’est pas en Allemagne, mais en France que l’Eglise catholique, rejointe par les institutions des autres religions, peut jeter dans la rue des centaines de milliers (voire des millions) de manifestants exprimant leur haine de la différence d’orientation sexuelle, leur refus de l’égalité des droits et leur volonté de faire primer la « loi divine » sur les lois décidées démocratiquement, comme ce fut le cas avec la Manif pour tous. 

Aucun problème, donc, pour critiquer le cléricalisme et promouvoir la laïcité. Mais ce n’est pas là un combat qui ne serait nécessaire qu’en Allemagne ou que vis-à-vis de l’Allemagne.

Les envahisseurs, saison 4 ?

Au cours des chapitres du Hareng de Bismarck, un thème revient à plusieurs reprises : la propension historique des Allemands à envahir leurs voisins. Dont, bien sûr, la France. Ce qui donne notamment : « Tout de même, nous avons été envahis trois fois en moins d’un siècle ».

Là encore, le constat factuel est indéniable. Mais comment l’interpréter ? On peut d’abord raisonnablement convenir qu’il existe une différence de nature du conflit entre d’une part la Seconde guerre mondiale où l’enjeu était la victoire ou la défaite du nazisme et les conflits précédents. Pour ces conflits-là, on ne saurait se cantonner au constat de l’invasion et de l’occupation d’une partie du sol français.

En 1870 comme en 1914, l’Allemagne a, dans un premier temps, pris l’avantage et envahi le territoire français. Cela prouve sans l’ombre d’un doute qu’elle était, au moins momentanément, plus puissante sur le plan militaire. Mais cela ne donne pas, en soi, d’indication sur les responsabilités respectives qui furent celles de la bourgeoisie allemande et de la bourgeoisie française dans le déclenchement des hostilités.

Cette question est tout à fait importante car, dans les polémiques historiques et politiques, elle oppose fondamentalement les tenants, de droite ou sociaux-démocrates, du nationalisme français aux internationalistes. Sans se lancer donc dans un grand débat historique, affirmons quand même que si la guerre de 1870 fut voulue par la Prusse, elle le fut tout autant par le Second Empire français qui s’est lancé dans une aventure militaire calamiteuse.

Quant à la Première guerre mondiale, le débat est encore plus fondateur. La responsabilité de son éclatement puis de ses horreurs incombe tout autant à la bourgeoisie française qu’à la bourgeoisie allemande et à leurs classes politiques respectives. Dans la tradition révolutionnaire, c’est même cet événement qui sanctionne la faillite définitive de la social-démocratie européenne à travers l’incapacité des différents partis sociaux-démocrates – en premier lieu, le parti socialiste français et parti socialiste allemand – à s’opposer à leur propre bourgeoisie impérialiste et, au contraire, leur ralliement à l’effort de guerre.

Naturellement, il est légitime de nourrir débats, analyses et orientations pour le présent de retours sur le passé, de faire appel à la mémoire historique des peuples. Mais c’est un exercice très complexe. D’autant que, une fois évacuées les images d’Epinal, ce qui ressort de la comparaison méthodique des situations passées et présentes, c’est bien plus souvent les différences que les analogies. Cela ne signifie pas, évidemment, que nous n’avons rien à apprendre de l’Histoire. Simplement qu’elle ne laisse lire ses leçons qu’avec prudence et parcimonie.

Pour en revenir à l’Allemagne (de Merkel) : on ne peut pas extrapoler du rappel des (trois) invasions passées -  dont la plus ancienne remonte à plus de 145 ans - que la menace à l’ordre du jour est une nouvelle invasion. Ni le suggérer…

Du bon usage de l’histoire longue

Mais les facilités polémiques sur la propension allemande à l’invasion – qu’il s’agisse de la France ou de ses voisins d’Europe orientale – ne sont que l’un des aspects du problème que pose la manière dont on sollicite l’histoire. Evoquer 1870, 1914 ou 1939 est encore se situer dans l’histoire (relativement) récente, l’histoire contemporaine comme on disait autrefois.

Jean-Luc Mélenchon croit  aussi – surtout ?– à «  l’histoire longue qui travaille les peuples ». On peut lui donner acte qu’il l’assume pleinement. Le fait est que pour expliquer tel ou tel aspect du système allemand actuel  (du début du XXI° siècle, donc) il a tendance à remonter assez loin dans le passé. Trop loin ?

On a déjà évoqué les conflits franco-allemands des XIX° et XX° siècles comme illustration de la tendance à l’invasion. Et, aussi, la « réaction à 1789 » pour expliquer le système politique allemand et son rapport aux Eglises.

Mais, en fait, selon Mélenchon le « syndrome invasif » de l’Allemagne trouve son origine dans des périodes bien plus reculées. Que l’on en juge : « Toute l’histoire de l’Allemagne a été celle de sa volonté de contrôle sur l’Europe centrale et orientale. C’est ainsi depuis si longtemps ! Depuis le Saint Empire romain germanique ! » La machine à remonter le temps s’accélère…

Mais nous ne sommes pas encore arrivés au terme du voyage. Au début du chapitre qui clôt l’ouvrage, ce n’est plus le Saint Empire romain germanique qui est convoqué mais, carrément, l’Antiquité (avec l’Empire romain) pour souligner une nouvelle fois le fossé irrémédiable qui sépare conceptions françaises et conceptions allemandes : « Un fil rouge court l’histoire en Europe depuis plus de 2000 ans. Il se fixe le long de la frontière de l’Empire romain. Son limes a installé deux mondes, de part et d’autre. En deçà : la cité et le citoyen. Au-delà, la tribu et l’ethnie. Ici, la cité, lieu de tous les mélanges et de toutes les agoras. On en devient membre du seul fait que l’on s’y trouve, surtout quand on participe aux décisions qui la concernent. Là-bas, la tribu, vissée dans la tradition ethnique. On y hérite, par le sang transmis, le droit de s’asseoir à la table du banquet commun ».

Paradoxalement, même si est évoquée quelques lignes plus loin « la grande Révolution de 1798 » - et, aussi, « la Commune de Paris » - ce développement contribue à beaucoup relativiser 1789 comme moment fondateur de « l’exception française ».

Mais, surtout, la longue citation précédente suggère que, au-delà de considérables bouleversements économiques, sociaux et historiques, au-delà du fait que ni les sociétés ni les Etats n’ont plus rien à voir avec ce qu’ils furent, existerait néanmoins une permanence des déterminations politiques qui traverserait les siècles. Et même, en réalité, les millénaires … Disons que c’est surprenant et que l’on a parfois l’impression de quitter l’histoire, même « longue », pour la mythologie.

Ostalgie, quand tu nous tiens

Un autre thème qui parcourt l’ouvrage est la dénonciation de « l’annexion de la RDA ». Là encore, on peut tout à fait partager la description des moyens expéditifs employées pour démanteler la structure de l’économie administrée est-allemande, du pillage des ressources industrielles via la vague de privatisations, ainsi que la brutalité de la liquidation des acquis sociaux. On peut également souscrire à l’idée que, à cette occasion, la bourgeoisie ouest-allemande a expérimenté et mis au point  les méthodes de prise de contrôle qu’elle utilisera ensuite en Europe orientale et, aussi, dans l’Union européenne. De même, il est exact que les autres pays européens – notamment dans le cadre de l’Union européenne - ont, de fait, financé en grande partie la réunification allemande. On peut, enfin, déplorer que la « fin de la RDA » n’ait pas donné lieu à une consultation de ses habitants.

Mais peut-on, pour autant, rebaptiser annexion de la RDA ce qui habituellement considéré comme la réunification de l’Allemagne ?

Cette position a bien été celle de certains secteurs de la gauche radicale (ouest) allemande ainsi que de certains secteurs des Grünen, notamment les secteurs les plus à gauche. Cette position a contribué à les marginaliser durablement dès lors que le mot d’ordre originel des grandes manifestations démocratiques est-allemandes – « nous sommes le peuple » - s’était changé en « nous sommes un peuple ». Le rêve d’une « nouvelle RDA » débarrassée du système stalinien et inventant un nouveau modèle sur les bases de la propriété étatique démocratisée n’a duré que quelques semaines, au mieux. Et, franchement, qui peut douter que la réunification n’ait été voulue - avant même qu’elle ne devienne le projet de la bourgeoisie ouest-allemande - par de très larges couches de la population d’Allemagne de l’Est, à commencer par celles qui avaient été en pointe dans la contestation démocratique du régime précédent? Ce qui ne signifie pas qu’elles étaient pleinement conscientes du prix qu’elles allaient en payer…

Accessoirement, à deux reprises au moins, Jean-Luc Mélenchon semble créditer un peu indûment le système en vigueur en Europe de l’Est à l’issue de la deuxième guerre mondiale. Ainsi, évoquant le succès des attaques contre l’ancien Etat social ouest-allemand, il écrit : « L’ancien système social allemand, celui construit du temps où la peur du ‘camp socialiste’ aidait à réfléchir, n’existe plus ». Et encore, un peu plus loin : « Pourquoi ce monde-là s’est-il écroulé ? Parce que le monde d’en face est d’abord tombé ».

Naturellement, Jean-Luc Mélenchon a mis des guillemets à « camp socialiste » ; donc pas de faux procès. Mais ce qui est suggéré sur les conséquences positives de l’existence du « camp socialiste » est unilatéral. Bien sûr, la concurrence existant de facto entre les pays capitalistes et ceux du fameux « camp socialiste » a conduit la bourgeoisie occidentale à lâcher du lest sur le terrain social pour endiguer la contagion (« communiste ») éventuelle, à développer l’Etat providence et d’autres formes de compromis social. Mais il faut quand même rappeler que nombre d’acquis sociaux en Europe occidentale ont aussi été le fruit des luttes ouvrières et des mobilisations sociales. Et l’existence des pays de l’Est n’a pas eu comme seule conséquence (positive) de forcer les patronats des pays d’Europe occidentale à faire des concessions à leurs travailleurs. Par son effet répulsif, elle a également contribué à briser la dynamique de transformation sociale qui avait émergé à la Libération et à assurer durablement la stabilité du régime capitaliste en Europe de l’Ouest, la majorité des travailleurs de ces pays préférant à tout prendre l’Etat social occidental à l’Etat « socialiste » de l’Est.

Lumières tricolores

La plupart des critiques du livre de Jean-Luc Mélenchon se sont focalisés sur ce qu’il écrit de l’Allemagne. C’est assez naturel, puisque c’est en principe le sujet de l’ouvrage ! Pourtant, le problème est surtout ce qu’il dit de la France.

On pourrait prendre divers exemples. On se contentera ici du plus symptomatique : dans une tentative de prendre du recul historique, après avoir rendu justice à Marx et Kant, Mélenchon compare les rapports différents qu’entretiennent la France et l’Allemagne avec ce qu’il est convenu d’appeler « les Lumières ».

Et cela donne : « Mais si en France vaille que vaille les Lumières gagnent toujours à la fin, elles ont toujours perdu en Allemagne ». Vraiment ?

Précisons d’abord que, en ce qui me concerne, je ne conteste pas que les Lumières aient souvent perdu en Allemagne. Et, à l’inverse d’une grande partie de la gauche radicale qui, sous influence des âneries post-modernes, ricane sur les Lumières et l’universalisme, je ne considère pas, bien au contraire, cette tradition philosophique et historique sans valeur émancipatrice. L’internationalisme est d’ailleurs son autre nom possible. Et, à travers la Grande Révolution française puis la Commune de Paris, il est vrai que le peuple français – ou sa fraction révolutionnaire - y a apporté une contribution particulière. Ajouterais-je – le goût de la provocation doit être contagieux… - que les grandes manifestations populaires de janvier 2015 illustrent la persistance de cette tradition. Mais cet esprit des Lumières a connu en France comme ailleurs, de sérieuses et durables éclipses.

On voit mal ce qui permet d’affirmer qu’en France les Lumières gagnent toujours… « à la fin ». Et, d’ailleurs, que peut bien signifier : « à la fin » pour qui ne croit ni à la fin de l’Histoire, ni au Jugement dernier ? De fait, à bien des périodes de l’Histoire de France aussi, Lumières et universalisme ont été régulièrement vaincus : où sont les Lumières quand la Troisième République se fonde véritablement sur l’écrasement de la Commune et se déploie dans des guerres de conquête coloniale ? Quand la France - du Front populaire ! – abandonne la République espagnole avant de voter les pleins pouvoirs à Pétain ? Quand les élites françaises s’adonnent à la Collaboration avec le nazisme ? Quand la Quatrième République s’illustre dans les guerres coloniales que l’on sait ?

En réalité, les Lumières et l’universalisme sont (comme l’on voudra) une démarche, un objectif, un projet. Ce n’est sûrement pas une victoire remportée une fois pour toutes - « à la fin » - ou un fait acquis. Et, franchement, encore moins un fait acquis… « français » !

D’ailleurs, Jean-Luc Mélenchon doit bien être conscient d’aller parfois un peu trop loin dans ce registre lorsqu’il écrit incidemment : « Notre universalisme militant nous cache parfois des tentations chauvines »…

Euro-Méditerrannée : l’alternative ?

Le dernier paragraphe du chapitre de conclusion s’intitule : « L’Union libre des peuples libres ». Parmi d’autres considérations plus habituelles, l’une évoque une possible alternative « euro-méditerranéenne ». 

Plus précisément, Jean-Luc Mélenchon écrit : « Nous ne sommes pas les seuls à pouvoir vivre autrement que sous protectorat allemand. Ensemble, les pays du ‘Club Med’ méprisés par les dirigeants d’outre-Rhin comptent non seulement la deuxième, mais la troisième et la quatrième économie de l’actuelle Union européenne. De plus, avec les riverains de la Méditerranée occidentale, c’est-à-dire avec le Maghreb de Tunis à Rabat, un ensemble économique est dessiné qui s’appuie sur une base culturelle commune et une imbrication familiale solide. Il est autrement plus consistant que les liens qui nous unissent aux pays baltes ».

Et, un peu plus loin : « on peut aussi imaginer qu’un gouvernement français décide de rompre avec la soumission actuelle. Et qu’il ait un programme capable de rallier les pays du Sud et d’autres pour aller dans une autre direction ».

Naturellement, ces remarques sont extrêmement succinctes. Elles mériteraient sûrement d’être développées. Mais, surtout, elles mériteraient d’être largement discutées. Car, même sous forme elliptique, elles semblent ébrécher un tabou : celui de l’Union européenne comme seul horizon possible. 

La gauche radicale, et encore plus les écologistes, ont quelque peu intériorisé ce tabou. Sans doute parce qu’à juste titre ils souhaitait rompre avec le chauvinisme qui fut notamment celui du Parti communiste, autrefois extrêmement hostile à  « l’Europe ». Du coup, a souvent été adoptée une attitude quelque peu ambivalente qui juxtaposait une dénonciation tout à fait impitoyable du contenu de la construction européenne réellement existante - notamment la régression des droits sociaux et l’hégémonie du « marché libre » - avec des professions de foi enflammées en faveur de « l’idée européenne ». Heureusement, une bonne pratique de la dialectique permettait de dépasser la contradiction, la perspective politique étant – comme le rappelait encore récemment Cécile Duflot -  de« réorienter l’Europe au bénéfice des peuples et non des marchés » ou d’affirmer que « Une autre Europe est possible ».

Disons que la faiblesse des résultats engrangés à ce propos et, plus encore, la brutalité de l’affrontement souterrain actuel où se joue le destin du peuple grec justifient que la question soit reposée.

Pas, bien sûr, pour cultiver la nostalgie de solutions nationales : il n’y a, aujourd’hui, absolument aucune solution nationale à la quasi totalité des problèmes importants qui se posent. Mais de cela ne découle absolument pas que des solutions existent dans le cadre de l’Union européenne telle qu’elle est. Telle qu’elle est dans son contenu social et démocratique, tout le monde ici peut en convenir.

Mais n’écartons plus l’idée que le périmètre actuel – les 27 pays – n'est pas le seul cadre possible… N’écartons pas sans débat l’hypothèse d’un autre regroupement qui n’inclurait pas forcément l’ensemble des 27, et qui inclurait éventuellement d’autres pays.

De ce point de vue, ce qui tourne autour de « l’Euro – Méditerranée » peut constituer une piste féconde. Mais, pour être tout à fait honnête : avant d’être un débat avec Jean-Luc Mélenchon, cela risque d’être un débat au sein d’Ensemble !

Aux origines : le modèle allemand ou la révolution conservatrice ?

En guise de conclusion, on peut revenir sur la principale question soulevée par le Hareng de Bismarck :  la place – et, bien sûr, les dangers – du système allemand. Tous les maux dont souffrent l’Europe et les différents pays qui la composent viennent-ils de ce « modèle allemand » et de son hégémonie, de la diffusion du « poison allemand » ?  Ou bien le modèle allemand n’est-il que l’aggravateur et l’accélérateur de tendances lourdes plus générales, venues d’ailleurs ?

Ainsi, on peut se souvenir que les méthodes de libéralisation et de dérégulation à outrance, de destruction de l’Etat social et de liquidations des acquis ouvriers ont d’abord été, chronologiquement, expérimentés par les Chicago boys dans le Chili de Pinochet. Bien avant la réunification allemande !

En Europe même, l’étude du cas britannique, à travers les attaques antisociales extrêmement  brutales menées successivement par Margaret Tchatcher, puis Tony Blair et reprises aujourd’hui avec vigueur par David Cameron, permettrait sûrement d’illustrer un autre modèle de régression sociale qui ne doit rien au poison allemand, même si ces ravages n’ont rien à lui envier. Si elle n’a pas, à la différence de la bourgeoisie allemande, créé les « jobs à 1 euro », la classe dominante britannique a, par contre, inventé les « contrats 0 heure » ! Naturellement, le Royaume-Uni ne peut jouer le même rôle central que l’Allemagne par rapport à l’Europe. Mais, pour ce qui est de la bataille idéologique, bientôt - on peut en être sûr - éditorialistes mainstream et politiques de droite vont tresser les louanges du modèle britannique, où l’on sait imposer des « réformes douloureuses » et… gagner quand même les élections.

Si l’on veut dater les choses : est-ce  que c’est, comme le soutient Jean-Luc Mélenchon, la réunification allemande qui marque vraiment le début de l’offensive capitaliste contre l’Etat social, l’Etat Providence, ce système de répartition des richesses et de protection sociale caractéristique des Trente Glorieuses en Occident ? Ou bien ce que nous connaissons aujourd’hui n’est-il pas plutôt, avec un certain retard, la conséquence en Europe – et en France - d’une offensive mondiale née en réalité dans les années 80, aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, avec la « révolution conservatrice », au cours de ce que l’on a aussi appelé « les années Reagan – Thatcher » ?

Opter pour la seconde réponse ne consiste en rien à excuser les aspects les plus rebutants du modèle allemand et, encore moins, à faire preuve d’indulgence vis-à-vis des politiques  menées outre-Rhin. Mais c’est, pour le coup, prendre la mesure des tendances longues, au-delà des aspects conjoncturels spectaculaires.

Concernant les principales classes capitalistes d’Europe, on peut interpréter leur tendance à mener peu ou prou les mêmes politiques – qui sont aussi les mêmes politiques que l’Allemagne – par le fait qu’elles emboîtent le pas à Allemagne. Mais aussi - c’est une autre hypothèse de travail - par le fait que, confrontées aux mêmes problèmes et aux mêmes injonctions du système capitaliste désormais pleinement mondialisé – un système dont le centre n’est résolument pas en Allemagne ! - elles aboutissent aux mêmes solutions, aux mêmes recettes que l’Allemagne.

En plein milieu de considérations beaucoup plus graves, décidemment en verve, Jean-Luc Mélenchon écrit aussi : « Le vin est souvent le meilleur instrument de mesure du niveau de culture humaine d’un peuple ». Je le vois bien : cette remarque souffre sûrement d’un sérieux manque d’esprit universaliste, moins d’ailleurs pour des questions d’interdit religieux que pour des raisons bêtement géographiques et climatiques.

Néanmoins, pour cette déclaration, il sera beaucoup pardonné à l’auteur du Hareng de Bismarck !

François Coustal

Article